Une étude menée aux États-Unis suggère que les couples qui commentent les autres en privé se sentiraient plus soudés et plus satisfaits de leur relation.
Une recherche en psychologie menée par l’université américaine University of California, Riverside, et relatée par le site spécialisé Earth.com, bouscule notre vision du « commérage » de couple. Loin d’être seulement mesquin ou toxique, ce bavardage sur les absents serait associé à davantage de bonheur et à une meilleure qualité de relation chez les partenaires étudiés en Californie.
Une étude américaine qui réhabilite le « commérage » de couple
Les chercheurs de l’Université de Californie à Riverside partent d’une définition simple : le commérage, ou gossip, consiste à parler de quelqu’un qui n’est pas physiquement présent. Ce n’est pas forcément méchant ni agressif. Il peut être léger, bienveillant, neutre ou franchement critique.
Concrètement, cela recouvre des scènes du quotidien très familières : échanger des nouvelles d’un ami commun, commenter l’attitude d’un collègue, ou encore rire ensemble d’une anecdote familiale entendue le week-end précédent.
À la tête de cette étude inédite, la psychologue Chandler Spahr, qui rappelle un point souvent ignoré :
« Que l’on veuille l’admettre ou non, tout le monde colporte des commérages. Le commérage est omniprésent », souligne Chandler Spahr.
Le travail du groupe de recherche souligne que ces conversations à propos des autres ne sont pas qu’un simple bruit de fond dans la vie de couple. Les couples qui commèrent davantage signalent en moyenne un niveau de bonheur plus élevé. Le lien avec la qualité de la relation existe également, même s’il apparaît moins marqué que pour le sentiment de bien-être général.
Comment les chercheurs ont suivi les conversations des couples
Pour sortir des déclarations générales et observer ce qui se passe réellement dans la vie quotidienne, l’équipe a suivi 76 couples, à la fois de même genre et de genres différents, vivant dans le sud de la Californie.
Chaque participant portait un petit dispositif d’écoute, le Electronically Activated Recorder (EAR). L’appareil enregistrait des extraits de conversations tout au long de la journée, représentant environ 14 % de tout ce que les personnes disaient. Ces extraits ont ensuite été analysés par des assistants de recherche.
Les résultats donnent un aperçu chiffré de la place du commérage dans la vie de tous les jours :
les participants passaient en moyenne 38 minutes par jour à parler d’absents ;
sur ces 38 minutes, environ 29 minutes avaient lieu avec leur partenaire amoureux ;
les couples formés de deux femmes étaient ceux qui comméraient le plus.
Dans ce cadre, l’étude ne s’est pas attachée à distinguer ce qui relevait d’un commérage positif, neutre ou négatif, mais à mesurer la quantité et le contexte de ces échanges entre partenaires.
Les couples de même genre en tête du bien-être conjugal
Dans l’ensemble, la plupart des couples étudiés rapportaient déjà un niveau de bonheur élevé. Un résultat se détache toutefois : les couples de même genre apparaissaient encore plus heureux que les couples de genres différents.
Les couples femme-femme déclaraient non seulement les niveaux de satisfaction les plus hauts, mais aussi la meilleure qualité de relation, toujours selon les données rapportées par les participants.
Pour les auteurs, le commérage pourrait agir comme une sorte de « colle émotionnelle », renforçant le sentiment d’appartenance et de complicité au sein du couple.
Au-delà du contenu précis des propos échangés, les chercheurs avancent l’idée que l’important réside dans l’instant partagé : une manière de se synchroniser, de valider ses impressions et de sentir que l’autre « voit » le monde social d’une façon similaire.
Pourquoi parler des autres renforcerait le couple
Megan Robbins, professeure de psychologie à la même université et auteure principale de l’article scientifique, illustre ce mécanisme avec une scène très courante : le retour de soirée en voiture.
« Que fait-on dans la voiture ? On parle de tout le monde à la fête. Qui a dit quoi, ce qui se passe dans leur couple », explique-t-elle. Les exemples ne manquent pas : remarquer qu’une amie avait particulièrement bonne mine, trouver qu’un invité paraissait au contraire très fatigué, ou se demander s’il n’y avait pas de la tension entre deux proches.
Les auteurs de l’étude résument cette dynamique dans leur article :
Mal parler ensemble des autres sur le chemin du retour pourrait signaler que le lien au sein du couple est plus fort qu’avec les amis présents à la soirée, tandis qu’en parler de façon positive pourrait prolonger la part agréable de l’événement.
Selon le texte scientifique, ces échanges contribueraient à renforcer la perception que les partenaires sont « dans la même équipe ». Ce sentiment nourrirait la confiance, la proximité et, plus largement, un bien-être partagé.
Un outil de régulation sociale au sein du couple
Les chercheurs avancent également une autre fonction possible du commérage : un moyen discret de régler les normes et attentes au sein du couple.
En commentant les agissements d’un ami, d’un collègue ou d’un membre de la famille, les partenaires envoient des signaux implicites à l’autre sur ce qu’ils jugent acceptable ou au contraire problématique. Ces conversations serviraient alors d’outil de « régulation sociale » : un espace où se négocient, sans en avoir forcément conscience, des règles de conduite communes.
En parlant des autres, les partenaires dessineraient en creux la carte de ce qui est souhaitable ou non dans leur propre relation, ce qui contribuerait à rester « sur la même longueur d’onde ».
Ce n’est pas la première fois que Megan Robbins s’intéresse à ce sujet. En 2019, elle avait déjà publié une étude utilisant la même technologie EAR pour démonter plusieurs idées reçues sur le commérage :
les femmes ne colportent pas de commérages plus méchants que les hommes ;
les personnes aux revenus plus modestes ne commèrent pas plus que les plus aisées ;
les plus jeunes ont tendance à être plus négatifs dans leurs commérages que les adultes plus âgés.
La nouvelle étude, centrée sur les couples, ne classe pas les propos en « positifs » ou « négatifs », mais se concentre sur la fréquence et le cadre des échanges, pour les relier au bien-être et à la satisfaction conjugale.
Ce que cette étude change (ou non) pour la vie de couple
Pour les chercheurs, le message principal tient en une idée : parler des autres avec son ou sa partenaire n’est pas forcément synonyme de toxicité relationnelle. Dans certains cas, ces moments de débrief peuvent entretenir un fil de complicité au quotidien, surtout lorsqu’ils restent dans des limites respectueuses.
Le commérage de couple apparaît alors comme un petit rituel informel, mais régulier, pour vérifier que chacun perçoit les situations sociales de façon proche. Une manière de se dire, sans le formuler directement : « On voit les choses pareil ».
Les scientifiques ne vont pas jusqu’à recommander de médire pour renforcer son couple. Ils suggèrent plutôt de reconsidérer ces discussions souvent décriées comme un élément normal, voire structurant, de la vie relationnelle, tant qu’elles ne deviennent pas blessantes ou obsédantes.
Et en France, comment ce phénomène peut-il être perçu ?
Le travail cité par Earth.com porte uniquement sur des couples observés en Californie, dans un contexte culturel et social bien précis. Aucune donnée équivalente n’est fournie pour la France.
Pour un couple français, les fonctions repérées par l’étude restent pourtant parlantes : qui n’a jamais commenté, en rentrant chez soi, les attitudes des collègues lors d’un pot de départ, ou les confidences échangées pendant un dîner familial ? Ces conversations de fin de journée, qu’elles aient lieu à table, dans le lit ou dans les transports, jouent souvent le rôle de sas après l’extérieur.
En France, les psychologues insistent régulièrement sur l’importance d’une communication régulière dans le couple. L’étude américaine vient ajouter une nuance : cette communication ne passe pas seulement par le fait de parler de soi, de ses émotions ou de ses problèmes, mais aussi par tout ce qu’on dit… sur les autres.
Aspect observé
Résultat de l’étude américaine
Temps quotidien de commérage
Environ 38 minutes par personne
Commérage avec le partenaire
Environ 29 minutes sur les 38
Type de couple le plus concerné
Couples femme-femme
Lien avec le bonheur
Corrélation positive : plus de commérage, plus de bien-être déclaré
Quelques repères pour que le commérage reste un ciment, pas un poison
Les auteurs ne livrent pas de mode d’emploi, mais leurs observations permettent de dégager quelques repères utiles pour des couples, y compris en France :
Se demander à quoi servent ces conversations : partager une impression, rire ensemble, décompresser après la journée, ou régler ses comptes par personne interposée.
Surveiller la fréquence des propos très durs : quand toutes les conversations sur les autres deviennent systématiquement agressives, le risque est de renforcer un climat de négativité générale, y compris dans le couple.
Éviter d’isoler son partenaire socialement : si le commérage vise toujours les mêmes amis ou la famille, il peut fragiliser les liens sociaux partagés au-delà du couple.
Utiliser ces moments pour ajuster ses propres limites : un comportement jugé choquant chez un ami peut servir de base pour clarifier, calmement, ce qui serait inacceptable au sein du couple.
À l’inverse, commenter positivement le succès ou la joie d’un proche peut aussi renforcer une dynamique bienveillante. Féliciter ensemble un ami pour une promotion, s’émouvoir d’une naissance ou admirer la capacité de quelqu’un à rebondir après une épreuve peut nourrir une vision commune plus optimiste du cercle social.
Cette étude américaine rappelle enfin que le commérage, souvent réduit à une habitude malsaine, fonctionne aussi comme un canal d’information et de régulation dans les groupes humains. Dans le couple, il semble jouer à la fois le rôle de miroir du monde extérieur et de baromètre discret du lien à deux, à condition de ne pas franchir la ligne qui mène au mépris ou au dénigrement systématique.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.