Bien avant l’iPhone et Tesla, la Buick Riviera de 1986 avait un écran tactile de 9 pouces qui remplaçait une centaine de boutons, et personne ne savait s’en servir
Au milieu des années 1980, une Buick vendue aux États-Unis proposait déjà un grand écran tactile central, bien avant les smartphones et les Tesla.
Le site spécialisé espagnol Motorpasión rappelle comment la Buick Riviera, un coupé de luxe américain, a inauguré dès 1986 un écran tactile de 9 pouces pour piloter presque toutes ses fonctions. Une innovation spectaculaire pour l’époque, aux États‑Unis, mais que la plupart des conducteurs ne savaient tout simplement pas utiliser.
Une américaine futuriste au cœur des années 1980
La Buick Riviera n’est pas un modèle anodin dans l’histoire de General Motors. Lancée en 1963 comme coupé de luxe pour concurrencer la Ford Thunderbird, elle servait de vitrine technologique au géant américain. Chaque génération recevait les équipements les plus avancés du groupe.
En 1986, pour la septième génération, Buick décide de frapper un grand coup. À une époque où moins de 10 % des foyers américains possèdent un ordinateur personnel, la marque installe dans la Riviera un tableau de bord radicalement moderne : instrumentation numérique et, surtout, un grand écran tactile en plein milieu de la console centrale.
Cette innovation reçoit un nom très marketing : le « Graphic Control Center », ou GCC. Motorpasión rappelle qu’il s’agit alors de la première véritable écran tactile de série à bord d’une voiture, bien avant l’ère des smartphones et des systèmes multimédias actuels.
Un écran tactile de 9 pouces pour remplacer près de 100 boutons
L’écran de la Buick Riviera impressionne encore aujourd’hui par son principe. Il s’agit d’un moniteur de 9 pouces à tube cathodique, à affichage vert, qui ressemble à un écran d’ordinateur de bureau de l’époque. Mais derrière cet aspect monochrome se cache une interface complète de contrôle du véhicule.
Selon les documents d’époque cités par Motorpasión, Buick expliquait que cet écran pouvait remplacer « près de 100 boutons » en regroupant les commandes sur une seule surface tactile.
Autour de l’écran, six touches physiques donnent accès aux grands menus : climatisation, radio, panneau d’information, ordinateur de voyage et diagnostic du véhicule. Le conducteur sélectionne d’abord l’une de ces rubriques, puis appuie directement sur les pictogrammes affichés à l’écran pour régler les fonctions.
Par ce système, le conducteur pouvait :
régler la température et la ventilation via des icônes tactiles ;
gérer le système audio AM‑FM, avec possibilité d’égaliseur graphique ;
consulter un ordinateur de bord à huit fonctions (consommation, autonomie, moyenne, etc.) ;
accéder à un menu de diagnostic, donnant des informations sur l’état de certains éléments du véhicule ;
afficher un écran de calibrage et un récapitulatif de fonctions clés.
À côté de cet écran central, certains éléments demeurent confiés à des commandes dédiées. Les phares, le régulateur de vitesse, les essuie‑glaces, le lave‑glace, l’antibrouillard arrière et d’autres fonctions classiques restent sur des boutons à « toucher doux » disposés de part et d’autre du combiné d’instruments numériques.
Pour Buick, le GCC devait « créer une communication entre la voiture et le conducteur qui n’avait jamais été possible auparavant » et placer l’automobiliste « en harmonie intime avec son automobile ».
Un futur trop en avance sur ses conducteurs
Sur le papier, la Buick Riviera de 1986 semble annoncer le cockpit numérique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Motorpasión souligne toutefois un paradoxe : si la technologie était impressionnante, le grand public n’était pas prêt.
À la fin des années 1980, la plupart des automobilistes n’ont jamais utilisé un écran tactile, ni même un ordinateur au quotidien. Le fait de devoir « naviguer avec les doigts » sur des menus pour allumer la climatisation ou régler la radio déroute. Nombre de clients jugent le système peu pratique, voire intimidant.
Le Graphic Control Center, qui devait symboliser la modernité de la Riviera, se retrouve perçu comme un gadget complexe. L’idée sera reprise sur un autre modèle de Buick, le coupé Reatta lancé en 1988, qui reprend la même architecture intérieure avec écran tactile en façade. Là encore, la réception reste mitigée.
Face à une clientèle déroutée, le GCC finit par « disparaître de la carte », rappelle Motorpasión. L’idée de tout centraliser sur un écran sera mise de côté jusqu’à des temps plus favorables.
Autrement dit, l’industrie automobile a eu cette idée très tôt, mais l’écosystème numérique nécessaire pour l’accompagner – ordinateurs domestiques, interfaces tactiles, culture des menus – n’existait pas encore à grande échelle.
Quand les écrans deviennent naturels… grâce aux téléphones
Motorpasión rappelle que ce type d’interface n’a vraiment pris son essor que lorsque le grand public s’est habitué aux écrans tactiles sur les appareils mobiles. Une fois les smartphones et les tablettes installés dans le quotidien, l’idée d’interagir avec une voiture de la même manière a cessé de paraître étrange.
Les générations suivantes de systèmes d’info‑divertissement, apparues à partir des années 2000, ont alors remis en avant ce principe de centralisation des fonctions. À la différence près qu’ils reposent sur des écrans plats modernes, beaucoup plus rapides, colorés et lisibles, avec une ergonomie globalement plus intuitive.
Quand Euro NCAP pousse à remettre des boutons physiques
Motorpasión souligne enfin un retournement de situation actuel : après avoir tout misé sur le tactile, les constructeurs sont incités à revenir en arrière sur certains points. L’organisme Euro NCAP, qui évalue la sécurité des véhicules vendus en Europe, accorde un rôle croissant à l’ergonomie dans ses notations.
Pour les voitures qui visent les cinq étoiles Euro NCAP, les marques sont désormais encouragées à restaurer des commandes physiques pour certaines fonctions essentielles, plutôt que de les noyer dans des sous‑menus tactiles. L’objectif est clair : limiter la distraction du conducteur et réduire le temps passé à regarder les écrans.
Après avoir été jugé trop futuriste dans les années 1980, le tactile intégral se voit aujourd’hui reprocher de détourner trop longtemps le regard de la route.
La mode est donc à un certain rééquilibrage : garder de grands écrans pour l’info‑divertissement et la navigation, tout en redonnant une place aux boutons et molettes pour les commandes critiques, comme la climatisation, le dégivrage ou certains réglages de conduite.
Ce que cela signifie pour un automobiliste en France
En France, les conducteurs sont confrontés aux mêmes questions d’ergonomie que les automobilistes américains. De nombreuses voitures neuves vendues sur le marché français, qu’elles soient françaises, allemandes ou d’autres origines, ont adopté des interfaces majoritairement tactiles.
Les constructeurs cherchent un équilibre entre design épuré et sécurité d’usage. Certains modèles récents réintroduisent des touches physiques pour la climatisation ou le volume sonore, là où tout avait été basculé dans les menus d’écran. Cette tendance suit les recommandations d’Euro NCAP, bien connues des acteurs de la filière automobile en France.
Pour un conducteur français, le cas de la Buick Riviera éclaire deux points :
une innovation peut arriver trop tôt si les usagers ne maîtrisent pas encore les codes d’usage ;
centraliser toutes les commandes sur un écran n’est pas forcément la solution la plus sûre, malgré l’attrait technologique.
Les autorités françaises ne fixent pas, à ce jour, de liste précise de commandes devant obligatoirement rester physiques, mais la logique de sécurité routière, les recommandations européennes et les tests Euro NCAP influencent très directement les choix des constructeurs présents sur le marché français.
Une leçon de design automobile : quand la technique dépasse l’usage
L’histoire de la Buick Riviera de 1986 illustre un problème classique en design technologique : proposer un système très en avance sans penser suffisamment à la manière dont les gens vont réellement s’en servir au quotidien.
Dans l’habitacle, le GCC concentrait des fonctions utiles, voire visionnaires (comme le diagnostic embarqué), mais l’interface nécessitait une phase d’apprentissage importante. À une époque où la documentation se limitait à un manuel papier et où l’on n’avait pas l’habitude d’« apprendre » un écran, beaucoup d’acheteurs n’ont pas franchi le pas.
À l’inverse, les systèmes modernes d’info‑divertissement, bien que parfois critiqués, bénéficient d’un environnement plus favorable. Les conducteurs ont déjà intégré les gestes tactiles via leurs téléphones. Les pictogrammes sont plus standardisés, les réglages plus visuels, les mises à jour logicielles possibles.
Pour les designers comme pour les ingénieurs, la Riviera rappelle qu’une innovation réussie ne repose pas uniquement sur la puissance technologique, mais sur l’adéquation entre ce que sait faire l’utilisateur, ce qu’il est prêt à apprendre et ce qu’il attend vraiment de sa voiture. Une équation que l’industrie automobile française, comme toutes les autres, tente aujourd’hui de résoudre à l’heure des écrans géants et de la conduite assistée.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.