Aux États-Unis, plusieurs villes testent une nouvelle façon de programmer les feux tricolores, censée fluidifier la circulation tout en calmant les excès de vitesse.
Dans plusieurs agglomérations américaines, des ingénieurs de la circulation ont décidé de revoir totalement la logique des feux tricolores, rapporte le média en ligne spécialisé auto The Drive. L’objectif : inciter les conducteurs à respecter la limitation, sans radar ni contrôle policier massif, en jouant uniquement sur le tempo des feux.
Un principe à rebours de la « vague verte » classique
Quand on pense feux synchronisés, on imagine souvent la « vague verte » : une succession de feux qui passent au vert les uns après les autres si l’on roule à la vitesse prévue. Sur un grand axe, respecter le bon rythme permet alors de traverser la ville en enchaînant les feux au vert.
La stratégie évoquée par The Drive fonctionne à l’inverse. Surnommée « repos au rouge » par les ingénieurs américains, elle part d’un principe simple : au lieu de laisser les feux au vert par défaut, ils restent au rouge tant qu’aucun véhicule n’arrive.
Le cycle du feu se déclenche uniquement quand une voiture approche. Le paramétrage fait alors toute la différence : les conducteurs qui respectent la limitation trouvent le feu qui passe au vert pile au bon moment. Ceux qui roulent trop vite arrivent, eux, face à un rouge qui les oblige à lever le pied.
Sur ces axes, rouler à la bonne allure devient la seule façon d’enchaîner les feux au vert. Accélérer ne fait que multiplier les arrêts.
Pour les services de circulation, l’idée est de casser l’effet d’« appel de vitesse » que peut créer une longue série de feux verts. Le feu n’est plus perçu comme un obstacle à franchir le plus vite possible, mais comme un métronome qui impose un rythme constant.
Albuquerque : « si vous accélérez, vous vous arrêtez »
Albuquerque, au Nouveau-Mexique, fait partie des villes qui testent ce dispositif sur des corridors très fréquentés. Jennifer Turner, directrice du développement municipal, observe rapidement un changement de comportement des automobilistes.
« Si vous venez à Albuquerque en ce moment et que vous roulez sur cet axe, vous allez apprendre assez vite que si vous êtes en excès de vitesse, vous vous arrêtez », explique-t-elle à l’agence Associated Press, citée par The Drive.
Autrement dit, la sanction est immédiate et visible : plus on tente de gagner du temps en accélérant, plus on finit bloqué au feu rouge. Pour les conducteurs réguliers de ces axes, le message serait vite intégré, selon la responsable : maintenir la limitation devient tout simplement l’option la plus efficace pour arriver à bon port.
Des résultats concrets sur la vitesse et les accidents
Les premières expérimentations montrent des effets mesurables sur la vitesse moyenne et la sécurité routière. Dans la ville de Portland, en Oregon, un test sur un axe important a permis de ramener la vitesse moyenne de 39 mph à 30 mph, soit précisément la limitation en vigueur sur cette portion.
En Caroline du Nord, un pilote mené avec ce mode « repos au rouge » activé 24 heures sur 24 s’est traduit par une baisse de 43 % du nombre total d’accidents, d’après un analyste du trafic cité par l’Associated Press. Un recul spectaculaire sur un indicateur très suivi par les villes américaines.
À Portland, la vitesse moyenne est descendue au niveau exact de la limitation, tandis qu’en Caroline du Nord les accidents ont chuté de 43 % après le déploiement continu du dispositif.
Pour les spécialistes de la circulation interrogés par l’AP, ce résultat s’explique par un phénomène simple : moins de vitesses excessives et moins de variations brutales de rythme signifient moins de freinages d’urgence et moins de collisions.
Les autorités constatent aussi que cette méthode fonctionne particulièrement bien sur certains profils de routes :
grands axes urbains ou périurbains dimensionnés pour un trafic dense en journée ;
sections qui se vident largement le soir et la nuit, ce qui favorise les excès de vitesse ;
artères droites et longues, où les conducteurs sont tentés d’« allonger ».
Sur ce type de voiries, la simple présence d’un feu très lointain n’empêche pas toujours de rouler trop vite. Le fait que ce feu « attende » les voitures au rouge, puis récompense ou pénalise en fonction de la vitesse, change la donne.
Des critiques inquiètes du passage au rouge… grillé
Tout le monde ne se montre pas convaincu par cette nouvelle philosophie des feux. Certains élus locaux et riverains redoutent un effet pervers : voir augmenter le nombre de franchissements de feux rouges, de demi-tours sauvages ou d’autres comportements à risque.
Pour l’instant, les données citées par The Drive ne confirment pas ces craintes. Au contraire, les villes pilotes parlent d’une baisse globale des collisions. Les analyses fines des accidents restent toutefois nécessaires pour vérifier que la réduction globale ne masque pas une hausse sur un type précis de choc, par exemple les franchissements de rouge.
À Long Beach (Californie) et à Boulder (Colorado), des essais similaires ont également été menés. Dans la ville californienne, un test a même intégré ponctuellement des panneaux d’information adressés aux conducteurs en excès de vitesse, leur expliquant ce qui se passait avec les feux.
Cette expérimentation date de 2012 et ses résultats détaillés ne sont pas facilement accessibles en ligne, souligne The Drive. La ville de Los Angeles, elle, utilisait encore des stratégies de type « repos au rouge » au moins jusqu’en 2017 sur certains axes sensibles, signe que la méthode a trouvé sa place dans la boîte à outils des ingénieurs de la circulation.
Comment ce système se compare à la situation en France
En France, la philosophie générale reste proche : utiliser le réglage des feux pour lisser le trafic, réduire les vitesses excessives et limiter les accidents. Les grandes villes s’appuient sur des centres de gestion du trafic capables d’ajuster les cycles en fonction de l’heure, du jour ou d’événements particuliers.
On retrouve des approches voisines à travers :
les « ondes vertes » réglées pour une vitesse donnée sur certains boulevards ;
les feux « récompense » à l’entrée de nombreuses communes, qui passent plus vite au vert lorsque la voiture respecte la limitation détectée par un radar pédagogique ;
les systèmes de régulation dynamique, qui allongent ou raccourcissent les phases en fonction du trafic réel.
Dans l’esprit, ces équipements cherchent déjà à associer le respect de la vitesse à une meilleure fluidité. La logique du « repos au rouge » va un cran plus loin en faisant du rouge l’état par défaut sur tout un corridor, ce qui reste encore peu répandu en France à grande échelle.
Les collectivités françaises privilégient souvent un mélange d’outils : radars automatiques, contrôles de police, aménagements de chaussée (chicanes, rétrécissements, dos-d’âne) et, dans certains cas, feux intelligents qui réagissent au comportement des automobilistes.
En France, la programmation des feux est déjà utilisée comme outil de modération de la vitesse, mais la logique de laisser systématiquement les axes « au rouge » reste marginale.
Pourquoi ce type de feu peut modifier durablement le comportement
Les ingénieurs en sécurité routière s’intéressent de près à ces dispositifs car ils exploitent un ressort psychologique fort : la répétition. Sur un trajet quotidien, le conducteur assimile vite le schéma « si je respecte la vitesse, je roule mieux ».
Contrairement à un radar fixe, qui sanctionne ponctuellement par une amende, le feu programmé de cette manière corrige le comportement en continu. À chaque excès, la sanction est immédiate : on perd du temps. À chaque respect de la limite, le trajet se fait plus fluide.
Ce type de système peut aussi réduire le phénomène de « stop and go », ces à-coups de circulation où l’on alterne accélérations sèches et freinages brusques. En stabilisant la vitesse, on réduit l’usure des freins, la consommation de carburant et les émissions de polluants liées aux redémarrages fréquents.
Un exemple concret : ce que vit un conducteur sur un axe « repos au rouge »
Imaginez un grand boulevard urbain américain, limité à 50 km/h, qui se vide une fois la nuit tombée. Avec une vague verte classique, un conducteur pressé peut être tenté de monter à 70 km/h ou plus pour « attraper » tous les verts. Sur un axe en « repos au rouge », ce même conducteur rapide arrive systématiquement sur un feu encore rouge, qui ne basculera au vert qu’avec un léger décalage… le temps de le ralentir.
À l’inverse, celui qui respecte les 50 km/h voit les feux se déclencher à son approche et passer au vert dans un timing aligné sur sa progression. Sur quelques trajets, chacun comprend vite quel comportement rend le trajet le moins pénible.
Pour les collectivités, cette approche présente un avantage : elle ne repose pas uniquement sur la sanction financière, mais sur un ajustement progressif des habitudes. Elle peut compléter les outils existants sur des axes où les vitesses excessives restent élevées, en particulier la nuit.
La question reste ouverte pour les villes françaises : jusqu’où utiliser ce levier, et sur quels types de routes, pour peser sur les comportements sans générer de frustration ni de comportements d’évitement ? Les expérimentations américaines fournissent en tout cas des chiffres concrets sur les gains potentiels en termes de sécurité et de maîtrise de la vitesse.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.