Au Québec, une mini-tournée de concerts estivale a été intégralement alimentée par des batteries, des véhicules électriques et une unité mobile, sans aucun recours au diesel.
Durant une semaine d’août au Québec, une série de concerts gratuits a fonctionné uniquement grâce à deux pick-up électriques Chevrolet Silverado EV et une batterie mobile de 150 kWh. Aucun groupe électrogène ni branchement au réseau n’a été utilisé, rapporte le site spécialisé nord-américain Electrek, qui a suivi la dernière date de cette tournée originale à Montréal.
Une tournée gratuite alimentée à 100 % par des batteries
La tournée s’appelait « Le goût du paysage ». Elle était organisée par Papillons, une société québécoise connue pour son réseau de recharge rapide RechargÉco, qu’elle exploite au Québec et au Nouveau-Brunswick. L’idée : proposer une expérience culturelle et gourmande, entièrement zéro émission sur site.
Au programme, deux artistes bien connus de la scène québécoise, Émile Proulx-Cloutier et Dumas, accompagnés du chef Oli, qui cuisinait gratuitement des plats de maïs à base de produits locaux. L’accès aux concerts et aux dégustations était entièrement gratuit pour le public.
La tournée s’est déroulée du 15 au 22 août, avec cinq étapes : Trois-Pistoles, la Vallée Bras-du-Nord à Saint-Raymond, le Parc Éco-Laurentides à Mont-Blanc, l’Île-aux-Castors à Berthierville, puis un dernier concert dans le parking d’un supermarché IGA à Saint-Henri, un quartier de Montréal. À Berthierville, la date a affiché complet.
Papillons présentait l’opération comme « 100 % » alimentée par des batteries de véhicules électriques, avec « zéro émission du début à la fin » sur les sites de concert.
Le journaliste d’Electrek, présent sur la dernière date à Montréal, explique avoir constaté sur place que toute l’infrastructure – scène, son, éclairage, cuisine – tournait bien sur batteries, sans aucun groupe électrogène ni raccordement au réseau électrique de la ville.
Deux pick-up électriques pour le son et la lumière
Pour la partie spectacle, Papillons a misé sur deux pick-up électriques Chevrolet Silverado EV. Ces utilitaires ont alimenté le système de sonorisation, les projecteurs de scène et les éclairages du site une fois la nuit tombée.
À Saint-Henri, le câble d’alimentation partait directement d’une prise située dans la benne d’un Silverado EV pour rejoindre la scène. Le véhicule servait en quelque sorte de générateur silencieux et propre.
Le Silverado EV peut être équipé d’une batterie pouvant atteindre 205 kWh, l’une des plus importantes capacités disponibles dans un véhicule grand public. Selon General Motors, la puissance disponible sur les prises intégrées du pick-up varie de 7,2 kW à 10,2 kW selon la version.
Le constructeur avait déjà démontré qu’un Silverado EV pouvait alimenter une maison entière dans le cadre de ses produits GM Energy. La version 2026 du modèle a d’ailleurs encore augmenté son autonomie, note Electrek.
Pour situer ce pick-up sur le marché nord-américain, Electrek rappelle que :
le Ford F-150 Lightning atteint 9,6 kW de puissance délivrable via ses prises embarquées ;
la Tesla Model Y Premium ne propose qu’environ 2,4 kW en vehicle-to-load, via un adaptateur spécifique vendu séparément.
Ces caractéristiques montrent que le Silverado EV se prête particulièrement bien à l’alimentation d’évènements mobiles nécessitant du son et de la lumière, mais aussi d’autres usages temporaires comme les chantiers ou les tournages.
Une batterie mobile de 150 kWh pour la cuisine du chef
Si la scène demande une puissance importante, la cuisine représente un défi encore plus prononcé. Les équipements de cuisson tirent beaucoup d’énergie et fonctionnent sur de longues périodes.
Pour alimenter la cuisine du chef Oli sur chacune des cinq étapes, Papillons a utilisé une centrale électrique mobile montée sur remorque, d’une capacité énergétique de 150 kWh. Cette unité a servi de source principale pour les fourneaux électriques et l’ensemble du matériel de cuisson.
La remorque-batterie de 150 kWh alimentait une cuisine complète avec plaques et marmites géantes, sans aucune flamme ni générateur thermique.
Le journaliste d’Electrek précise que son entreprise, Ixian, a participé à l’ingénierie de cette unité mobile pour Papillons. La société québécoise ne souhaite pas encore dévoiler tous les détails techniques de ce système, présenté comme un produit en développement.
À Saint-Henri, la remorque était garée juste à côté du chapiteau de la cuisine. Les grandes plaques électriques, surmontées d’énormes marmites pour les plats de maïs, étaient directement alimentées par cette batterie sur roues.
Pourquoi utiliser des batteries en pleine ville ?
Le dernier concert se tenait dans un parking de supermarché à Montréal, un environnement où les prises électriques et le réseau ne manquent pas. Les façades, les lampadaires et les commerces voisins sont tous reliés au réseau d’Hydro-Québec.
Mais disposer d’électricité à proximité ne signifie pas pouvoir s’y brancher facilement pour un évènement temporaire. Obtenir un raccordement spécifique implique souvent de traiter avec le gestionnaire de réseau ou le propriétaire du site, de faire intervenir un électricien agréé et de régler la facture pour une simple soirée.
Face à ces contraintes, de nombreux organisateurs se tournent vers la location de groupes électrogènes diesel, plus simples à mettre en œuvre à court terme, mais bruyants et polluants.
Avec des batteries, la démarche est radicalement simplifiée : il suffit d’arriver, de se garer, de brancher les câbles et de lancer le spectacle. Pour un concert où le silence entre les morceaux, ou pendant des titres acoustiques, compte autant que la musique elle-même, l’absence de ronronnement de moteur thermique derrière le public change l’atmosphère.
Dans les sites isolés sans réseau, ce type de solution remplace directement les groupes électrogènes diesel, souvent utilisés par défaut faute d’alternative.
Les quatre autres étapes de la tournée se déroulaient dans des lieux beaucoup plus reculés : une île fluviale à Berthierville, une vallée près de Saint-Raymond, un parc naturel dans les Laurentides. Là, aucune prise, aucun poteau, aucun transformateur n’est disponible. Ce sont typiquement des zones où un spectacle n’a lieu qu’avec l’aide de générateurs thermiques… quand il a lieu.
L’énergie utilisée reste par ailleurs très faiblement carbonée : les véhicules et la remorque-batterie étaient rechargés sur le réseau québécois, qu’Hydro-Québec décrit comme renouvelable à plus de 99 %, très majoritairement grâce à l’hydroélectricité.
Un exemple concret de l’essor de la recharge bidirectionnelle
Electrek estime que les évènements temporaires représentent une cible de choix pour ce type de solutions mobiles. Festivals, concerts en plein air, tournages, chantiers : autant d’activités qui consomment aujourd’hui d’importantes quantités de diesel via des générateurs de location, au plus près du public et des équipes.
Face à ces usages, une grande batterie sur roues remplit le même rôle, mais en silence, sans fumées, et avec la possibilité de se recharger d’une étape à l’autre sur des bornes rapides. Papillons bénéficie ici de son propre réseau RechargÉco pour recharger pick-up et remorque entre deux concerts.
Le principal frein reste aujourd’hui la puissance disponible. Même un gros pick-up électrique comme le Silverado EV ne délivre qu’une dizaine de kilowatts maximum par véhicule. Cela suffit pour la sono, les projecteurs et l’éclairage du site, mais pas pour couvrir simultanément tous les besoins d’un grand festival ou d’un chantier lourdement équipé.
Cette tournée montre néanmoins que la recharge bidirectionnelle – la capacité d’un véhicule à renvoyer de l’énergie vers un bâtiment, un site ou des appareils – n’est plus seulement un concept théorique. Elle fonctionne déjà sur le terrain pour des usages concrets comme un concert itinérant.
Qu’est-ce que la recharge bidirectionnelle ?
La recharge bidirectionnelle consiste à utiliser la batterie d’un véhicule électrique non seulement pour se déplacer, mais aussi comme source d’électricité pour des équipements externes. On distingue par exemple :
Vehicle-to-load : alimentation directe d’appareils via des prises intégrées au véhicule ;
Vehicle-to-home : secours électrique d’une maison en cas de coupure ;
Vehicle-to-grid : restitution d’énergie au réseau pour aider à l’équilibrer.
La tournée « Le goût du paysage » s’inscrit dans la première catégorie : le Silverado EV et la remorque-batterie alimentaient directement les installations du spectacle.
Où en est la France sur ce type d’usages ?
En France, les évènements temporaires – fêtes de village, festivals, tournages de films, marchés de Noël – reposent encore très largement sur des groupes électrogènes diesel. Les collectivités, associations et producteurs choisissent ces solutions pour leur souplesse et leur disponibilité, malgré les nuisances sonores et les émissions de polluants.
La réglementation française autorise l’usage de batteries mobiles et de véhicules électriques comme sources d’alimentation temporaires, à condition de respecter les normes de sécurité électrique et la puissance admissible des installations. Les organisateurs doivent généralement faire valider leurs dispositifs par un électricien qualifié et, pour les grands évènements, par les commissions de sécurité.
La recharge bidirectionnelle reste en phase de déploiement. Les premiers modèles de voitures et d’utilitaires capables d’alimenter un logement ou des appareils via vehicle-to-load arrivent progressivement sur le marché français. Les offres plus poussées, comme le vehicle-to-home ou le vehicle-to-grid, nécessitent des bornes spécifiques et une coordination avec les gestionnaires de réseau comme Enedis.
Pour des usages comparables à la tournée québécoise, plusieurs pistes existent en France :
louer des batteries stationnaires sur remorque, proposées par quelques acteurs spécialisés dans l’évènementiel ou le BTP ;
combiner des batteries et des panneaux solaires mobiles sur des sites isolés ;
utiliser les capacités d’un utilitaire électrique doté de prises de courant embarquées, lorsque le constructeur l’autorise.
Le principe reste le même : limiter, voire supprimer, le recours aux groupes électrogènes diesel, en particulier en zone urbaine ou dans les espaces naturels protégés.
Quels atouts et quelles limites pour ces tournées « zéro groupe électrogène » ?
Pour les organisateurs, un dispositif basé sur des batteries présente plusieurs avantages concrets :
Aspect
Solution batterie
Groupe électrogène diesel
Bruit
Quasi silencieuse
Bruit continu du moteur
Émissions sur site
Aucune émission locale
Fumées et odeurs
Mise en place
Arriver, brancher, démarrer
Carburant, démarrage, maintenance
Image auprès du public
Évènement perçu comme « propre »
Technologie jugée polluante
Le principal risque pour une tournée 100 % batterie reste la gestion de l’autonomie. Une sous-estimation de la consommation électrique, un retard sur une étape de recharge ou un aléa technique peuvent mettre en péril la tenue d’un spectacle. Les organisateurs doivent donc :
connaître précisément les besoins en énergie de chaque poste (son, lumière, cuisine, bar, etc.) ;
prévoir des marges de sécurité sur la capacité des batteries ;
sécuriser l’accès à des bornes rapides suffisantes entre les dates.
À mesure que les capacités des batteries augmentent et que la recharge bidirectionnelle se démocratise, ce type de tournée pourrait se multiplier, au Québec comme en France. Pour un public français habitué aux scènes bordées de groupes électrogènes bruyants, assister à un concert en plein air alimenté uniquement par des batteries, dans un champ, une vallée ou sur une île, changerait radicalement l’expérience sonore et environnementale.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.