À Milan, un dessin méconnu de Léonard de Vinci a conduit des chercheurs italiens à repérer des structures enfouies sous un château du XVe siècle.
Au cœur de la capitale lombarde, un travail de haute précision mené par le Politecnico di Milano a confirmé l’existence de galeries cachées sous le château Sforza. Comme le rapporte le site scientifique en ligne Live Science, ces structures correspondent à des passages évoqués dans un croquis de Léonard de Vinci, longtemps resté lettre morte pour les historiens.
Un dessin oublié qui confirme l’intuition de Léonard de Vinci
Léonard de Vinci n’a pas seulement laissé la « Joconde », « La Cène » ou « L’Homme de Vitruve ». À la fin du XVe siècle, il réalise aussi un croquis du château Sforza, siège du pouvoir à Milan à l’époque de la Renaissance. Ce dessin, aujourd’hui conservé dans le Codex Forster I au musée Victoria and Albert de Londres, montre des systèmes défensifs complexes, des itinéraires de fuite et des galeries de ravitaillement dissimulées.
Le fils du duc Francesco Sforza, Ludovico Sforza, dit le More, avait commandé en 1494 à Léonard des décorations pour certaines pièces du château. Le génie toscan en profite pour s’intéresser en détail à l’architecture de la forteresse et à ses faiblesses militaires. Il esquisse alors un réseau de couloirs souterrains et de passages techniques, longtemps considérés comme de possibles projets théoriques plutôt que comme une description fidèle des lieux.
Les nouveaux relevés montrent que les structures imaginées par Léonard de Vinci correspondent à de véritables cavités, enfouies à quelques dizaines de centimètres seulement sous le sol du château Sforza.
Les experts du Politecnico di Milano, en collaboration avec l’entreprise italienne Codevintec, ont utilisé des technologies de pointe pour confronter ce croquis à la réalité du terrain. Résultat : des vides et des structures artificielles ont été détectés précisément là où les notes de Léonard laissaient supposer la présence de galeries.
Des cavités juste sous la surface du château Sforza
Les chercheurs ont mobilisé un arsenal de techniques de mesure modernes : géoradars, scanners laser, GPS, mais aussi photogrammétrie, une méthode qui permet de reconstituer un modèle 3D à partir d’un grand nombre de photographies. Toutes ces données ont été croisées pour dresser une cartographie fine du sous-sol immédiat du château Sforza.
Leur analyse a révélé :
des cavités situées à faible profondeur, parfois à quelques dizaines de centimètres du niveau actuel du sol ;
des structures artificielles organisées, incompatibles avec de simples phénomènes naturels ;
la présence probable d’un véritable réseau de galeries, bien plus vaste que les quelques segments aujourd’hui accessibles au public.
Ces indices renforcent l’idée que les dessins de Léonard ne décrivaient pas seulement des concepts, mais un système déjà pensé pour un usage militaire et logistique. Les chercheurs estiment que les passages mis en évidence pourraient n’être qu’une portion d’un ensemble beaucoup plus vaste, courant sous une grande partie de l’enceinte.
Des fonctions militaires, mais aussi privées
D’après les conclusions rendues publiques, certains de ces espaces auraient servi à des fins strictement militaires : circulation de troupes, acheminement de munitions, itinéraires de repli en cas de siège. D’autres auraient eu un usage plus discret et intime.
Un des passages évoqués relierait ainsi le château à l’église Santa Maria delle Grazie, construite par Francesco Sforza et célèbre pour abriter le célèbre mural de « La Cène » peint par Léonard. Ce sanctuaire sert aussi de lieu d’inhumation à la famille Sforza. Un couloir secret permettait donc, selon les chercheurs, un accès rapide depuis le palais ducal jusqu’aux tombeaux, notamment celui de Béatrice d’Este, l’épouse de Ludovico Sforza.
Les galeries auraient servi à la fois de voies de repli en cas de danger et de chemin discret vers la nécropole familiale de la puissante dynastie milanaise.
Ce double usage illustre bien la manière dont les grandes familles de la Renaissance mêlaient enjeux politiques, militaires et religieux dans la conception de leurs résidences fortifiées.
Un château encore loin d’avoir livré tous ses secrets
Malgré ces découvertes, l’ensemble du réseau souterrain demeure, pour l’instant, inaccessible. Les chercheurs n’ont localisé les structures que par des moyens non invasifs ; aucun percement ni excavation n’a été réalisé.
« L’expérience ouvre la voie à des recherches plus approfondies sur les passages secrets », a déclaré Francesca Biolo, chercheuse au Politecnico di Milano, citée par Live Science. Elle rappelle que certains tronçons de souterrains sont déjà ouverts au public, mais que la campagne de mesures laisse penser que l’on ne connaît qu’une petite portion de ce qui se cache sous les dalles et les cours du château.
Biolo et son équipe ont d’abord mené une étude préalable des espaces souterrains déjà accessibles. À partir de ces segments connus, ils ont étendu les relevés pour identifier d’éventuels prolongements, des embranchements murés ou des salles oubliées.
Vers une immersion 3D dans les sous-sols du XVe siècle
Le projet ne s’arrête pas au simple repérage des vides. Les scientifiques préparent maintenant une reconstitution numérique complète du château, intérieur et sous-sol compris.
« L’objectif est de créer une réplique digitale du château Sforza qui ne représente pas seulement son aspect actuel, mais nous permette aussi de parcourir son passé, en révélant des éléments historiques qui ne sont plus visibles à l’œil nu », a expliqué Franco Guzzetti, professeur de géomatique impliqué dans l’étude.
Le futur modèle numérique doit combiner les données du géoradar, des scans laser, du GPS et de la photogrammétrie pour restituer un château “augmenté”, où l’on verrait autant les niveaux cachés que les façades visibles.
Dans ce modèle, les chercheurs comptent intégrer les dessins de Léonard de Vinci, afin de confronter directement ses croquis à l’architecture reconstituée. L’outil servira à la fois à l’archéologie, à la conservation du patrimoine et à la médiation culturelle auprès du grand public.
Ce que révèlent ces tunnels sur Milan à la Renaissance
Ces travaux offrent un regard concret sur la manière dont une cité puissante comme Milan organisait sa défense au tournant du XVe et du XVIe siècle. Un château comme celui des Sforza ne se limitait pas à ses murailles et à ses tours bien visibles.
Fonction
Rôle probable des galeries
Défense militaire
Itinéraires de repli, circulation protégée des soldats, stockage discret de vivres et de munitions
Prestige et pouvoir
Contrôle direct d’un réseau caché reliant château, église et espaces funéraires de la dynastie
Vie privée des ducs
Déplacements à l’abri des regards, accès confidentiel aux sépultures familiales
Léonard de Vinci, qui travaillait alors pour la cour milanaise, apparaissait non seulement comme artiste, mais aussi comme ingénieur militaire, architecte et concepteur de dispositifs défensifs. Le fait que ses esquisses concordent avec les relevés actuels confirme l’ampleur de sa participation à la réflexion stratégique des Sforza.
Et en France, que sait-on des souterrains sous les châteaux ?
Pour un lecteur français, ces trouvailles font forcément écho aux nombreuses légendes de tunnels et de passages secrets associés aux châteaux médiévaux et renaissants du territoire. Dans l’Hexagone, les monuments comme le château de Chinon, certains châteaux de la Loire ou des forteresses comme Carcassonne possèdent aussi des galeries souterraines avérées, même si beaucoup de récits locaux reposent sur des mythes.
En France, plusieurs acteurs interviennent sur ces questions :
les services régionaux de l’archéologie, placés sous l’autorité du ministère de la Culture, qui encadrent les fouilles ;
les architectes des bâtiments de France, qui veillent à la protection des monuments historiques ;
les collectivités locales, propriétaires d’un grand nombre de châteaux ouverts au public.
Les méthodes utilisées à Milan – géoradar, scanner laser, modélisation 3D – se développent également dans les chantiers français. Elles permettent d’anticiper les risques d’effondrement, d’éviter de percer des murs ou des sols à l’aveugle, et d’enrichir la compréhension des sites sans les endommager.
À la différence du cas milanais, où un dessin de Léonard sert de point de départ, les recherches en France s’appuient souvent sur les archives seigneuriales, les plans cadastraux anciens ou les témoignages recueillis au fil du temps. Ces sources permettent parfois de confirmer l’existence de souterrains, mais aussi d’écarter certaines rumeurs persistantes sur des galeries supposées relier des monuments éloignés de plusieurs kilomètres.
Pourquoi les modèles 3D changent la donne pour les châteaux historiques
La démarche menée au château Sforza illustre un tournant pour la gestion du patrimoine. Un modèle numérique complet offre plusieurs avantages très concrets :
Sécurité : repérer les vides sous les sols permet de prévenir des affaissements ou des fissures dans les structures.
Recherche : les archéologues ciblent mieux les zones à fouiller et limitent les interventions inutiles.
Valorisation : les visiteurs peuvent suivre des parcours virtuels dans des espaces trop fragiles ou inaccessibles.
Pour un château bâti au XVe siècle, ces outils offrent aussi la possibilité de restituer des états disparus : on peut reconstituer un rempart abattu, un fossé comblé, ou encore montrer à l’écran où passaient les galeries par rapport au niveau actuel du sol. Les découvertes autour des dessins de Léonard de Vinci devraient ainsi alimenter à terme des visites enrichies, sur place ou à distance, du château Sforza.
Ces travaux soulignent enfin que les archives anciennes – qu’il s’agisse de plans, de croquis d’ingénieurs ou de carnets de maîtres architectes – conservent encore un fort potentiel. Une simple feuille sortie d’un codex de Léonard, longtemps rangée parmi d’autres notes techniques, vient aujourd’hui confirmer l’existence d’un réseau souterrain bien réel, caché juste sous les pas des visiteurs de Milan.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Comment les chercheurs ont-ils découvert ces tunnels secrets ?
Les chercheurs ont utilisé un arsenal de technologies non invasives, notamment le géoradar, les scanners laser, le GPS et la photogrammétrie, en confrontant les croquis de Léonard de Vinci à la réalité souterraine du château. Aucune excavation n'a été réalisée.
À quelle profondeur se situent ces galeries ?
Les cavités ont été détectées à très faible profondeur, situées parfois à seulement quelques dizaines de centimètres sous le niveau actuel du sol du château.
Qui a commandé à Léonard de Vinci ces plans du château ?
C'est Ludovico Sforza, dit le More, fils du duc Francesco Sforza, qui a commandé en 1494 à Léonard de Vinci des décors pour certaines pièces du château. Le génie toscan en a profité pour étudier en détail l'architecture de la forteresse.
Peut-on actuellement accéder à ces tunnels secrets ?
Actuellement, aucun percement ni excavation n'a été réalisé. Quelques tronçons de souterrains sont déjà accessibles au public, mais la majorité du réseau reste inaccessible et inexplorée.
Quel est l'objectif final du projet de recherche ?
L'objectif est de créer une réplique digitale complète du château Sforza en 3D, intégrant les données souterraines et les croquis de Léonard, pour servir à la fois l'archéologie, la conservation du patrimoine et la médiation culturelle auprès du public.