EUROTEL

Voiture électrique : sur plus de 22 700 modèles suivis, la recharge rapide au-delà de 100 kW double l’usure de la batterie (environ 3 % par an contre 1,5 %)

Une vaste étude menée en Amérique du Nord montre comment la puissance de recharge façonne l’usure des batteries de voitures électriques, loin des idées reçues.

Basée sur plus de 22 700 véhicules électriques suivis sur plusieurs années, une analyse du spécialiste canadien de la télématique Geotab apporte un regard chiffré sur la dégradation réelle des batteries, notamment en cas de recharge rapide fréquente. Le média technique allemand qui relaie cette étude détaille un constat nuancé : oui, la charge ultra-rapide au-delà de 100 kW accélère l’usure, mais les batteries restent largement dans les marges garanties par les constructeurs.

Une base de données massive pour mesurer l’usure des batteries

Pour cette mise à jour de son étude sur l’état de santé des batteries (State of Health, SoH), Geotab a analysé des données réelles issues de plus de 22 700 véhicules électriques appartenant à 21 marques et modèles. Ces données proviennent de systèmes de télématique embarqués, qui remontent en continu des informations sur l’usage et la recharge.

Les véhicules ont été suivis sur plusieurs années, en conditions d’utilisation courantes, ce qui permet de s’éloigner des tests de laboratoire. L’étude vise ainsi à refléter la vie réelle d’un parc mélangé : particuliers, flottes d’entreprise, usages urbains intensifs ou plus occasionnels.

Résultat global : la dégradation moyenne annuelle des batteries atteint désormais 2,3 % par an, contre 1,8 % lors de la précédente analyse de Geotab. L’entreprise lie cette progression à l’essor des infrastructures de charge rapide et au changement de comportement des conducteurs.

La dégradation moyenne observée est de 2,3 % par an, mais elle varie d’environ 1,5 % à 3 % selon la puissance de recharge utilisée.

Recharge rapide : un impact net, mais contenu

Quand la puissance de charge devient le facteur numéro un

Selon Geotab, la puissance de recharge est désormais le facteur dominant dans l’usure des batteries de voitures électriques. L’étude distingue trois profils principaux :

  • recharge principalement en courant alternatif (AC), à puissance modérée ;
  • usage mixte entre AC et bornes rapides en courant continu (DC) ;
  • recours fréquent à la recharge rapide DC au-delà de 100 kW.

Les chiffres sont clairs :

Profil de recharge Puissance typique Dégradation moyenne annuelle
Principalement AC Borne domestique / publique lente ≈ 1,5 % par an
Usage mixte AC + quelques recharges rapides ≈ 2,3 % par an
Recharge rapide fréquente DC > 100 kW jusqu’à 3,0 % par an

En pratique, un véhicule rechargé majoritairement au-delà de 100 kW voit donc sa batterie se dégrader environ deux fois plus vite qu’un véhicule principalement rechargé sur prise AC domestique ou borne lente. Cette différence reste pourtant loin d’un scénario catastrophique.

« Le état des batteries de véhicules électriques reste bon, même si les véhicules sont rechargés plus vite et utilisés plus intensément », souligne Charlotte Argue, responsable mobilité durable chez Geotab, citée par le média allemand. Elle insiste sur le fait que les batteries modernes dépassent largement les cycles de remplacement anticipés par beaucoup de gestionnaires de flottes.

Un exemple concret sur une batterie de 75 kWh

Pour donner un ordre d’idée, l’étude propose un exemple basé sur une batterie de 75 kWh, sur une durée de huit ans et environ 125 000 km parcourus. Le SoH est supposé à 100 % au départ. Voici l’évolution de la capacité selon les profils de recharge :

  • Profil AC majoritaire (≈ 1,5 %/an) : au bout de huit ans, perte d’environ 12 % de capacité. Le SoH reste à 88 %, pour une capacité utile proche de 66,0 kWh.
  • Profil mixte (≈ 2,3 %/an) : la perte atteint 18 % environ. Le SoH se situe autour de 82 %, soit environ 61,5 kWh utilisables.
  • Recharge rapide fréquente > 100 kW (≈ 3 %/an) : la perte grimpe à 22 %. Le SoH tombe à 78 %, pour une capacité utilisable d’environ 58,5 kWh.

Même avec un usage intensif de la recharge rapide, la capacité reste largement supérieure au seuil de garantie de 70 % après huit ans.

Climat, intensité d’usage : des effets bien plus limités

L’étude s’est aussi penchée sur d’autres facteurs souvent cités par les conducteurs : climat chaud, kilométrage élevé, cycles de charge fréquents. Geotab constate des effets mesurables, mais nettement inférieurs à ceux de la puissance de charge.

  • Climat chaud : dans les régions plus chaudes, la dégradation ne s’accélère que d’environ 0,4 point de pourcentage par an par rapport à des zones tempérées.
  • Usage intensif : les véhicules très utilisés voient leur batterie vieillir environ 0,8 point de pourcentage par an plus vite que ceux qui roulent peu.

Geotab note que, pour les flottes, cette usure un peu plus rapide est souvent plus que compensée par les gains opérationnels liés à un kilométrage élevé : meilleure rentabilité de chaque véhicule, amortissement plus rapide, optimisation de l’investissement.

Une usure non linéaire : le fameux « early drop »

Les données confirment aussi un phénomène bien connu des ingénieurs batterie : la dégradation n’est pas linéaire. Les premières années, la courbe est plus marquée, avec une baisse initiale plus forte, parfois appelée « early drop ». Ensuite, l’usure entre dans une phase plus lente et régulière.

C’est cette stabilité à long terme qui permet aux constructeurs d’offrir des garanties généralement fixées à 70 % de capacité restante après huit ans ou 160 000 km. D’après les chiffres de Geotab, même dans le scénario d’usage le plus sévère, le SoH reste autour de 78 % après huit ans, donc au-dessus du seuil contractuel courant.

Des recommandations plus souples pour les conducteurs

Fini les règles rigides sur les plages de charge

Les données analysées par Geotab remettent aussi en question certaines consignes très strictes souvent répétées aux conducteurs de véhicules électriques, par exemple ne jamais monter au-delà de 80 % ou ne jamais descendre sous 20 % de charge.

Les véhicules qui utilisent régulièrement une plage de charge assez large ne présenteraient pas de dégradation significativement plus forte, à condition de ne pas rester longtemps à 100 % ni de rouler fréquemment batterie quasi vide. L’enjeu devient moins d’éviter certaines zones de charge que de limiter les extrêmes prolongés.

Pour les flottes, Geotab formule une recommandation simple : « Utiliser la puissance de recharge la plus faible possible, tant qu’elle répond encore aux exigences opérationnelles, peut faire une différence mesurable sur la préservation à long terme de la batterie, sans restreindre la disponibilité du véhicule », résume Charlotte Argue.

La donnée comme outil de pilotage

Geotab insiste sur l’importance d’un suivi précis des batteries via la télématique. Des rapports dédiés, comme leur EV Battery Health Report, permettent aux gestionnaires de flottes de suivre la capacité réelle, de mieux comprendre les rythmes de vieillissement et d’adapter les stratégies de recharge et d’affectation des véhicules.

L’étude rejoint d’autres travaux, menés notamment par les sociétés P3 et Aviloo, qui concluent que les batteries de traction durent plus longtemps que ce que supposent encore de nombreux usagers. La nouveauté ici vient de la quantification fine de l’effet de la puissance de charge rapide.

Qu’est-ce que cela signifie pour un conducteur en France ?

Pour un automobiliste français, ces résultats servent de repère fiable. Le contexte de l’étude (véhicules en usage réel en Amérique du Nord et en Europe, dont l’Allemagne) reste proche de celui rencontré en France, où le réseau de bornes rapides se densifie rapidement.

Les garanties proposées par les constructeurs sur le marché français s’alignent généralement sur la norme évoquée par Geotab : seuil d’environ 70 % de capacité après une durée fixée (souvent huit ans) ou un kilométrage donné. Les ordres de grandeur avancés par l’étude laissent penser qu’un usage régulier de la recharge rapide n’expose pas, à lui seul, à un risque de non-respect de ces garanties.

Pour optimiser la durée de vie de sa batterie, un conducteur français peut retenir quelques principes simples :

  • privilégier la recharge AC à domicile ou au travail pour le quotidien ;
  • réserver la recharge rapide > 100 kW aux longs trajets ou aux besoins ponctuels ;
  • éviter de laisser longtemps la batterie à 100 % ou proche de 0 %, notamment lorsqu’il fait très chaud ;
  • surveiller les indications de santé de batterie proposées par certains constructeurs ou services de diagnostic.

Les flottes d’entreprise françaises, qu’il s’agisse de loueurs longue durée, de services publics ou d’opérateurs de livraison, peuvent s’inspirer de l’approche de Geotab : collecte systématique des données, ajustement de la puissance et de la fréquence de recharge, et arbitrage entre usure de la batterie et disponibilité opérationnelle des véhicules.

Quelques notions techniques utiles pour comprendre la dégradation

Le terme « State of Health » (SoH) désigne le rapport entre la capacité actuelle de la batterie et sa capacité d’origine. Un SoH de 80 % signifie donc que la batterie ne peut plus stocker que 80 % de l’énergie qu’elle contenait neuve.

La dégradation provient de phénomènes électrochimiques internes : formation de couches parasites, pertes de lithium actif, contraintes mécaniques dues aux cycles répétés de charge/décharge et à la chaleur. Une recharge rapide à haute puissance accélère ces phénomènes, car elle impose des courants plus élevés et génère davantage de chaleur dans les cellules.

La plupart des véhicules actuels intègrent toutefois des systèmes de gestion de batterie sophistiqués, qui surveillent température, tension et courant pour limiter les conditions extrêmes. C’est aussi ce qui explique pourquoi, même avec de nombreuses charges à plus de 100 kW, les batteries restent en pratique au-dessus des seuils de garantie sur plusieurs années.

Pour un propriétaire de voiture électrique, ces données peuvent aider à arbitrer entre confort et préservation : abuser de la charge ultra-rapide accélère l’usure, mais un usage raisonnable, ponctuel et adapté aux besoins ne remet pas en cause la viabilité du véhicule ni la sécurité de la garantie constructeur.

Défiler vers le haut