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La « princesse Qajar » dont 13 hommes se seraient suicidés par amour : ce que révèlent les archives sur ces deux Persanes du XIXe siècle

La « princesse Qajar » dont 13 hommes se seraient suicidés par amour : ce que révèlent les archives sur ces deux Persanes du XIXe siècle

Une mystérieuse « princesse Qajar » affole les réseaux sociaux. Derrière ces photos virales venues d’Iran se cache une tout autre histoire.

Depuis plusieurs années, des images d’une prétendue « princesse Qajar » circulent massivement sur les réseaux sociaux, accompagnées d’un récit romanesque où 13 hommes se seraient donné la mort après avoir été éconduits. En réalité, explique le site anglophone spécialisé All That’s Interesting, ces clichés renvoient non pas à une princesse imaginaire, mais à deux véritables femmes persanes du XIXe siècle, issues de la dynastie Qajar, dont les vies dépassent largement la légende virale.

Une princesse devenue icône des réseaux sociaux

Tout part de quelques photos en noir et blanc largement partagées sur Facebook, Instagram ou X. On y voit une femme en robe richement brodée, cheveux sombres, sourcils épais, et un léger duvet au-dessus de la lèvre supérieure. Les légendes sont presque toujours les mêmes.

Un message Facebook de 2017, liké plus de 100 000 fois, proclamait ainsi : « Voici la princesse Qajar ! Elle est un symbole de beauté en Perse (Iran), 13 jeunes hommes se sont suicidés parce qu’elle les a rejetés. » D’autres publications répètent à l’identique cette version, situant parfois l’histoire au début des années 1900, martelant qu’elle était « l’ultime symbole de beauté » de la Perse.

Les posts viraux affirment qu’une seule et même princesse perse, supposée icône de beauté, aurait poussé 13 prétendants au suicide après avoir refusé leur amour.

La narration est parfaite pour les réseaux : exotique, spectaculaire, facile à résumer en quelques lignes, avec des images fortes à l’appui. Sauf que la réalité est autrement plus nuancée.

Deux demi-sœurs de la dynastie Qajar, et non une seule « princesse Qajar »

Cette mise au point, on la doit notamment à Victoria Van Orden Martínez, doctorante à l’université de Linköping, qui s’est penchée sur ce qu’elle appelle de la « junk history », une histoire déformée pour le buzz. Elle démontre que les photos ne montrent pas une princesse unique, mais deux demi-sœurs persanes de la fin du XIXe siècle.

Les images virales représentent en réalité :

  • Fatemeh Khanum, dite « Esmat al-Dowleh », née en 1855 ;
  • Zahra Khanum, dite « Taj al-Saltaneh », née en 1884.

Toutes deux sont filles de Naser al-Din Shah Qajar, souverain de la dynastie qui a régné sur la Perse entre 1789 et 1925. Le Shah, passionné très tôt par la photographie, fait immortaliser abondamment son entourage, son harem… et même son chat Babri Khan. C’est cette abondance d’images, rare pour l’époque en Iran, qui permet aujourd’hui ces détournements viraux.

Autre élément qui contredit le mythe : Esmat al-Dowleh et Taj al-Saltaneh ont été mariées extrêmement jeunes, vers 10 ou 11 ans. Comme le rappelle la chercheuse, avant leur mariage, elles ne fréquentaient quasiment aucun homme extérieur à leur famille. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer 13 soupirants désespérés se présentant à elles pour finir tragiquement.

La « princesse Qajar » telle que décrite sur les réseaux n’a jamais existé : ce sont deux véritables princesses qui ont été fondues en un seul personnage romanesque.

Esmat al-Dowleh, une princesse au cœur des échanges avec l’Europe

Deuxième fille de Naser al-Din Shah Qajar, Esmat al-Dowleh est mariée vers l’âge de 11 ans. Sa vie, telle qu’on peut la reconstituer à partir des archives, ne se résume pas à son apparence physique.

Elle bénéficie de l’éducation raffinée réservée aux femmes de la cour. Un professeur français lui enseigne le piano et la broderie. Elle reçoit et accueille les épouses de diplomates européens en visite auprès du Shah, jouant un rôle d’hôtesse dans un univers très codifié, à cheval entre culture persane et influences occidentales.

Sur les photos, on la voit souvent entourée de femmes de sa famille, parée de bijoux, installée dans les décors feutrés du palais. Une image très éloignée de la jeune femme d’Instagram prétendument courtisée par des dizaines d’hommes anonymes.

Taj al-Saltaneh, plume féministe et figure moderniste

Sa demi-sœur Zahra Khanum, plus connue sous son titre de Taj al-Saltaneh, suit un parcours encore plus singulier. Douzième fille du Shah, elle aurait pu rester une figure effacée dans un harem surpeuplé. Elle devient au contraire une personnalité engagée, féministe, nationaliste et écrivaine.

Elle aussi est mariée très tôt, à l’âge d’environ 10 ans. Elle brise toutefois ces carcans en divorçant à deux reprises, chose rare dans sa position et à cette époque en Perse. Elle laisse surtout des mémoires remarquées, publiées plus tard en traduction sous le titre Crowning Anguish: Memoirs of a Persian Princess from the Harem to Modernity.

Dans ces écrits, elle décrit avec une grande lucidité la condition des femmes persanes enfermées dans le harem. Elle y écrit par exemple que les femmes de son pays ont été « mises à l’écart de l’humanité et rangées avec le bétail et les bêtes », condamnées à « une vie entière de désespoir en prison ». Dans un autre passage, elle affirme qu’elle serait prête à se sacrifier « sur le champ de bataille de la liberté » le jour où elle verrait les femmes émancipées et son pays engagé sur la voie du progrès.

Bien loin d’un simple visage exotique sur une photo virale, Taj al-Saltaneh se présente comme une intellectuelle engagée, critique du patriarcat et de la société de son temps.

Le « duvet de moustache », un véritable critère de beauté en Perse

Un point des publications virales, en revanche, repose sur un fond de vérité : le rapport aux poils du visage. Beaucoup de commentaires se focalisent sur le duvet au-dessus de la lèvre des princesses, souvent jugé étonnant, voire moqué, par des internautes habitués aux standards actuels.

Or, comme le rappelle l’historienne Afsaneh Najmabadi, professeure à Harvard, la moustache fine chez les femmes était effectivement considérée comme un attribut de beauté dans la Perse du XIXe siècle. Dans son ouvrage Women with Mustaches and Men without Beards: Gender and Sexual Anxieties of Iranian Modernity, elle détaille ces normes esthétiques aujourd’hui déconcertantes pour un regard occidental.

À l’époque, les femmes valorisent leurs sourcils épais et la présence d’un léger duvet au-dessus de la lèvre. Certaines n’hésitent pas à accentuer ces traits en les maquillant, y compris en dessinant ou en noircissant la moustache au mascara pour la rendre plus visible.

Du côté masculin, les hommes glabres au visage délicat sont aussi perçus comme très attirants. Jeunes hommes imberbes, les amrad, et adolescents dont les premiers poils apparaissent, les nawkhatt, concentrent l’idéal de beauté masculine.

Ces standards évoluent progressivement à mesure que les élites persanes voyagent davantage en Europe. Confrontées à d’autres modèles, les classes dirigeantes iraniennes adaptent alors leurs goûts, s’éloignant de ces critères très spécifiques du XIXe siècle.

Un cas d’école de récit viral déformé

Au final, la légende de la « princesse Qajar » illustre la manière dont un fragment de vérité peut être transformé en histoire simplifiée, calibrée pour le partage massif. Oui, les femmes représentées sur ces photos correspondent aux canons de beauté persans de leur époque. Non, elles n’ont pas provoqué le suicide de 13 prétendants. Et non, il n’existe pas de princesse portant officiellement le nom de « princesse Qajar ».

Pour un lecteur français, ce type de récit s’apparente à d’autres fausses histoires virales régulièrement démontées : anecdotes trop belles pour être vraies sur des figures historiques, citations jamais prononcées, ou images sorties de leur contexte pour servir un message simpliste. La mécanique est la même : une image marquante, une légende courte, une morale implicite… et très peu de vérifications.

Les vies d’Esmat al-Dowleh et de Taj al-Saltaneh étaient bien plus riches que le conte simpliste de la princesse capricieuse et de ses 13 prétendants malheureux.

Ce que cette histoire dit aussi de la perception de la beauté

Ce cas met également en lumière un phénomène qui concerne directement un public français : la tendance à juger les normes de beauté d’hier et d’ailleurs avec les critères d’aujourd’hui. Le duvet de moustache de ces princesses persanes, tourné en dérision sur les réseaux, était alors un marqueur de séduction assumé.

En France, les représentations de la beauté ont elles aussi considérablement varié au fil des siècles : carnation, corpulence, coiffures, pilosité… Les toiles de la Renaissance, les portraits du XVIIIe siècle ou les affiches des années 1950 témoignent de ces transformations. Le regard porté sur les corps reste toujours situé dans un contexte culturel et historique précis.

Cette histoire rappelle l’intérêt de replacer les images dans leur époque, de considérer les sources, et de se méfier des récits trop parfaits. Un réflexe utile, qu’il s’agisse d’une princesse persane moustachue ou d’une anecdote attribuée à une figure française connue circulant sans vérification.

Un intérêt croissant pour l’histoire iranienne au-delà des clichés

Dernier élément mis en avant par All That’s Interesting : la légende de la « princesse Qajar » témoigne aussi d’une curiosité grandissante pour l’histoire iranienne, même si celle-ci passe parfois par des détours trompeurs. Le destin de Taj al-Saltaneh, en particulier, intéresse de plus en plus les historiens et les lectrices et lecteurs, qui y voient une voix féministe pionnière dans l’Iran de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

Pour un public francophone, ces trajectoires offrent un éclairage précieux sur la société iranienne pré-moderne, souvent réduite à quelques clichés. Elles montrent une cour fascinée par la technique occidentale, ici la photographie, des femmes royales instruites, polyglottes, et déjà engagées dans une réflexion critique sur la place des femmes et l’avenir politique de leur pays.

Ce type de récit rappelle qu’une image virale peut n’être que la porte d’entrée vers des archives bien plus riches. Entre une légende romancée et les mémoires d’une princesse qui se dit prête à « verser son sang » pour la liberté, le lecteur français gagne à remonter jusqu’aux sources pour saisir toute l’ampleur de ces destins.

Questions fréquentes

Qui sont réellement les femmes sur les photos virales de la « princesse Qajar » ?

Ce sont deux demi-sœurs persanes : Fatemeh Khanum, dite Esmat al-Dowleh (née en 1855), et Zahra Khanum, dite Taj al-Saltaneh (née en 1884). Toutes deux étaient filles du Shah Naser al-Din, souverain de la dynastie Qajar.

Est-ce vrai que 13 hommes se sont suicidés pour cette princesse ?

Non. Les deux princesses ont été mariées extrêmement jeunes, vers 10 ou 11 ans, et ne fréquentaient quasiment aucun homme extérieur à leur famille avant le mariage, rendant impossible une cour de 13 prétendants.

Qu'a vraiment accompli Taj al-Saltaneh dans sa vie ?

Elle devint une intellectuelle engagée, féministe et nationaliste, se distinguant par deux divorces remarquables pour l'époque et par ses mémoires « Crowning Anguish » où elle critiquez lucidement la condition des femmes enfermées dans le harem persan.

Le duvet de moustache des princesses était-il considéré comme beau en Perse ?

Oui, absolument. Selon l'historienne Afsaneh Najmabadi, la moustache fine chez les femmes était un véritable attribut de beauté au XIXe siècle persan, tout comme les sourcils épais, une norme qui a progressivement changé avec l'influence européenne.

Pourquoi cette légende virale s'est-elle créée autour de ces photos ?

L'abondance de photographies du harem royal (rare pour l'époque en Iran) associée à un récit romanesque, exotique et facile à résumer a créé les conditions idéales pour une désinformation virale appelée « junk history ».
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