EUROTEL

Après cinq ans à faire revivre le remorqueur emblématique de La Seyne, ses quinze bénévoles passent la main

Pendant cinq ans, quinze bénévoles ont redonné vie au remorqueur emblématique de La Seyne : ils annoncent aujourd'hui qu'ils passent la main

Un léger roulis, un grincement familier du bois, et cette odeur de gasoil froid qui remonte du ventre du bateau.

Sur le quai de La Seyne, à l’aube, ils sont trois ce matin autour du remorqueur, clés à la main, café tiède posé sur une bitte d’amarrage. Les mêmes gestes depuis cinq ans. Monter à bord, caresser la rambarde, vérifier les amarres comme on borde un enfant avant la nuit. Autour, la ville se réveille, les bus passent, les joggeurs longent le port sans toujours savoir ce qui se joue là, sur cette coque rouge et noire. Eux ont vu le bateau à l’abandon, rouillé, vidé. Ils l’ont remonté pièce après pièce, week-end après week-end, quand d’autres partaient en week-end justement. Aujourd’hui, ces bénévoles annoncent qu’ils vont passer la main. L’histoire n’est pas finie, elle change juste de narrateurs.

Le remorqueur qui refusait de disparaître

On connaît tous un lieu ou un objet qui sert de repère silencieux. À La Seyne, ce repère a longtemps eu la forme trapue d’un remorqueur, silhouette massive au ras de l’eau, toujours prêt à sortir par gros temps. Quand il a été mis hors service, beaucoup ont cru qu’il finirait comme tant d’autres, ferraillé au large dans un anonymat total. Quinze personnes ont décidé de ne pas laisser faire. Quinze bénévoles, la plupart déjà retraités, qui ont posé leurs mains, leurs doutes et leurs souvenirs sur cette tôle fatiguée. *Ils n’avaient pas de budget mirobolant, juste du temps, des outils et une certaine idée de la mémoire maritime.*

Le premier hiver, ils n’étaient guère plus que quatre à se partager les week-ends entiers sur le pont glacé. L’un d’eux raconte encore ce moment où la pompe a redémarré pour la première fois : un bruit sec, un souffle, puis cette vibration qui a fait se retourner tout le quai. « On aurait dit qu’il respirait à nouveau », glisse-t-il. Peu à peu, le groupe s’est agrandi, jusqu’à atteindre cette petite équipe de quinze, à la fois soudée et disparate. Un ancien mécanicien de la DCN, un prof de maths à la retraite, une infirmière passionnée de patrimoine, deux jeunes issus d’un BTS mécanique navale venus “juste pour filer un coup de main” et restés trois ans. Au plus fort des travaux, ils comptaient parfois plus de 600 heures de bénévolat cumulées sur un seul mois.

Ce qui frappe quand on les écoute, ce n’est pas uniquement la prouesse technique. C’est le rythme de vie qu’ils ont accepté de caler sur un bateau qui ne sort presque jamais du port. Pendant cinq ans, ils ont organisé leurs semaines *autour* du remorqueur : courses le vendredi, famille le samedi midi, puis direction le quai jusqu’au soir. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours. Et pourtant, ils l’ont fait. Pas par héroïsme, mais parce que, très vite, cette coque de métal est devenue le prétexte parfait pour se retrouver, transmettre des gestes, raconter comment on vivait quand les chantiers navals rythmaient la ville. Le remorqueur est devenu un salon, un atelier, parfois même un refuge discret quand quelqu’un n’allait pas très bien.

Passer la main sans larguer les amarres

Annoncer qu’on passe la main ne s’est pas décidé autour d’une table officielle. L’idée est venue au fil des matins brumeux, des genoux qui coincent en montant l’échelle, des mains qui tremblent un peu plus au moment de soulever les pièces lourdes. Un jour, l’un d’eux a dit : « On ne pourra pas grimper là-haut encore dix ans. » Silence autour. Tout le monde savait que la phrase finirait par sortir. Ils ont donc choisi une transition progressive. Se donner un an pour accompagner une nouvelle équipe, transmettre les plans, les astuces, les “trucs de vieux” qu’on ne trouve nulle part dans les manuels. *Leur seul vrai cap : ne pas laisser le bateau retomber dans le sommeil dont ils l’avaient tiré.*

Pour que cette passation ne soit pas qu’un voeu pieux, ils ont commencé par un geste simple : ouvrir davantage le pont. Inviter des lycéens, des apprentis, des habitants curieux. Laisser les gens toucher, poser des questions naïves, regarder sous le capot. Une erreur fréquente dans ce type de projet, c’est de sacraliser l’objet au point d’en faire un musée intouchable. Eux ont pris le parti exactement inverse. Monter à bord en baskets, rigoler quand la clé ripe, expliquer patiemment pourquoi ce vieux moteur vaut mieux que beaucoup de moteurs récents. Le ton reste humain, jamais professoral. Ils savent trop bien que la passion se transmet par contagion, pas par discours solennel.

Dans cette dernière année de transition, ils multiplient les moments d’échange. On retrouve cette volonté dans leurs mots :

« Nous ne sommes pas propriétaires de ce remorqueur. Nous en sommes les gardiens temporaires. Ceux qui viennent après nous feront différemment, et c’est très bien comme ça. »

Pour ceux qui envisagent de rejoindre l’aventure, les bénévoles résument souvent leur expérience en quelques points simples :

  • Ne pas venir pour “sauver un patrimoine”, venir d’abord pour rencontrer des gens.
  • Accepter de ne rien comprendre au début, de poser des questions bêtes et de se tromper.
  • Prévoir un vieux jean, un coupe-vent et *un vrai* thermos de café : le port, ça refroidit vite.
  • Se rappeler que **chaque petite heure donnée compte**, même si on n’a qu’un samedi matin par mois.
  • Refuser la tentation du “c’était mieux avant” et garder le bateau tourné vers la ville d’aujourd’hui.

Ce que ce remorqueur raconte de nous

Il y a, dans l’histoire de ce remorqueur, quelque chose qui dépasse largement la seule ville de La Seyne. On sent bien qu’il touche une corde sensible, celle de tous ces lieux, ces objets, ces métiers qui disparaissent sans bruit. Beaucoup d’habitants avouent être montés à bord un peu par curiosité, un peu par nostalgie. Ils repartent avec un sentiment plus étrange, plus difficile à nommer : l’impression que rien n’est totalement perdu tant qu’il reste quelques mains pour s’y accrocher. *Un bateau, ça rouille vite, mais ça peut aussi repartir si on le décide ensemble.* On pourrait dire la même chose de bien des quartiers, de bien des liens sociaux mis à rude épreuve.

Les quinze bénévoles, en annonçant qu’ils passent la main, rappellent une vérité assez simple : **aucun engagement n’est censé durer toute une vie**. On peut donner cinq ans de soi, puis accepter de laisser d’autres écrire la suite. Le plus délicat, ce n’est pas de lâcher, c’est de le faire sans amertume. Sans se transformer en gardiens du temple qui critiquent chaque nouvelle idée. Certains le reconnaissent avec une sincérité désarmante : “On aura un peu mal au cœur le jour où on verra une jeune équipe faire les choses autrement, mais si le bateau vit, on aura gagné.” Qui n’a jamais ressenti cette pointe de jalousie en voyant quelqu’un reprendre un projet auquel on a tout donné ?

Cette histoire résonne aussi parce qu’elle parle d’un luxe qu’on sous-estime : le temps partagé. Pendant cinq ans, ces bénévoles ont accepté de consacrer leurs week-ends à quelque chose qui ne rapporterait jamais un centime. Ça n’a rien de romantique tous les jours. Il y a eu des disputes, des fatigues, des envies de tout laisser tomber. Il y a eu aussi des petits moments lumineux : un coucher de soleil sur la rade pendant qu’on resserre un boulon, un gamin qui s’émerveille devant une simple sirène de bord, une visite d’anciens ouvriers des chantiers navals qui retrouvent des gestes qu’ils croyaient enterrés. En filigrane, ce remorqueur rappelle une chose terre-à-terre : on ne peut pas se plaindre que “tout se perd” si l’on n’est pas prêt, au moins une fois, à en prendre soi-même un morceau sur les épaules.

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
Une aventure collective Quinze bénévoles ont consacré cinq ans à restaurer un remorqueur emblématique de La Seyne, quasi condamné à la casse. Donne un exemple concret de projet local qui redonne du sens au temps libre et à la mémoire d’un territoire.
Une transmission assumée L’équipe fondatrice a choisi de passer la main progressivement, en ouvrant le bateau aux jeunes, aux écoles et aux nouveaux bénévoles. Offre un modèle de passation réussie, sans crispation, pour ceux qui gèrent eux-mêmes des projets associatifs ou patrimoniaux.
Une invitation personnelle L’histoire du remorqueur questionne notre rapport au temps, à l’engagement et aux lieux qui nous entourent. Incite le lecteur à se demander quel “remorqueur” de sa propre vie mériterait qu’il y consacre quelques heures, quelques gestes, quelques rencontres.

Questions fréquentes

Pourquoi les 15 bénévoles ont-ils décidé de passer la main ?

L'idée est venue progressivement face aux défis physiques du travail : genoux qui coincent, mains qui tremblent. Ils ont réalisé qu'ils ne pourraient pas grimper à bord encore dix ans. Plutôt que d'abandonner le projet, ils ont choisi une transition progressive sur un an.

Combien d'heures de bénévolat ont-ils investies ?

Au plus fort des travaux, ils cumulaient parfois plus de 600 heures de bénévolat sur un seul mois, pendant cinq ans, en consacrant leurs week-ends à la restauration du remorqueur.

Comment envisagent-ils la continuité du projet ?

Ils ouvrent davantage le pont aux lycéens, apprentis et habitants curieux. Leur objectif est de transmettre les plans, les astuces et les techniques, tout en acceptant que la nouvelle équipe fasse les choses différemment.

Qui sont les bénévoles impliqués ?

Le groupe est composé d'une quinzaine de personnes disparates : un ancien mécanicien de la DCN, un professeur de mathématiques à la retraite, une infirmière passionnée de patrimoine, et deux jeunes issus d'un BTS mécanique navale.

Quel message transmettent-ils aux futurs bénévoles ?

Ils conseillent de venir d'abord pour rencontrer des gens plutôt que pour « sauver un patrimoine », d'accepter de ne rien comprendre au début, et de se rappeler que chaque petite heure compte, même un samedi matin par mois.
Défiler vers le haut