293 millions d’euros de déficit pour les Franciliens : sept ans après son lancement, les 4 000 voitures électriques d’Autolib’ ont fini alignées sur des parkings
En Île-de-France, le rêve d’un autopartage électrique pionnier s’est transformé en casse-tête financier, social et écologique qui laisse encore des traces.
Lancé fin 2011, stoppé net à l’été 2018, le service Autolib’ devait incarner la mobilité urbaine du futur. Huit ans après son arrêt, le bilan détaillé, rappelé par France Bleu et le site d’analyse de France 24, s’élève à 293 millions d’euros de déficit pour des communes franciliennes qui continuent d’en assumer le coût, tandis que des milliers de petites voitures grises ont longtemps croupi sur des parkings en province.
Un pari technologique inédit en France devenu fiasco financier
Au moment de son lancement, Autolib’ fait figure de vitrine. La Chambre régionale des comptes d’Île-de-France souligne dans un rapport publié en 2020 que « la création d’un service d’autopartage de véhicules électriques d’une telle ampleur était une première en France et n’avait d’équivalent ni en Europe ni dans le monde ». L’ambition est claire : un service rentable, sans aides publiques, générant 56 millions d’euros de bénéfices par an.
La réalité sera exactement inverse. Le service, exploité par le groupe Bolloré via sa filiale Autolib, accumule au contraire 50 millions d’euros de pertes annuelles. Le modèle économique ne tient pas : trop peu d’abonnés, des recettes largement en dessous des prévisions annexées au contrat de délégation de service public signé pour douze ans.
Autolib’ devait rapporter 56 millions d’euros par an : il a perdu environ 50 millions d’euros par an, jusqu’à atteindre 293 millions de déficit.
Ce contrat de délégation prévoyait pourtant un garde-fou : en cas de déficit, l’entreprise assumait les pertes, mais seulement jusqu’à 60 millions d’euros. Au-delà de ce plafond, la facture devait être portée par les collectivités membres du syndicat mixte Autolib’Vélib Métropole, soit 98 communes d’Île-de-France.
Printemps 2018 : le point de rupture entre Bolloré et les communes
Le tournant se produit au printemps 2018. Confronté à ce que France Bleu décrit, via les documents consultés, comme une « dette abyssale », le groupe Bolloré met la pression sur les communes franciliennes. Il réclame près de 40 millions d’euros par an jusqu’au terme initial du contrat, fixé à 2023.
Dans le même temps, le groupe notifie officiellement au syndicat mixte le « défaut d’intérêt économique » de la concession. Il demande le versement d’une compensation financière de 233,7 millions d’euros, en s’appuyant sur son interprétation du contrat. Les élus refusent, estimant la demande injustifiée, et choisissent de résilier la délégation plutôt que de payer pendant des années.
Face aux pertes, les communes ont préféré mettre fin au contrat cinq ans avant son terme, plutôt que d’accepter une facture d’environ 40 millions d’euros par an.
Au final, le déficit cumulé s’établit à 293 millions d’euros. Conformément au contrat, 60 millions restent à la charge d’Autolib. Le reste pèse sur les collectivités, donc sur les contribuables franciliens. Le contentieux se poursuit ensuite devant la justice administrative, avec des montants revus à la baisse par rapport aux exigences initiales de la filiale du groupe Bolloré.
4 000 voitures et des centaines d’emplois stoppés d’un coup
L’arrêt d’Autolib’ le 31 juillet 2018 ne se résume pas à une ligne dans les budgets municipaux. 4 000 Bluecar, ces petites voitures électriques grises, sortent progressivement des rues de Paris et de la petite couronne. La résiliation du contrat touche aussi directement 254 salariés de l’entreprise, que le groupe Bolloré s’engage à reclasser.
Quelques semaines plus tard, à l’Assemblée nationale, un député résume le désastre en trois formules, citées par les documents repris par France Bleu : « catastrophe économique », avec une facture évaluée alors à 290 millions d’euros ; « catastrophe sociale », puisqu’il évoque 600 emplois supprimés ; « catastrophe écologique », avec l’abandon de 1 100 centres de rechargement et de 4 000 voitures électriques.
Un parlementaire parle d’« une catastrophe économique, sociale et écologique » à propos de l’arrêt d’Autolib’.
Des parkings géants pour des milliers de Bluecar
Dès l’automne 2018, les images frappent les esprits. Les Bluecar quittent la capitale pour de vastes parkings de stockage en région. À Romorantin-Lanthenay, dans le Loir-et-Cher, l’ancien site industriel de Matra Automobiles se transforme en point de chute privilégié : son immense parking, conçu pour accueillir des voitures neuves, sert désormais de zone de stockage pour des milliers de véhicules Autolib rapatriés par convois entiers.
À partir de novembre 2018, une centaine de Bluecar est proposée à la vente sur le parking d’un supermarché de la ville, pour des prix allant de 3 700 à 4 700 euros. Une partie du parc trouve une seconde vie. La société Autopuzz, ancienne sous-traitante spécialisée dans les câbles de charge, rachète ainsi 2 800 véhicules lors de l’arrêt des services d’autopartage à Paris, puis à Lyon et Bordeaux.
D’autres voitures restent, elles, immobiles pendant des années. Selon les informations relayées par France Bleu à partir d’enquêtes d’Observers France 24, environ un millier de Bluecar demeurent encore stockées « sur deux sites proches : un parking et une aire défrichée d’une zone industrielle de Romorantin », plusieurs années après l’arrêt du service.
4 000 voitures électriques Autolib en circulation avant l’arrêt du service ;
254 salariés directement concernés par la résiliation du contrat ;
1 100 centres de recharge abandonnés selon un député ;
2 800 Bluecar rachetées par l’entreprise Autopuzz ;
Environ 1 000 véhicules restés stockés plusieurs années à Romorantin.
Ces images de champs entiers de véhicules alignés nourrissent même une intox virale aux États-Unis en 2021. Des vidéos présentant le site comme un « cimetière » de voitures électriques aux batteries mortes circulent sur les réseaux. Les vérifications menées par Observers France 24 établissent au contraire qu’il s’agit d’un stock en attente de revente, sans rapport avec une supposée obsolescence de masse des batteries.
Bornes fantômes et contentieux qui dure pour les communes franciliennes
Sur les trottoirs de Paris et de la petite couronne, l’héritage le plus visible reste celui des bornes de recharge. Plus de 1 000 points de charge Autolib jalonnaient l’espace public francilien. Après l’arrêt, se pose la question de leur démontage, de leur réaffectation ou de leur abandon.
À Paris, la municipalité opte pour une stratégie de réutilisation. Plutôt que d’arracher systématiquement les bornes, la Ville reprend en gestion une partie du réseau, qu’elle intègre à son propre service d’autopartage Mobilib’, lancé en décembre 2018. Les emplacements Autolib sont ainsi convertis pour accueillir d’autres opérateurs, avec des véhicules partagés thermiques et électriques.
Dans certaines des 98 communes membres du syndicat mixte, la situation s’éternise. Des bornes restent hors service pendant plusieurs années, faute de projet de réinjection dans un réseau public de recharge ou de nouvel opérateur d’autopartage. Elles finissent par être démontées ou réaffectées à la recharge pour les particuliers équipés de véhicules électriques.
La fin d’Autolib’ a laissé derrière elle des bornes de recharge inactives, transformées progressivement, mais parfois longtemps après, en équipements publics ou démontées.
Sur le plan judiciaire, le dossier ne se referme pas au moment de l’extinction des dernières Bluecar. Près de huit ans après l’arrêt du service, la cour administrative d’appel de Paris condamne le syndicat Autolib’Vélib Métropole à indemniser la société Autolib à hauteur de 66 millions d’euros. Un montant très en deçà des 233,7 millions réclamés à l’origine, mais qui s’ajoute aux sommes déjà supportées par les collectivités dans le cadre du déficit global.
Que retenir pour les services d’autopartage actuels en France ?
L’expérience Autolib sert désormais de référence à de nombreuses collectivités françaises qui réfléchissent à leurs contrats d’autopartage, qu’ils soient 100 % électriques ou mixtes. Le dispositif utilisé à Paris et en Île-de-France était une délégation de service public : une collectivité confie à une entreprise privée la mission de gérer un service, avec un partage des risques et des recettes prévu par contrat.
Dans d’autres villes françaises qui ont mis en place des systèmes d’autopartage ou des flottes de véhicules en libre-service, les élus veillent davantage à :
ne pas sous-estimer le risque d’un nombre d’abonnés trop faible ;
prévoir des clauses de sortie moins coûteuses pour les collectivités ;
définir précisément qui supporte les pertes au-delà d’un certain seuil ;
anticiper le devenir du matériel (voitures, bornes) en cas d’arrêt du service ;
adapter la taille du parc à la demande réelle plutôt qu’aux seules ambitions politiques.
Les collectivités cherchent aussi à mieux articuler ces contrats avec les politiques de stationnement, de transports en commun et de développement des pistes cyclables. L’objectif reste de favoriser des usages partagés de la voiture sans faire peser une charge excessive et durable sur les finances locales.
Autopartage électrique : promesses, risques et conditions de réussite
Le principe de l’autopartage consiste à mettre à disposition des véhicules en libre-service, que l’usager réserve à la demande, pour une durée et un trajet limités. Pour les villes, l’enjeu est double : limiter le nombre de voitures individuelles stationnées en voirie et proposer une solution complémentaire aux transports collectifs pour certains déplacements.
Les voitures électriques, comme les Bluecar d’Autolib, réduisent les émissions de polluants à l’échappement et le bruit en agglomération. Mais leur succès dépend de plusieurs paramètres très concrets :
Paramètre
Rôle dans la réussite
Densité de population
Assure un socle d’utilisateurs suffisant pour rentabiliser le réseau.
Qualité de l’offre de transports publics
Détermine si l’autopartage est perçu comme un complément ou un doublon.
Tarifs et abonnements
Doivent rester compétitifs face à la voiture personnelle, au taxi ou au VTC.
Fiabilité technique
Disponibilité des véhicules, batteries chargées, bornes opérationnelles.
Contrat avec l’opérateur
Répartition claire des risques financiers entre l’entreprise et la collectivité.
L’épisode Autolib montre comment un déséquilibre entre promesses et fréquentation réelle peut faire dérailler un modèle présenté comme innovant. Le montage financier, en particulier, conditionne la capacité d’un service à absorber plusieurs années de pertes au démarrage sans transformer les collectivités en assureurs en dernier ressort.
Pour les usagers, l’autopartage reste une solution intéressante lorsqu’il permet d’éviter l’achat d’un véhicule personnel, avec des coûts au kilomètre globalement plus faibles, aucun souci d’entretien ni d’assurance individuelle. Pour les communes, la clé réside dans un calibrage prudent du parc, une évaluation réaliste de la demande et des contrats qui encadrent strictement les compensations financières, afin d’éviter qu’un nouveau service « vitrine » ne se transforme à terme en nouvelle ligne de déficit durable.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.