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Cinq pointes de flèches en quartz dans une grotte sud-africaine : 60 000 ans plus tard, les chercheurs identifient le plus vieux poison de chasse du monde

Cinq pointes de flèches en quartz dans une grotte sud-africaine : 60 000 ans plus tard, les chercheurs identifient le plus vieux poison de chasse du monde

Dans un abri rocheux d’Afrique du Sud, de minuscules pointes de flèches vieilles de 60 000 ans livrent un secret longtemps insoupçonné.

Une étude présentée par le site spécialisé américain Live Science révèle que des chasseurs préhistoriques installés dans un abri rocheux sud-africain utilisaient déjà des flèches empoisonnées, 60 000 ans avant notre époque. Une découverte qui repousse très loin dans le temps les débuts des armes à poison et éclaire d’un jour nouveau les capacités intellectuelles de ces groupes de chasseurs-cueilleurs.

Un abri rocheux sud-africain livre des flèches empoisonnées

Les recherches portent sur l’abri d’Umhlatuzana, près de Durban, en Afrique du Sud. Le site a été fouillé dès 1985 et rattaché à la culture dite de Howiesons Poort, une tradition technologique de l’âge de la pierre moyen datée entre 65 000 et 60 000 ans.

Lors de ces premières fouilles, les archéologues avaient mis au jour 649 petits éclats de quartz façonnés, dont de nombreuses pointes destinées à être fixées sur des hampes de flèche. À l’époque, les analyses s’étaient surtout concentrées sur les colles et résines utilisées pour assembler ces armatures.

Une équipe emmenée par Sven Isaksson, professeur d’archéologie de laboratoire à l’université de Stockholm, a décidé de revenir sur ce matériel. Les chercheurs ont sélectionné 10 pointes présentant encore des résidus microscopiques sur leur surface, parmi 216 pointes issues d’une couche datée précisément de 60 000 ans.

Sur ces dix pointes, cinq conservent des traces chimiques de toxines végétales, interprétées comme le plus ancien usage confirmé de poison de chasse au monde.

Jusqu’ici, la preuve la plus ancienne et largement acceptée d’armes empoisonnées remontait à environ 7 000 ans, avec un résidu de poison retrouvé sur un os de mammifère provenant de la grotte de Kruger, également en Afrique du Sud. D’autres indices plus anciens existaient, comme un « applicateur de poison » en bois vieux de 24 000 ans à Border Cave, mais ces cas restaient débattus.

Des toxines végétales identifiées sur les pointes en quartz

Pour cette nouvelle étude, publiée dans la revue scientifique Science Advances, l’équipe a procédé à une analyse chimique fine des dépôts incrustés sur les pointes. Les chercheurs ont identifié des traces de deux alcaloïdes toxiques : la buphandrine et l’épibuphanisine.

Ces deux toxines sont connues aujourd’hui dans plusieurs plantes d’Afrique australe. Mais une espèce se détache nettement : Boophone disticha, surnommée « bulbe poison ». Ce bulbe est traditionnellement utilisé comme poison de flèche par certaines populations locales.

Les scientifiques ont retrouvé ces mêmes composés sur quatre flèches sud-africaines datant du XVIIIᵉ siècle. Ils ont aussi analysé un extrait laiteux provenant de bulbes actuels de Boophone disticha et confirmé la présence des deux toxines. La plante pousse aujourd’hui à moins de 13 kilomètres de l’abri d’Umhlatuzana, même si rien ne prouve directement qu’elle s’y trouvait il y a 60 000 ans.

Les résultats suggèrent fortement que les chasseurs préhistoriques fabriquaient déjà des flèches empoisonnées à partir d’un bulbe toxique, selon une recette simple mais maîtrisée.

D’après les auteurs, ces poisons agissaient lentement : ils n’entraînaient pas une mort instantanée, mais affaiblissaient progressivement l’animal touché, réduisant l’effort et la durée de la chasse dite « à poursuite ».

Une preuve de réflexion complexe chez les chasseurs-cueilleurs

Pour les chercheurs cités par Live Science, ce résultat ne se limite pas à une prouesse technique. Il éclaire aussi les capacités cognitives de ces groupes très anciens de chasseurs-cueilleurs.

Utiliser un poison à action lente impose en effet plusieurs étapes mentales :

  • identifier une plante toxique et observer ses effets ;
  • trouver un mode d’extraction ou de préparation efficace ;
  • l’appliquer sur les flèches sans s’empoisonner soi-même ;
  • comprendre que la blessure seule ne tue pas, mais que l’animal finira par succomber au produit ;
  • planifier la poursuite de la proie blessée sur un temps plus long.

Sven Isaksson explique que les humains s’appuient sur les plantes depuis très longtemps, pour l’alimentation comme pour la fabrication d’outils. Ici, il s’agit d’un pas supplémentaire : l’exploitation volontaire des propriétés biochimiques des végétaux, autrement dit une forme de « pharmacologie vernaculaire » préhistorique.

Pour Justin Bradfield, archéologue à l’université de Johannesburg, qui n’a pas participé à l’étude, cette découverte est « remarquable ». Il souligne qu’à Umhlatuzana, le poison semble ne comporter qu’un seul ingrédient. Les recettes complexes, comme celle identifiée à la grotte de Kruger des millénaires plus tard, seraient donc apparues dans un second temps.

Une nouvelle fenêtre sur les savoirs préhistoriques

Ces travaux confirment également que certains poisons peuvent laisser des traces détectables pendant des dizaines de milliers d’années, si les conditions de conservation sont favorables. Longtemps, les archéologues ont supposé l’usage de toxines végétales sur la base d’indices indirects, mais sans pouvoir les prouver de manière formelle.

Les sédiments secs et abrités d’Umhlatuzana, combinés à l’inertie du quartz, ont permis à ces résidus microscopiques de traverser les âges. Cette démonstration ouvre la voie à de nouvelles recherches sur d’autres sites de l’âge de la pierre, en Afrique australe et ailleurs.

La survie de ces traces chimiques sur 60 000 ans laisse espérer l’identification d’autres poisons préhistoriques, aujourd’hui invisibles à l’œil nu.

L’équipe prévoit désormais d’analyser des couches plus récentes de l’abri pour voir si l’usage de flèches empoisonnées s’est poursuivi sans interruption ou s’il a disparu pour réapparaître bien plus tard.

Que nous disent ces flèches sur la chasse préhistorique ?

Les armes empoisonnées changent profondément la manière de chasser. Une flèche légère, lancée avec un arc simple, peut suffire à tuer un gros animal si le poison agit efficacement, même avec une blessure superficielle.

Ce type de stratégie présente plusieurs avantages concrets :

  • réduire les risques pour les chasseurs, qui n’ont pas besoin de se rapprocher autant de l’animal ;
  • diminuer la quantité de force brute nécessaire pour achever la proie ;
  • permettre à de petits groupes d’accéder à des proies plus grandes que ce que leur armement seul autoriserait.

Une chasse à la poursuite avec poison suppose également une bonne connaissance du territoire. Les chasseurs doivent être capables de suivre longtemps un animal blessé, parfois sur plusieurs kilomètres, jusqu’à son effondrement.

Les flèches d’Umhlatuzana, en quartz finement façonné, illustrent enfin une spécialisation des outils. Chaque pointe devait être solidement fixée sur une hampe en bois ou en roseau à l’aide d’une colle, probablement à base de résine ou de gomme végétale, comme cela a déjà été démontré sur d’autres sites de la même période.

Flèches empoisonnées : quelle place dans l’archéologie française ?

Cette étude sud-africaine intéresse directement les spécialistes de la préhistoire en France. Les archéologues français ont longtemps débattu de la présence d’armes empoisonnées au Paléolithique européen, sans disposer de preuves chimiques aussi claires.

Sur le territoire français, la recherche se concentre davantage sur d’autres indices : pointes en silex retouchées, organisation des campements, traces de projectiles dans les ossements d’animaux chassés. Rien n’indique pour l’instant de manière certaine l’usage de poisons sur ces armes durant la préhistoire européenne.

Les méthodes appliquées à Umhlatuzana — analyses de résidus, chimie fine des toxines végétales — pourraient toutefois inspirer des campagnes de tests sur des collections conservées dans les musées français, notamment pour les périodes où l’arc et la flèche sont attestés.

Les équivalents actuels en France

En France comme ailleurs, les armes à poison restent aujourd’hui strictement encadrées et concernent surtout l’ethnographie ou l’archéologie. Les musées conservent par exemple des flèches empoisonnées collectées dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines d’Afrique, d’Asie ou d’Amazonie, mais ces objets sont gérés selon un protocole patrimonial et sanitaire rigoureux.

Pour un lecteur français, l’intérêt majeur de l’étude d’Umhlatuzana réside donc dans la compréhension des capacités techniques et intellectuelles déjà présentes en Afrique australe bien avant l’arrivée de l’homme moderne en Europe. Elle alimente aussi un débat plus large : à quel moment les humains ont-ils commencé à manipuler volontairement des substances actives, qu’il s’agisse de poisons, de remèdes ou de plantes psychotropes ?

Comprendre la plante « bulbe poison » et ses risques

La plante pressentie comme source du poison, Boophone disticha, est aujourd’hui bien documentée par la botanique. Ce bulbe ornemental, à grandes feuilles disposées en éventail, contient des alcaloïdes puissants. Ingérés à forte dose, ils peuvent provoquer des troubles nerveux graves, des problèmes cardiaques et la mort.

Dans les sociétés qui l’utilisent encore, la préparation du poison s’effectue avec prudence. Le bulbe est râpé ou broyé, puis mélangé à d’autres substances pour obtenir une pâte visqueuse appliquée sur les pointes. Les chasseurs savent généralement comment limiter les contacts directs et éviter les blessures avec ces flèches lors de la manipulation.

Cette gestion fine du risque reflète un savoir empirique accumulé sur plusieurs générations : observation des symptômes, ajustement des doses, transmission orale des précautions à prendre. L’étude d’Umhlatuzana laisse penser que ce type de connaissances existait déjà il y a 60 000 ans, même si la « recette » semblait alors moins complexe qu’aux périodes plus récentes.

Pour l’archéologie contemporaine, ces flèches empoisonnées anciennes ne sont pas seulement une curiosité spectaculaire. Elles constituent un indicateur précieux de l’émergence d’un rapport sophistiqué à l’environnement : reconnaissance des plantes, expérimentation, sélection de certaines espèces et intégration de leurs propriétés dans des stratégies de survie.

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