Dans la Sierra de Gredos, en Espagne, un sanctuaire animalier propose hébergement et pension complète en pleine nature, en échange d’un engagement hebdomadaire soutenu.
Perché en montagne, le sanctuaire Dharma, présenté par le média technologique espagnol Xataka, cherche des volontaires prêts à s’occuper d’animaux abandonnés contre un toit, la nourriture et quelques services, mais sans salaire. Une formule attirante sur le papier, qui interroge vite sur la frontière entre bénévolat et travail déguisé, dans un pays où la protection animale progresse, mais manque encore cruellement de bras.
Un refuge isolé qui propose chambre et repas contre 24 heures de bénévolat
Le sanctuaire Dharma se trouve dans la Sierra de Gredos, une chaîne de montagnes située entre les provinces de Cáceres et de Tolède, en Espagne. Ce projet se présente comme un refuge pour animaux rescapés, installé sur 14 hectares de terrain au bord du Tiétar, un affluent du Tage. Depuis sa création, il affirme avoir sauvé plus de 200 animaux et en héberge aujourd’hui plus d’une centaine.
Les pensionnaires sont variés : chiens, chats, chevaux, porcs vietnamiens, oies et même une suricate. L’objectif affiché : offrir un foyer sûr et une prise en charge vétérinaire à des animaux maltraités ou abandonnés, tout en promouvant le véganisme et la « compassion envers tous les animaux ».
Le sanctuaire offre une chambre partagée, la pension complète, la lessive, internet et le transport depuis le point d’arrivée, en échange de 24 heures de travail bénévole par semaine.
Concrètement, les volontaires s’engagent sur un rythme de 4 heures par jour, 6 jours sur 7, soit 24 heures hebdomadaires, l’équivalent de 60 % d’un temps plein espagnol (40 heures). L’annonce évoque trois types de séjour :
séjour long, pour s’investir durablement dans le projet ;
séjour court, pour quelques semaines ;
simple visite plus encadrée, pour aider ponctuellement.
Les candidatures peuvent se faire directement via un formulaire du sanctuaire ou par la plateforme de voyages collaboratifs Worldpackers, qui facture aux volontaires une adhésion annuelle d’environ 59 dollars pour les voyageurs individuels.
Une journée type au sanctuaire : nourrir, soigner, nettoyer et construire
L’organisation du travail repose sur trois grands moments dans la journée, avec un jour complet de repos par semaine.
Matin : ouverture des abris et premières vérifications
Le matin, les volontaires ouvrent les casemates et enclos, comptent les animaux, observent leur état de santé, distribuent la nourriture et réalisent un premier nettoyage des espaces de vie. Ce premier tour sert à repérer rapidement un problème éventuel : animal blessé, comportement anormal, manque d’eau ou de nourriture.
Après-midi : renfort et contrôle des points d’eau
Dans l’après-midi, il s’agit surtout de renforcer l’alimentation si nécessaire et de vérifier les abreuvoirs. Avec des espèces très différentes – de la suricate au cheval – la gestion de l’eau et de la nourriture demande une attention permanente, en particulier en zone rurale et en climat sec.
Soir : repas du soir et mise à l’abri
À la tombée du jour, les animaux reçoivent leur repas du soir et sont mis à l’abri pour la nuit. Il faut alors refermer les installations, sécuriser les accès, limiter les risques de fuite ou de prédation, et laisser les lieux propres pour le lendemain.
Le projet étant toujours en construction, les bénévoles sont aussi mis à contribution pour monter des clôtures, réparer des écuries ou améliorer les installations. Une partie du travail s’apparente donc à de la manutention et à de petits travaux de bâtiment, en extérieur.
Un “tout compris” qui a ses limites
Si l’offre peut séduire les amateurs de nature et d’animaux, tout n’est pas inclus dans ce « logement gratuit ». Le sanctuaire fixe des conditions strictes.
Véganisme obligatoire sur place, interdiction d’alcool, de tabac, de drogue et d’animaux de compagnie : le cadre de vie est très encadré.
Pour postuler, il faut :
être majeur ;
parler correctement espagnol ;
disposer de son propre moyen de transport ;
accepter un régime 100 % végane pendant le séjour.
Le sanctuaire interdit le tabac, les cigarettes électroniques, l’alcool, les drogues et la venue d’animaux de compagnie. Certains médias espagnols affirment que les couples ne sont pas acceptés, mais la fiche du projet sur Worldpackers mentionne à l’inverse la possibilité d’accueillir des personnes seules, des couples ou des duos.
Autre élément important pour les candidats : l’inscription à Worldpackers n’est pas gratuite. La plateforme fait payer aux voyageurs une cotisation annuelle, sans que cet argent ne constitue une rémunération versée par le sanctuaire. L’hébergement, les repas, la lessive et l’accès à internet sont fournis par le refuge, mais il ne verse aucun salaire.
Volontariat ou emploi déguisé ? Ce que dit la loi espagnole
La situation peut interroger un lecteur français : 24 heures de travail hebdomadaire contre un logement et la nourriture, s’agit-il encore de bénévolat ou déjà d’un emploi non déclaré ? En Espagne, la question est encadrée par la loi.
La loi 45/2015 sur le volontariat fixe plusieurs critères :
le bénévolat doit être solidaire et librement consenti ;
aucune contrepartie économique ou matérielle ne doit être versée, en dehors du remboursement de frais ;
l’activité doit être organisée par une entité de volontariat reconnue ;
un accord écrit doit formaliser la relation entre bénévole et organisme (article 12) ;
l’entité doit prendre en charge une assurance accident et maladie pour le volontaire (article 10).
Selon un blog spécialisé en droit du travail du cabinet Garrigues, rapporté par Xataka, l’horaire à lui seul ne suffit pas à distinguer un salarié d’un volontaire. Le critère décisif reste la « contrepartie » : lorsqu’il existe un véritable salaire, même faible, la relation devient en principe salariée.
Dans une décision de 2016, le tribunal supérieur de justice de Castille-et-León a ainsi estimé que l’hébergement et la nourriture fournis à des animateurs de colonies de vacances ne constituaient pas un salaire. À l’inverse, le tribunal supérieur andalou a requalifié en relation de travail un dispositif où des maîtres-nageurs recevaient 40 euros pour une journée de 8 heures.
À titre de repère, 24 heures hebdomadaires correspondraient à environ 733 euros bruts par mois, à la proratisation du salaire minimum interprofessionnel espagnol de 2026 sur 14 mois.
Ce chiffre permet de mesurer l’écart entre une mission de volontariat long contre logement et nourriture et ce que vaudrait, en droit du travail, une activité salariée de même durée. En cas de doute, Xataka rappelle qu’il reste possible de contacter directement le sanctuaire par courriel pour demander des précisions sur le statut, les horaires ou l’assurance.
Pourquoi le sanctuaire impose un mode de vie végane
Le choix du véganisme obligatoire pendant le séjour n’est pas qu’une posture militante. Le sanctuaire s’appuie sur l’évolution récente du droit espagnol en matière de protection animale.
Depuis la loi 17/2021, le Code civil espagnol reconnaît les animaux comme des « êtres vivants doués de sensibilité », et non plus comme de simples biens. La loi 7/2023 sur le bien-être animal va plus loin, mais présente une limite majeure : elle exclut de nombreuses espèces dites « de production » comme les porcs, les chèvres ou les poules, sauf si leur propriétaire les déclare comme animaux de compagnie après la fin de leur « usage productif ». La faune sauvage en liberté reste aussi en dehors du champ principal de ce texte.
Pour un sanctuaire qui accueille justement des animaux de ferme retirés de l’élevage, cette distinction est centrale. En imposant un cadre végane et en mettant en avant l’empathie envers tous les animaux, Dharma affirme une cohérence entre son fonctionnement interne et sa mission, en rupture avec une approche purement agricole des animaux de ferme.
En Espagne, une montée des abandons et un manque de moyens
Le refuge Dharma s’inscrit dans un contexte de saturation des structures d’accueil espagnoles. En 2025, 285 720 animaux de compagnie sont entrés dans des refuges en Espagne, dont 169 268 chiens et 116 452 chats.
Parmi eux, seuls 42,9 % des chiens et 41,9 % des chats ont trouvé un foyer. Autrement dit, plus de la moitié restent en refuge, sont transférés, ou n’ont pas de solution durable. Et 39 % des structures déclarent ne disposer d’aucun emploi salarié, ce qui rend les bénévoles et volontaires indispensables au fonctionnement quotidien.
Abandonner un animal constitue en Espagne une infraction grave, passible d’amendes allant de 10 000 à 50 000 euros, selon la loi 7/2023 sur le bien-être animal.
Ces chiffres, rappelés par Xataka, ne concernent que les chiens et chats. Ils ne couvrent pas les porcs, chevaux ou chèvres accueillis par des sanctuaires comme Dharma, ce qui laisse une partie du phénomène hors des statistiques officielles. La Direction générale des droits des animaux espagnole reconnaît d’ailleurs l’absence de base de données exhaustive à l’échelle du pays.
La situation en France : quelles différences pour les refuges et les bénévoles ?
Pour un lecteur français tenté par ce type d’expérience, un détour par la situation hexagonale aide à se repérer.
Encadrement légal du bénévolat
En France, le bénévolat relève d’une tradition associative très ancienne. Comme en Espagne, il repose sur l’absence de rémunération. Un bénévole peut voir ses frais remboursés, voire bénéficier d’un accueil (par exemple, logement dans un centre ou prise en charge des repas), mais il ne perçoit pas de salaire ni d’indemnité régulière assimilable à un revenu.
Le cadre repose surtout sur le droit associatif et le Code du travail. Lorsqu’une structure fixe des horaires rigides, des obligations quotidiennes précises et donne des ordres comme un employeur, la frontière avec le salariat peut être franchie. Dans ce cas, l’Urssaf ou les services de contrôle peuvent requalifier la relation en contrat de travail, avec rappel de cotisations à la clé.
Refuges français et protection animale
La France compte de nombreuses structures d’accueil – refuges, associations locales, fondations – très dépendantes des bénévoles, comme c’est le cas en Espagne. Le principe reste toutefois de mobiliser des personnes sur des créneaux flexibles, plus souvent quelques heures par semaine que des engagements quasi permanents avec hébergement.
Côté droit, le Code civil français reconnaît lui aussi les animaux comme des « êtres vivants doués de sensibilité ». La maltraitance et l’abandon sont pénalement sanctionnés. Des grandes associations comme la SPA, la Fondation Brigitte Bardot ou 30 Millions d’Amis participent à la prise en charge des animaux abandonnés et à la sensibilisation du public.
Les séjours de « volontariat contre logement » existent aussi en France, souvent par l’intermédiaire de plateformes ou de réseaux type woofing dans les fermes. Ils obéissent à la même logique que celle relevée par les juristes espagnols : si l’accueil reste raisonnable et que la finalité est clairement bénévole ou d’échange culturel, le statut de volontaire tient. Si la charge de travail et le degré de contrainte s’apparentent à un emploi, le risque de requalification s’accroît.
D’autres offres similaires en Espagne, avec assurance et durée limitée
Le sanctuaire Dharma n’est pas isolé sur ce créneau du volontariat logé. Xataka cite l’exemple de SEO/BirdLife, une organisation espagnole de protection des oiseaux, qui recrute encore des volontaires pour un séjour de dix jours, du 6 au 15 novembre, dans la propriété de Quintos de Mora, dans la province de Tolède.
Cette initiative propose aussi l’hébergement, les repas, le matériel et une assurance accident. Le programme recevrait près de 1 000 candidatures par an, signe d’un réel engouement pour ces séjours en pleine nature, à mi-chemin entre mission écologique et parenthèse de vie rurale.
Dans l’Espagne rurale, Xataka rappelle toutefois que les annonces de « maison gratuite » cachent souvent une « petite ligne » de conditions, de travail attendu ou de frais à charge. Avant de s’engager, le média conseille de demander par écrit :
les tâches exactes attendues ;
le nombre d’heures par jour et par semaine ;
les dépenses réellement prises en charge (transport, nourriture, équipement) ;
l’organisme responsable de l’assurance du volontaire.
Ce qu’un candidat français doit regarder avant de faire sa valise
Pour un Français attiré par ce type de mission en Espagne, plusieurs points concrets méritent d’être vérifiés point par point avant le départ :
Le statut : s’agit-il officiellement d’un volontariat, d’un stage, d’un contrat local ? Un document écrit est-il prévu ?
L’assurance : qui couvre les accidents, la maladie, les dommages éventuellement causés à des tiers ? La structure ou une assurance personnelle ?
La charge de travail : les 24 heures annoncées sont-elles respectées ou dépassées en pratique, surtout en période de forte activité ?
Les conditions de vie : type de chambre, nombre de colocataires, accès réel à internet, contraintes liées au véganisme et aux interdictions.
Les frais cachés : coût de la plateforme intermédiaire, transports jusqu’au site, achat de matériel spécifique (chaussures, vêtements, etc.).
Une fois ces éléments clarifiés, ce type de séjour peut représenter une expérience intense : vie communautaire, engagement physique, contact permanent avec des animaux parfois traumatisés, en montagne et loin des grandes villes. À l’inverse, un manque de préparation peut transformer une « maison gratuite en pleine nature » en engagement bien plus exigeant que prévu, sans la sécurité ni les droits liés à un emploi classique.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.