EUROTEL

Les films d’action finissent de moins en moins bien : depuis 2010, seule la moitié garde un dénouement heureux contre trois quarts avant

Les films d'action finissent de moins en moins bien : depuis 2010, seule la moitié garde un dénouement heureux contre trois quarts avant

À Hollywood, les films d’action semblent se terminer sur une note plus amère. Un vaste travail statistique américain confirme cette impression.

Un long décryptage du journal américain The New York Times, s’appuyant sur une étude du spécialiste des données cinéma Stephen Follows, montre qu’aux États‑Unis les blockbusters d’action offrent bien moins souvent un « happy end » clair et net qu’il y a quelques décennies.

Des « happy ends » en net recul dans les films d’action

Selon l’analyse de Stephen Follows, les films d’action produites par Hollywood ne suivent plus le schéma classique « le bien triomphe, tout le monde est sauvé » aussi souvent qu’avant. Les chiffres sont parlants : dans les années 1980 et 1990, environ 75 % de ces films se terminaient de façon clairement heureuse. Depuis 2010, cette part est tombée à 56 %.

Depuis 2010, à peine un film d’action sur deux se conclut par un véritable dénouement heureux, contre trois sur quatre dans les années 1980‑1990.

Dans le même temps, la proportion de fins dites « agridouces » a fortement progressé. Elle est passée d’environ un cinquième des dénouements à plus d’un tiers. L’histoire est sauvée, le danger écarté, mais au prix de sacrifices, de pertes ou d’un sentiment d’amertume.

Pour Follows, ce basculement dans les films d’action explique « à lui seul » près de la moitié de la baisse générale des fins heureuses tous genres confondus. Les héros remportent encore la partie, mais au terme de parcours plus rudes et plus douloureux.

De « Contact sanglant » à « Logan » : quand la victoire laisse un goût amer

Le New York Times rappelle qu’à l’époque de films d’action devenus cultes comme « Contact sanglant » ou « Les Aventuriers de l’arche perdue », la recette était limpide : un gentil, un méchant, des combats, des explosions, puis une victoire nette du héros qui remet le monde en ordre.

Aujourd’hui, de nombreuses productions proposent une conclusion plus sombre ou ambivalente. L’article cite notamment « Logan » (2017), suite rude et crépusculaire de la saga X‑Men, avec Hugh Jackman et Patrick Stewart. Le jour y est bel et bien « sauvé », mais les principaux personnages en sortent brisés, voire disparus.

Le scénariste américain Robert Mark Kamen, auteur entre autres du premier « Karate Kid », du « Cinquième Élément » et de « Taken » (« Búsqueda implacable » dans sa version hispanophone), confirme cette mutation. Ses scénarios des années 1980 et 1990 se bouclaient par des fins « sans ambiguïté » heureuses. Aujourd’hui, dit‑il, il continue à viser le happy end, mais toujours avec une question en filigrane : « à quel prix ? »

Pour Robert Mark Kamen, l’évolution des fins traduit surtout « un cinisme croissant » dans la société, où l’idée de véritable fin heureuse paraît moins crédible.

Le projet sur lequel il travaille actuellement illustre ce virage : une chasse au criminel nazi Klaus Barbie, racontée à travers le regard du fils d’une de ses victimes. La fin se veut positive, autant que le permet un tel sujet, mais reste teintée de gravité.

Une étude XXL sur plus de 10 000 visages de cinéma

Pour mesurer concrètement la tonalité des fins de films, Stephen Follows a déployé quatre méthodes complémentaires, rapportées par le New York Times :

  • analyse d’expressions faciales grâce à un logiciel scrutant le visage de 10 421 protagonistes pour déterminer s’ils semblent plus heureux ou plus tristes à la fin du film ;
  • exploitation de bases de données publiques comme IMDb afin de capter le ressenti global du public sur les dénouements ;
  • étude de la bande originale et de la charge émotionnelle de la musique sur la dernière partie ;
  • lecture de nombreuses synopsis disponibles publiquement pour qualifier la nature du final.

Sa conclusion générale nuance le discours souvent noir sur le pessimisme du cinéma contemporain : les films continuent majoritairement à « bien » se terminer. Les fins totalement tragiques ne sont pas plus fréquentes que dans les années 1980 et seraient même moins courantes que dans les années 2000.

Follows ne constate pas non plus de progression des scénarios où le méchant triomphe ou où le héros meurt sans la moindre compensation narrative. Le vrai changement tient plutôt à ces fins plus nuancées, ni triomphales ni désespérées, tirées notamment vers le gris par le genre action.

Villains plus complexes, fins plus compliquées

Pour expliquer ce glissement, Stephen Follows remonte aux années 1990. Les antagonistes y deviennent plus fouillés, avec des passés, des motivations, des failles. Le schéma « méchant unidimensionnel » recule.

Des méchants mieux écrits, avec une histoire et des motivations, entraînent par ricochet des fins moins manichéennes et plus nuancées.

Le New York Times mentionne l’exemple du « Magicien d’Oz », conte très simple où la méchante sorcière de l’Ouest est désignée comme telle dès son nom. Des années plus tard, le récit « Wicked » revisite la même histoire du point de vue de cette sorcière, en interrogeant ce qui l’a rendue mauvaise. Cette logique s’est étendue à de nombreux films et sagas.

À cela s’ajoute l’influence des séries de prestige des années 2000, comme « Les Soprano » ou « Breaking Bad », qui ont popularisé l’antihéros et les personnages moralement ambigus. Le cinéaste Roshan Sethi, principalement connu pour ses comédies romantiques et récemment passé à l’action avec « The Surgeon », présenté au Festival international du film de Toronto, y voit une vraie bascule culturelle vers les héros défaillants et complexes.

Les univers étendus d’Hollywood, champions des fins ouvertes

Autre facteur pointé par Follows : la montée en puissance des univers partagés, notamment ceux inspirés des comics, comme l’univers Marvel. Pour nourrir une série de suites et de spin‑off, les studios privilégient des dénouements moins définitifs.

Un happy end total ferme un chapitre. Un final ambigu laisse de la place pour des suites, des retours et des rebondissements.

Écrire une suite devient plus simple quand le conflit n’est pas entièrement résolu. Tuer le méchant, marier le couple principal, restaurer l’ordre de manière durable laisse finalement assez peu d’espace pour un nouvel épisode crédible. Une victoire coûteuse, une menace résiduelle, un héros brisé ou un monde seulement partiellement réparé permettent au contraire de relancer l’histoire.

Roshan Sethi raconte d’ailleurs que son film d’action présenté à Toronto avait, à l’origine, une fin plus ambivalente et aigrie. Sous la pression des producteurs et des premières projections test, il a été amené à réorienter le final vers une opposition plus classique entre le bien et le mal, avec un dénouement plus satisfaisant pour le grand public.

Les Français face aux fins de film : un rapport différent au « happy end »

En France, aucune étude aussi massive et détaillée que celle de Stephen Follows n’a, à ce jour, été rendue publique sur la tonalité des fins de films. Le marché français, très ouvert aux productions américaines, reste néanmoins fortement influencé par ces tendances venues d’Hollywood.

Dans le cinéma hexagonal, notamment d’auteur, les dénouements ambigus ou sombres sont fréquents depuis longtemps, sans que cela choque vraiment le public. Le « happy end » au sens hollywoodien strict y est moins systématique, y compris dans certains films populaires. On y trouve depuis des décennies de nombreux récits qui se terminent sur une note mélancolique, inachevée ou incertaine, particulièrement dans les drames et les comédies dramatiques.

Pour les spectateurs français, habitués à des récits parfois plus réalistes ou désabusés, la montée des fins aigridouces dans les blockbusters américains peut donc sembler moins brutale. En revanche, elle modifie la promesse traditionnelle de ces films d’action importés, longtemps perçus comme une garantie d’évasion totale avec victoire éclatante et retour à l’ordre.

Ce que cette évolution change concrètement pour le public français

Cette transformation des fins de films d’action a plusieurs effets pour les spectateurs en France :

  • une expérience plus émotionnelle : la victoire n’efface plus forcément les pertes, ce qui peut toucher davantage, mais aussi laisser un sentiment de tristesse persistante ;
  • des discussions plus riches à la sortie de la salle, les dénouements ambigus se prêtant davantage à l’interprétation et au débat ;
  • une attente différente vis‑à‑vis des franchises : le public comprend désormais qu’une fin apparemment « réglée » peut cacher un rebond dans un prochain épisode.

Pour certaines familles, ces évolutions peuvent amener à mieux choisir les séances avec de jeunes enfants, un final trop dur ou trop nuancé pouvant surprendre dans ce type de films, pourtant souvent marketés comme grand public.

Pourquoi la notion de « fin aigridouce » change le regard sur un film

Le terme « aigridoux » désigne une tonalité à la fois positive et négative : un objectif atteint, mais au milieu de pertes ou de renoncements. Dans les films d’action récents, cela se traduit souvent par un monde sauvé alors que le héros y laisse sa vie, perd un proche ou voit son entourage détruit.

Ce type de fin crée une forme de réalisme émotionnel : même en cas de victoire, tout ne revient pas comme avant. Pour les scénaristes, c’est aussi un moyen de donner plus de poids au récit. Un conflit qui se résout sans conséquence peut apparaître artificiel. À l’inverse, un succès payé cher donne une impression de gravité et de profondeur, tout en évitant le pur tragique où tout est perdu.

Cette nuance influence également la mémoire du film. Beaucoup de spectateurs se souviennent encore de dénouements marquants précisément parce qu’ils ont ressenti à la fois le soulagement de la victoire et le choc d’une perte. Le cinéma d’action d’Hollywood semble désormais miser massivement sur ce mélange de saveur douce et amère, là où le tout‑happy end dominait largement il y a quarante ans.

Questions fréquentes

Pourquoi les films d'action se terminent-ils moins bien qu'avant ?

Plusieurs facteurs convergent : les antagonistes deviennent plus complexes et nuancés, l'influence des séries de prestige popularise les antihéros, et la montée des univers partagés (comme Marvel) incite à laisser des fins ouvertes pour permettre les suites et les spin-off.

Comment Stephen Follows a-t-il mesuré la tonalité des fins de films ?

Il a utilisé quatre méthodes complémentaires : analyse des expressions faciales de 10 421 protagonistes via un logiciel, exploitation de bases de données publiques comme IMDb, étude de la musique et de sa charge émotionnelle, et lecture de nombreuses synopsis pour qualifier la nature du final.

Les fins totalement tragiques sont-elles plus fréquentes aujourd'hui ?

Non, selon l'étude de Follows, les fins totalement tragiques ne sont pas plus fréquentes que dans les années 1980 et seraient même moins courantes que dans les années 2000. Le cinéma continue majoritairement à bien se terminer.

Quel est le rôle des univers partagés dans cette évolution ?

Les studios privilégient les dénouements moins définitifs pour nourrir une série de suites et de spin-off. Une victoire coûteuse, une menace résiduelle ou un héros brisé permettent de relancer l'histoire plus facilement qu'une victoire totale qui ferme définitivement le chapitre.

Existe-t-il une étude similaire en France ?

Non, aucune étude aussi massive et détaillée que celle de Stephen Follows n'a été rendue publique en France sur la tonalité des fins de films, bien que le marché français reste fortement influencé par les productions américaines.
Défiler vers le haut