Un Californien a décidé, en plein été 1982 aux États-Unis, de concrétiser un vieux rêve d’aviation en bricolant un engin volant très particulier.
Ce jour-là, au-dessus de Los Angeles, Larry Walters, un Américain de 33 ans, a pris place dans une simple chaise de jardin suspendue à des ballons météo et s’est élevé dans le ciel, raconte le site d’histoire américaine All That’s Interesting. Parti pour un vol d’agrément au-dessus de son quartier, il s’est retrouvé à plus de 4 900 mètres d’altitude, entrant dans l’espace aérien fédéral avant de revenir au sol sain et sauf, mais attendu par la police et les autorités de l’aviation civile.
Un rêve d’enfant né à Disneyland
L’histoire de Larry Walters commence bien avant son étrange vol du 2 juillet 1982. Né le 19 avril 1949 à Los Angeles, en Californie, il se passionne très tôt pour l’idée de voler. Selon un article du New Yorker cité par All That’s Interesting, tout serait parti d’une visite à Disneyland, alors qu’il n’était qu’un enfant.
Sur place, il remarque une femme tenant ce qu’il décrira plus tard comme « un milliard » de ballons Mickey Mouse. L’image le marque au point de déclencher une véritable obsession. Il expliquera au magazine avoir alors pensé qu’avec suffisamment de ballons, un être humain pourrait forcément s’élever dans les airs.
Adolescent, il passe déjà à la pratique. À 13 ans, il fabrique ses propres générateurs d’hydrogène pour gonfler des ballons. Dans un magasin de surplus militaire, il découvre un ballon météo et se persuade qu’une grappe suffisamment importante de ces ballons serait capable de soulever un adulte.
Un temps tenté par une carrière de pilote, Larry Walters doit renoncer en raison d’une mauvaise vue. Il s’engage alors comme cuisinier dans l’armée américaine durant la guerre du Vietnam. Mais l’idée de voler ne le quitte pas. En 1972, il se décide : s’il veut prendre l’air, ce sera avec son propre engin, conçu à sa manière.
La préparation de « Inspiration I », sa chaise volante
Au fil des années 1970, Walters patiemment rassemble le matériel destiné à concrétiser son projet. Il met la main sur une chaise de jardin « sacrément robuste », selon ses propres mots, 45 gros ballons météo et plusieurs jerricans remplis d’eau pour équilibrer la charge.
Il baptise l’ensemble « Inspiration I ». L’engin tient en une image simple : une chaise de jardin classique, suspendue sous une grappe de ballons gonflés à l’hélium, avec des bidons d’eau servant de ballast. L’idée, dans l’esprit de son concepteur, est de pouvoir ajuster l’altitude en larguant de l’eau ou en éclatant certains ballons.
Au début de l’été 1982, son plan est prêt. Il prévoit un vol modeste au-dessus de son quartier de San Pedro, un secteur portuaire de Los Angeles. Il emporte un parachute, un appareil photo, une radio CB (citoyenne), un pistolet à plombs pour crever les ballons au moment de la descente, ainsi qu’une glacière avec un sandwich, un soda et de la bière. Rien ne laisse alors imaginer qu’il va s’inviter, sans autorisation, dans l’espace aérien contrôlé.
Un envol incontrôlé jusqu’à 4 900 mètres
Le 2 juillet 1982, Larry Walters s’installe dans sa chaise, sanglé dans son harnais. La structure est retenue au sol par un câble. L’idée initiale : couper progressivement la retenue pour monter doucement, rester à basse ou moyenne altitude au-dessus du quartier, profiter de la vue, puis entamer une descente contrôlée en perforant certains ballons.
Mais tout dérape dès le début. Le câble qui doit le maintenir partiellement accroché au sol cède brutalement. Libéré de toute attache, l’ensemble chaise-ballons décolle beaucoup plus vite que prévu. Plutôt que de flotter paresseusement à quelques centaines de mètres, la « Inspiration I » prend de la hauteur à grande vitesse.
Larry Walters grimpe alors jusqu’à environ 16 000 pieds, soit près de 4 900 mètres, pénétrant sans autorisation l’espace aérien fédéral au-dessus de Los Angeles.
En dessous, sa petite amie lui supplie d’abandonner cette aventure insensée. Lui, au contraire, savoure l’instant. Il expliquera plus tard avoir refusé de renoncer après des années de préparation et d’économies, décidé à profiter de son vol coûte que coûte.
En altitude, le spectacle le subjugue. Il aperçoit les cheminées oranges du paquebot Queen Mary, le gigantesque hydravion Spruce Goose conçu par Howard Hughes, les cuves de la base navale réduites à des points minuscules, l’île de Catalina au loin. Il a bien un appareil photo à portée de main, mais choisit de ne prendre aucun cliché, jugeant que le souvenir mental de cette expérience suffira.
Une descente chaotique avec un pistolet à plombs perdu en vol
À environ 15 000 pieds (plus de 4 500 mètres), la température baisse et l’air se raréfie autour de lui. Larry Walters décide alors qu’il est temps de redescendre. Son plan : percer quelques ballons avec son pistolet à plombs pour enclencher une descente lente et contrôlée.
Il se saisit de l’arme, en perce plusieurs. Puis, en la reposant sur ses genoux, une bourrasque le surprend. Il se penche, perd l’équilibre et laisse échapper le pistolet, qui disparaît sous ses yeux vers les quartiers résidentiels, à plus de trois kilomètres de profondeur. Il racontera garder encore en mémoire la chute de l’objet, en espérant qu’il ne blesse personne.
Sans son arme, impossible de percer davantage de ballons. Il envisage un moment d’utiliser le parachute accroché à lui, mais reste suspendu, incertain. Heureusement pour lui, l’hélium contenu dans les ballons commence à fuir progressivement. Après avoir atteint environ 16 000 pieds, sa chaise entame doucement une descente involontaire vers le sol.
La situation reste pourtant loin d’être maîtrisée. Walters tente de jouer sur le poids en entaillant ses jerricans d’eau avec un petit couteau, mais il n’a plus de moyen fin de régulation de l’altitude. Son engin dérive et se dirige vers des lignes à haute tension. La collision est évitée de peu : les ballons se coincent dans les câbles, mais la chaise ne touche pas directement les fils, ce qui lui épargne une électrocution quasi certaine.
« Si j’étais arrivé un peu plus haut, la chaise aurait percuté les câbles, et j’aurais pu être électrocuté », admettra-t-il plus tard, conscient d’avoir frôlé la mort.
Arrêté par la police et épinglé par l’aviation civile
Une fois revenu au sol à Long Beach, Larry Walters n’a pas le temps de souffler. Le service de police local l’attend et l’informe qu’il va avoir des comptes à rendre à l’Administration fédérale de l’aviation, l’équivalent américain de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC).
Un inspecteur de la sécurité de l’agence, cité par le New York Times, explique alors qu’ils savent qu’il a violé une partie de la réglementation aérienne, mais qu’il leur reste à déterminer exactement laquelle. Faute de licence de pilote, impossible de lui en retirer une. L’administration choisit donc de le sanctionner financièrement.
Dans un premier temps, il écope d’une amende de 4 000 dollars pour avoir volé sans établir et maintenir la communication radio à double sens avec la tour de contrôle. Selon l’estimation fournie par la source américaine, cette somme représenterait environ 13 000 dollars actuels. Après recours, la note est ramenée à 1 500 dollars, soit autour de 5 000 dollars d’aujourd’hui.
Ne sachant que faire de sa chaise de jardin volante, il l’offre à un garçon du quartier, Jerry Fleck. Lui rentre chez lui, retrouve sa compagne et tente tant bien que mal de reprendre une vie normale, ce qui ne sera pas simple après ce vol déjà relayé par les médias.
Devenu « Lawnchair Larry », star de talk-shows américains
Très vite, Larry Walters se retrouve propulsé au rang de célébrité éphémère. Les médias le rebaptisent « Lawnchair Larry », Larry à la chaise de jardin. Il est invité sur les plateaux de talk-shows emblématiques aux États-Unis, comme le Tonight Show ou l’émission de David Letterman.
Sa performance lui vaut aussi des distinctions moins glorieuses : une mention honorable aux Darwin Awards, un palmarès satirique recensant les comportements particulièrement imprudents, et un premier prix au Bonehead Club of Dallas, un club texan récompensant les initiatives jugées particulièrement stupides.
Mis en lumière, Walters pense pouvoir capitaliser sur cette notoriété. Il quitte son emploi de chauffeur routier et tente de se reconvertir en conférencier motivationnel, un métier proche de celui d’orateur professionnel en France. Mais sa nouvelle carrière ne décolle pas. Il peine à trouver des contrats, ne parvient pas à transformer sa mésaventure en véritable activité rémunératrice et rencontre des difficultés financières.
En octobre 1993, une dizaine d’années après son vol, Larry Walters met tragiquement fin à ses jours. Sa disparition interrompt une trajectoire personnelle chaotique, mais son vol en chaise de jardin, lui, continue de nourrir récits, articles et documentaires sur l’audace, l’improvisation et les limites de l’inconscience.
La naissance du « cluster ballooning », un sport extrême inspiré de Larry Walters
L’expérience de Larry Walters n’est pas restée sans suite. Son exploit improvisé a inspiré une pratique structurée, apparue ensuite comme un sport extrême : le « cluster ballooning ». Dans cette discipline, plutôt qu’une chaise, l’adepte est généralement suspendu à un harnais relié à plusieurs ballons gonflés à l’hélium.
Le vol de 1982 est devenu la référence fondatrice d’une nouvelle forme d’aérostation de loisir, reprise ensuite par des amateurs encadrés et mieux équipés.
Des passionnés ont tenté de dépasser ses performances. Parmi eux, Mike Howard et Steve Davis, deux Américains qui détiennent, selon la source, le record du monde Guinness de la plus haute altitude atteinte en « cluster ballooning ». Un autre adepte, Jonathan Trappe, a repris l’idée de la chaise de bureau. Avec 54 ballons attachés, il a atteint près de 4 800 mètres d’altitude avant d’atterrir dans un champ à environ 80 kilomètres de son point de départ.
Quant à la chaise originale de Larry Walters, longtemps conservée par le voisin à qui il l’avait donnée, elle a fini par rejoindre en 2019 le National Air and Space Museum, à Washington. Ce musée, proche du rôle tenu en France par le musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, expose désormais cette chaise ordinaire devenue pièce d’histoire de l’aviation alternative.
Comment fonctionne un vol avec ballons météo ?
Techniquement, ce type de vol repose sur des principes physiques proches de ceux d’un ballon dirigeable ou d’une montgolfière. Les ballons sont remplis d’un gaz plus léger que l’air, souvent de l’hélium, qui exerce une poussée vers le haut. Le poids du pilote, de la structure et des équipements doit être précisément calculé pour équilibrer la force ascensionnelle.
La quantité de gaz détermine l’altitude maximale théorique.
Le ballast (eau, sable, matériel) permet d’ajuster la montée ou la descente en modifiant le poids total.
Les ballons peuvent être percés ou vidés pour réduire la portance et redescendre.
Le harnais ou la nacelle doit résister aux contraintes mécaniques et aux variations de température.
Dans le cas de Larry Walters, plusieurs points de ce schéma étaient approximatifs : calcul de la portance, absence de moyens redondants pour contrôler la descente, communication limitée avec le contrôle aérien et méconnaissance des trajectoires des avions de ligne au-dessus de Los Angeles. Autant d’éléments qui ont transformé son rêve en vol à haut risque.
Et en France, quels encadrements pour ce type d’initiative ?
En France, l’aérostation (ballons libres, montgolfières, ballons à gaz) relève d’une réglementation précise encadrée par la DGAC. Les vols doivent respecter des règles de sécurité, des plans de vol et des autorisations en fonction des zones traversées, en particulier autour des aéroports et dans les couloirs aériens utilisés par les avions commerciaux.
Pour tout engin susceptible de pénétrer dans l’espace aérien contrôlé, une autorisation est nécessaire, ainsi qu’une coordination avec les services de la navigation aérienne. Les pilotes d’aéronefs plus classiques, planeurs compris, doivent détenir des licences spécifiques, suivre une formation et réussir des examens théoriques et pratiques.
Une initiative artisanale comparable à celle de Larry Walters, consistant à s’élever à plusieurs milliers de mètres à l’aide de ballons météo au-dessus d’une grande métropole, exposerait aujourd’hui son auteur en France à des sanctions administratives et pénales, pour mise en danger d’autrui et violation des règles de sécurité aérienne, notamment si un couloir d’approche d’aéroport était impacté.
Les risques concrets d’un vol improvisé en ballon
Au-delà de l’aspect spectaculaire de cette histoire, les risques associés à ce type de vol sont nombreux :
Risque
Conséquence possible
Perte de contrôle de l’altitude
Ascension trop rapide, hypoxie, impossibilité de redescendre
Trajectoire non maîtrisée
Dérive vers des lignes à haute tension ou des zones urbaines denses
Intrusion dans un couloir aérien
Risque de collision avec un avion de ligne ou perturbation du trafic
Matériel inadapté
Rupture de harnais, de câbles, gel ou éclatement de ballons en altitude
Absence d’équipements de survie
Refroidissement intense, manque d’oxygène, incapacité à communiquer
Les pratiques modernes de « cluster ballooning » se déroulent, lorsqu’elles sont organisées, avec une préparation plus poussée : calculs de portance, suivi au sol, autorisations d’espace aérien, équipements de sécurité adaptés. L’histoire de Larry Walters sert alors d’exemple emblématique de ce qu’il ne faut pas faire, même si elle continue de fasciner par son caractère à la fois candide et téméraire.
Pour un lecteur français, cette aventure montre à quel point un geste perçu comme un simple « coup de folie » peut se transformer en affaire sérieuse dès lors que l’espace aérien contrôlé est en jeu. Elle illustre aussi la frontière ténue entre l’inventivité individuelle, l’exploit sportif et la mise en danger de soi et des autres, dans un domaine où la réglementation, qu’elle soit américaine ou française, cherche d’abord à prévenir les drames.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.