Fondée par Alexandre le Grand au IVe siècle avant J.-C. puis oubliée : cette cité perdue vient d’être retrouvée en Irak et sa taille stupéfie les archéologues
En Irak, au bord du golfe Persique, des archéologues viennent de confirmer l’emplacement d’une immense cité antique tombée dans l’oubli.
Longtemps considérée comme une ville presque mythique des textes antiques, Alexandrie sur le Tigre vient d’être formellement identifiée dans le sud de l’Irak. Selon le site d’information Protothema, cette métropole portuaire fondée par Alexandre le Grand apparaissait depuis des décennies sur les cartes des spécialistes, sans preuve définitive. Les nouvelles données géophysiques changent la donne et dévoilent une ville d’une ampleur inattendue.
Une Alexandrie méconnue fondée par Alexandre le Grand
La cité s’appelait Alexandrie sur le Tigre. Elle se situait près du golfe Persique, dans le sud de l’Irak actuel, à la jonction stratégique entre fleuve et mer. Elle a été fondée au IVe siècle avant J.-C. par Alexandre le Grand lui-même, en 324 avant J.-C., selon les sources antiques reprises par l’archéologue allemand Stefan R. Hauser, professeur à l’université de Constance.
À cette époque, le conquérant macédonien revient de la vallée de l’Indus vers la Mésopotamie. Il choisit alors d’emprunter le vaste réseau fluvial reliant Suse – capitale achéménide située dans l’actuel Iran – à Babylone. En chemin, il constate que le sud de la Mésopotamie est bouleversé par les phénomènes de sédimentation. Les apports de boue fine transportés par le Tigre, l’Euphrate et leurs canaux font avancer le littoral du golfe Persique, transforment des zones en marais et rendent certains ports traditionnels difficilement accessibles, voire totalement coupés des cours d’eau.
Face à cette situation, les auteurs antiques rapportent qu’Alexandre décide de fonder un nouveau port à environ deux kilomètres de la côte, au confluent du Karoun et du Tigre. La nouvelle ville relie alors la haute mer aux voies navigables intérieures vers le nord et l’est. Elle porte d’abord le nom d’Alexandrie sur le Tigre avant de devenir, plus tard, Charax Spasinou puis Charax de Mésène.
Alexandrie sur le Tigre est née d’un choix stratégique : contrôler le commerce entre l’Inde, la Mésopotamie et la Méditerranée à un carrefour fluvial et maritime unique.
Une métropole antique géante révélée par les géophysiciens
Les recherches récentes montrent l’ampleur réelle de cette ville longtemps oubliée. Les campagnes de prospection menées depuis les années 2010 ont permis de cartographier les enceintes fortifiées, le réseau viaire et les îlots bâtis grâce à l’imagerie par drone et à des relevés géophysiques à haute résolution.
Stefan R. Hauser explique que les données recueillies sont d’une qualité remarquable. Elles révèlent une agglomération couvrant environ 2,5 miles carrés, soit plus de 6 kilomètres carrés. Pour une ville antique, cette superficie la place parmi les grandes capitales du Proche-Orient.
Selon Stefan R. Hauser, la taille de la cité est « énorme pour une ville antique » et les blocs bâtis dépassent en dimensions ceux de centres majeurs comme Séleucie sur le Tigre ou Alexandrie sur le Nil.
Les chercheurs ont identifié :
de vastes murailles de plusieurs kilomètres de long, encore conservées par endroits sur environ huit mètres de hauteur ;
un maillage régulier de rues qui dessine des quartiers structurés ;
des complexes de temples, témoins de la vie religieuse locale ;
des ateliers et des fours (fours de cuisson, ateliers artisanaux) ;
les vestiges du port et d’un système de canaux reliant la ville aux voies d’eau environnantes.
Selon Hauser, la cité a été « inondée à plusieurs reprises » au fil des siècles, ce qui a fini par provoquer son abandon quand le cours du Tigre s’est déplacé après le IIIe siècle après J.-C. Paradoxalement, ces épisodes de crues ont aussi contribué à la préserver sous les dépôts alluvionnaires, sans constructions ultérieures venant la recouvrir.
Un site sous haute surveillance dans une zone longtemps instable
La confirmation de l’identité de la ville est récente, mais son existence intrigue les spécialistes depuis plusieurs décennies. Dans les années 1960, le chercheur John Hansman soutient une thèse de doctorat consacrée aux changements du système fluvial entre l’époque d’Alexandre et la conquête mongole. En étudiant des photographies aériennes prises par la Royal Air Force, il repère alors un vaste site entouré de remparts sur plusieurs kilomètres.
Le plan général et les fortifications lui rappellent la description qu’en donne Pline l’Ancien au Ier siècle après J.-C. À l’époque, Hansman ne peut pourtant aller beaucoup plus loin qu’une hypothèse étayée et une courte visite sur place, la zone restant difficilement accessible.
La région se situe en effet à seulement 15 kilomètres de la frontière iranienne. Pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, elle devient un champ de bataille majeur. Un camp militaire est même installé sur les ruines de l’ancienne cité, ce qui complique encore tout travail archéologique ultérieur.
Il faut attendre 2013 pour qu’une équipe britannique – Jane Moon, Robert Killick et Stuart Campbell – soit invitée par le service des Antiquités et du Patrimoine culturel de Bassora à visiter un autre site : Jebel Khayaber. L’accès se fait alors en convoi de véhicules lourdement blindés, sous forte protection.
L’université de Constance relate que, durant les premières années, les archéologues n’étaient autorisés qu’à des prospections de surface, sous la surveillance constante de soldats ou de policiers.
Sur place, les chercheurs sont frappés par l’ampleur des murailles, toujours visibles sur plusieurs kilomètres. De retour à leur base, ils comparent leurs observations aux travaux anciens de Hansman et concluent qu’il s’agit du même site. Une première mission archéologique est lancée au printemps 2016. Quelques mois plus tard, les Britanniques sollicitent Stefan R. Hauser, qui rejoint le projet. Les prospections géophysiques successives permettent alors de confirmer que ces ruines correspondent bien à Alexandrie sur le Tigre.
Un laboratoire unique pour comprendre un empire mal connu
Pour les archéologues, ce site va bien au-delà d’une simple confirmation textuelle. Il ouvre une fenêtre rare sur une période longtemps négligée : celle du royaume parthe, qui domine la région plusieurs siècles après la conquête d’Alexandre.
Stefan R. Hauser souligne que cette puissance antique, qui a régné sur une large partie de l’Iran et de la Mésopotamie, reste paradoxalement mal documentée. Il estime qu’« il n’existe pas un seul résumé vraiment utile de son histoire, de ses structures et de sa culture ».
Comme aucune occupation postérieure n’a recouvert le site, les chercheurs disposent d’une occasion presque unique de reconstituer le plan complet d’une grande ville antique grâce aux relevés géophysiques.
Les équipes espèrent achever cette cartographie dans l’année. Elles projettent ensuite de fouiller plus en profondeur les quartiers résidentiels, les ateliers et les fours, à condition d’obtenir les financements nécessaires. Les conditions de travail restent éprouvantes : en été, les températures dépassent 49 °C et la pollution atmosphérique est intense.
Ce que cette cité révèle sur les routes commerciales antiques
Alexandrie sur le Tigre était un maillon clé dans les échanges entre l’Inde, la Mésopotamie et la Méditerranée. En tant que port relié au golfe Persique et à un vaste réseau de canaux, elle concentrait les flux de marchandises en provenance de l’océan Indien et les redistribuait vers le nord et l’ouest.
Par son emplacement au confluent du Karoun et du Tigre, la ville servait à la fois de port de mer, de relais fluvial et de carrefour terrestre. Son plan régulier, ses enceintes monumentales et ses espaces artisanaux confirment l’existence d’une organisation urbaine complexe, adaptée à un commerce international.
Période
Rôle de la ville
Fondation par Alexandre (IVe siècle av. J.-C.)
Nouveau port pour sécuriser les échanges avec l’Inde et la Mésopotamie
Période parthe
Centre régional majeur, poste avancé d’un empire peu documenté
Après le IIIe siècle apr. J.-C.
Déclin lié au changement de cours du Tigre et aux inondations répétées
Ce que cette découverte évoque pour la France et l’archéologie urbaine
Pour un lecteur français, la situation en Irak met en lumière un aspect particulier de l’archéologie actuelle : le poids des contraintes contemporaines sur l’étude des villes anciennes. En France, les grands sites urbains antiques – comme Lutèce sous Paris, ou les villes gallo-romaines de Lyon, Nîmes ou Bordeaux – sont en grande partie enfouis sous des agglomérations modernes.
Les fouilles y sont souvent préventives, menées avant des chantiers de construction et coordonnées par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Elles permettent de documenter des quartiers, des rues ou des bâtiments, mais rarement une ville entière dans sa globalité, car les couches antiques restent fragmentées par les occupations postérieures.
En Irak, la situation est inverse pour Alexandrie sur le Tigre : aucune ville moderne ne l’a recouverte, mais le contexte de guerre et d’insécurité a longtemps bloqué l’accès aux chercheurs. Ce n’est que récemment que la combinaison de la géophysique, des drones et d’un assouplissement relatif des conditions de sécurité permet de saisir le plan urbain complet d’une métropole antique.
Ce contraste illustre la complémentarité des terrains : en France, l’archéologie urbaine se fait souvent par petites fenêtres ouvertes dans le tissu actuel ; dans le sud de l’Irak, les chercheurs disposent d’un vaste terrain presque intact, mais difficile d’accès et soumis à des extrêmes climatiques.
Un potentiel scientifique considérable pour les années à venir
Au-delà de l’effet spectaculaire suscité par la révélation de la taille de la ville, les archéologues voient dans ce site un immense chantier de recherche à long terme. Les futures fouilles des quartiers d’habitation pourraient documenter concrètement la vie quotidienne d’une population qui a connu plusieurs phases politiques : fondation macédonienne, domination séleucide, puis contrôle parthe.
L’analyse des ateliers et des fours pourra éclairer la nature des productions locales : céramique, métallurgie, stockage des denrées. Couplée aux études de sédiments, elle permettra aussi de suivre l’évolution de l’environnement fluvial, depuis le choix stratégique opéré par Alexandre jusqu’au déclassement progressif du port quand le Tigre a déplacé son lit.
Les données issues de la géophysique et des premières prospections serviront enfin de base pour reconstituer, avec un degré de détail inhabituel, le plan d’une grande ville antique orientée vers le commerce maritime. Pour l’archéologie du Proche-Orient, mais aussi pour la compréhension des réseaux marchands entre Méditerranée et océan Indien, Alexandrie sur le Tigre promet de devenir un site de référence.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi Alexandrie sur le Tigre a-t-elle été oubliée pendant tant de siècles?
La cité a été inondée à plusieurs reprises au fil des siècles, ce qui a provoqué son abandon quand le cours du Tigre s'est déplacé après le IIIe siècle après J.-C. Paradoxalement, ces crues l'ont préservée sous les dépôts alluvionnaires.
Pourquoi Alexandre le Grand a-t-il choisi de fonder une ville à cet endroit?
Le sud de la Mésopotamie était affecté par la sédimentation, ce qui rendait les ports traditionnels difficilement accessibles. Alexandre a fondé un nouveau port stratégique au confluent du Karoun et du Tigre pour contrôler le commerce entre l'Inde, la Mésopotamie et la Méditerranée.
Comment les archéologues ont-ils confirmé l'identité de cette cité antique?
Des campagnes de prospection géophysiques et des relevés par drone depuis 2013 ont permis de cartographier les enceintes fortifiées, le réseau viaire et les îlots bâtis. Les observations ont été comparées aux travaux anciens de John Hansman et aux descriptions antiques de Pline l'Ancien.
Quelle était la taille d'Alexandrie sur le Tigre comparée aux autres villes antiques?
Avec environ 6 kilomètres carrés, elle figure parmi les grandes capitales du Proche-Orient antique. Selon Stefan R. Hauser, ses blocs bâtis dépassent en dimensions ceux de centres majeurs comme Séleucie sur le Tigre ou Alexandrie sur le Nil.
Pourquoi les recherches n'ont-elles commencé que récemment sur ce site?
La région se situant à seulement 15 kilomètres de la frontière iranienne, elle a été difficilement accessible, notamment durant la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Les premières prospections archéologiques n'ont pu commencer qu'en 2013, avec une forte protection militaire.