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Il rouille sur une plage de la Barbade depuis 1967 : ce canon de 36 mètres a envoyé un obus à 180 km d’altitude, un record jamais battu

Un gigantesque canon d'acier de 36 mètres allongé dans le sable d'une plage, rongé par la rouille et le sel, vestige du projet HARP de la Barbade.

Sur une plage de la Barbade, un immense canon abandonné rappelle un programme spatial méconnu, né en pleine guerre froide, qui visait l’espace à coups d’obus.

À Paragon Beach, sur la côte sud de la Barbade, gît un tube d’acier gigantesque rongé par le sel. Derrière cette carcasse, le projet HARP, un programme canado-américain raconté par les sites locaux Barbados Free Press et Bajan Things, qui a tenté dans les années 1960 d’atteindre l’espace… avec un canon.

Un vestige de la guerre froide planté dans le sable

Le canon du projet HARP ne ressemble plus qu’à un morceau de métal fatigué, allongé dans le sable d’une plage désormais intégrée à une base militaire barbadienne. Pourtant, dans les années 1960, cette installation figurait au cœur d’une expérience scientifique ambitieuse, financée par les États-Unis et le Canada.

À l’origine, les responsables du projet choisissent la Barbade pour plusieurs raisons stratégiques :

  • la proximité de l’équateur, avantageuse pour les tirs à très haute altitude ;
  • un horizon dégagé sur l’Atlantique pour laisser retomber sans risque les projectiles en mer ;
  • un climat permettant des campagnes de tir fréquentes.

Le site s’installe à Paragon, près de l’aéroport de Seawell. Les essais se succèdent à un rythme soutenu, parfois jusqu’à huit tirs par nuit selon les témoignages rapportés, faisant vibrer une bonne partie de l’île et mobilisant plus de trois cents habitants de la Barbade sur le chantier.

Gerald Bull, l’ingénieur obsédé par le « canon spatial »

Derrière ce pari, un homme : Gerald Bull, ingénieur balisticien canadien. Au début des années 1960, il se fixe une idée jugée folle par beaucoup : substituer au lancement par fusée un lancement par canon, bien moins cher à chaque tir.

En 1961, il décroche un contrat de recherche d’environ 10 millions de dollars, cofinancé par les départements de la Défense américain et canadien. Le programme prend le nom de HARP, pour « High Altitude Research Project », soit « projet de recherche à haute altitude ».

Pour concrétiser cette vision, Bull et son collègue Donald Mordell se tournent vers l’arsenal naval américain. Un canon de marine de 16 pouces (soit 406 mm) et 125 tonnes, normalement destiné aux cuirassés, sert de base. Le tube, long à l’origine de 20 mètres, est rallongé jusqu’à 36 mètres et transformé en canon à âme lisse.

Un canon naval détourné de sa vocation militaire se retrouve transformé en lanceur expérimental visant la haute atmosphère, puis la frontière de l’espace.

Cette pièce d’artillerie devient si massive qu’elle perd tout intérêt sur le champ de bataille classique, mais se révèle parfaitement adaptée aux objectifs de HARP : propulser des charges expérimentales à des altitudes inaccessibles aux avions.

Des obus-fusées Martlet pour grimper vers l’espace

Le cœur du système repose sur des projectiles spéciaux, baptisés Martlet, du nom d’un oiseau mythique présent sur les armoiries de l’université McGill, à Montréal, laquelle soutient également le programme. Il ne s’agit pas d’obus ordinaires, mais d’obus-fusées allégés, conçus pour encaisser une accélération extrême.

Pour protéger ces charges au passage dans le canon, les ingénieurs les glissent dans une gaine sabot en bois. Cette gaine épouse parfaitement le diamètre du tube, maintient l’obus en place pendant la poussée, puis se désintègre en sortie de bouche. Ne reste en vol que l’engin expérimental.

Les avantages financiers s’annoncent considérables. Chaque tir coûte environ 2 500 à 3 000 dollars de l’époque, avec un temps de rechargement d’environ trente minutes. Face au coût d’un lancement de fusée, même de petite taille, la comparaison tourne largement en faveur du canon.

HARP promettait l’accès à la haute atmosphère pour une fraction du coût des fusées, au prix d’énormes contraintes mécaniques sur les charges embarquées.

Du premier tir à 26 km au record historique de 180 km

Les premiers essais débutent en janvier 1962. Un premier Martlet grimpe à environ 26 kilomètres d’altitude. Quelques mois plus tard, en novembre 1962, les tirs atteignent déjà 66 kilomètres. Les ingénieurs progressent par paliers, en modifiant la conception des projectiles et la charge propulsive.

À la Barbade, un tir de 1963 marque les esprits : un Martlet s’élève jusqu’à environ 92 kilomètres, ce que Gerald Bull présente alors comme un record mondial pour un canon.

Pour sécuriser le programme face aux aléas politiques canadiens, un autre site d’essais est implanté aux États-Unis, à Yuma, en Arizona, avec un troisième canon identique à celui de la Barbade. C’est là que se joue la séquence la plus spectaculaire de HARP.

Le 18 novembre 1966, le canon de Yuma tire un projectile Martlet 2 de 180 kg à une vitesse d’environ 3 600 m/s. Le projectile franchit la barre symbolique de l’espace, fixée conventionnellement à 100 kilomètres, et atteint environ 180 kilomètres d’altitude, selon l’encyclopédie spatiale Astronautix.

Avec un tir à 180 kilomètres d’altitude en 1966, le projet HARP détient toujours le record mondial pour un projectile lancé par un canon.

Ce chiffre donne la mesure de l’exploit : 180 kilomètres, c’est une altitude supérieure à celle parcourue par de nombreuses fusées-sondes commerciales actuelles. Et tout cela avec un canon modifié, financé à un coût bien inférieur aux grands programmes spatiaux nationaux de l’époque.

Un rêve brisé par la politique et les priorités militaires

Malgré ces succès techniques, le programme HARP se heurte progressivement au contexte géopolitique. La guerre du Vietnam absorbe une part croissante des budgets militaires américains. Au Canada, le projet subit des critiques sur son coût et sur l’absence de retombées militaires directes.

En novembre 1966, Ottawa annonce que le Canada cessera de financer HARP à partir du 30 juin 1967. Les crédits se réorientent vers d’autres ambitions nationales, en particulier les satellites scientifiques de la série Alouette.

Les autorités américaines, de leur côté, donnent la priorité aux fusées. L’agence spatiale américaine s’appuie déjà sur des lanceurs éprouvés et ne souhaite pas basculer vers une technologie jugée trop spécifique pour les besoins civils ou militaires du moment.

Résultat : le projet HARP s’arrête net en 1967, quelques mois seulement après avoir battu son propre record. Les installations restent sur place, faute de moyens pour les démonter et les rapatrier.

Au moment où HARP prouve qu’un canon peut atteindre l’espace, les fonds se tarissent et l’expérience tourne à l’abandon industriel.

Le canon aujourd’hui : vestige rouillé et terrain de jeu

Depuis la fin des années 1960, le canon de Paragon demeure sur place, exposé au vent, au sel et aux embruns. La plage fait désormais partie d’une base du régiment de la Barbade, mais l’immense tube reste visible comme une curiosité locale pour qui connaît son histoire.

Selon les récits relayés par les sites barbadiens, le terrain aurait même servi ponctuellement de zone de paintball, contraste saisissant avec l’ambition initiale de toucher l’espace. Le canon, rouillé et partiellement ensablé, symbolise à la fois la créativité technique de la guerre froide et la fragilité des programmes dépendants des budgets militaires.

La trajectoire de Gerald Bull elle-même prend ensuite une tournure sombre. Toujours obsédé par l’idée de canons géants, il collabore plus tard avec l’Irak de Saddam Hussein sur le « projet Babylone », un autre canon de très longue portée. Il est assassiné à Bruxelles en 1990, dans des circonstances jamais officiellement éclaircies.

Que valait ce projet face aux fusées classiques ?

Pour un lecteur français habitué aux récits de fusées Ariane ou de satellites Galileo, le projet HARP offre un autre angle sur l’accès à l’espace. Les fusées restent flexibles, capables de placer des satellites sur différentes orbites, mais leur coût et leur complexité demeurent élevés.

Le canon spatial présente, en théorie, plusieurs atouts :

  • un coût par tir très faible par rapport aux lanceurs classiques ;
  • un rythme de tir potentiellement élevé ;
  • une infrastructure fixe plus simple que des chaînes complètes de lanceurs.

En contrepartie, les contraintes techniques s’avèrent majeures. Les charges subissent une accélération extrême dans le canon, ce qui interdit l’emport d’équipements fragiles ou habités. La trajectoire reste peu flexible : le canon pointe dans une direction définie, alors qu’une fusée peut corriger sa route en vol. Ces limites expliquent que cette technologie n’ait pas pris le dessus sur les fusées, malgré le record d’altitude de 1966.

La recherche atmosphérique : un enjeu partagé avec la France

En France, on ne trouve pas d’équivalent direct à HARP basé sur un gigantesque canon. La recherche sur la haute atmosphère et le proche espace est historiquement portée par les fusées-sondes, sous l’égide du Centre national d’études spatiales (CNES) et de ses partenaires.

Les fusées-sondes françaises et européennes lancent des instruments scientifiques à des altitudes comparables ou supérieures à celles atteintes autrefois par HARP, mais avec des technologies de propulsion plus classiques. Ces fusées offrent une meilleure maîtrise du profil de vol, la possibilité de récupérer des expériences ou de tester des composants pour d’autres missions spatiales.

Le principe, en revanche, reste comparable : envoyer des instruments sur des trajectoires suborbitales pour mesurer la densité de l’air, les champs magnétiques, les radiations ou encore observer des phénomènes météorologiques et physiques dans des couches de l’atmosphère inaccessibles aux avions.

Ce que rappelle le canon de la Barbade aux passionnés d’espace

Sur le plan technique, le projet HARP illustre la diversité des voies envisagées pour atteindre l’espace. Dans les années 1960, tout semble possible : des fusées géantes de type Saturn V aux avions-fusées, en passant par les canons géants. Le canon de la Barbade témoigne de cette période d’expérimentation où l’ingéniosité des ingénieurs se heurte parfois à la réalité budgétaire et politique.

Le site conserve aussi un intérêt historique et pédagogique. Pour un visiteur, la vision de ce tube d’acier de 36 mètres couché sur le sable permet de matérialiser la puissance nécessaire pour franchir la frontière de l’espace. Elle rappelle que l’altitude de 180 kilomètres, atteinte en 1966, reste encore aujourd’hui un jalon hors norme pour un projectile tiré par un canon.

Au-delà de la curiosité touristique, ce vestige témoigne des risques et des paris pris par certains programmes de recherche : dépendance totale à un financement public, orientation dictée par les priorités militaires du moment, arrêt brutal malgré des résultats scientifiques solides. Le canon rouillé de Paragon Beach résume, en métal corrodé, ces espoirs contrariés.

Questions fréquentes

Pourquoi les États-Unis et le Canada ont-ils choisi la Barbade pour le projet HARP ?

La Barbade offrait trois avantages stratégiques : la proximité de l'équateur favorisant les tirs à très haute altitude, un horizon dégagé sur l'Atlantique pour la retombée sécurisée des projectiles, et un climat permettant des campagnes de tir fréquentes.

Quel était le coût d'un tir de canon HARP comparé aux fusées ?

Chaque tir coûtait environ 2 500 à 3 000 dollars de l'époque avec un rechargement de trente minutes, soit une fraction du coût d'un lancement de fusée, même de petite taille.

Pourquoi le projet HARP a-t-il été arrêté en 1967 ?

Le Canada a cessé son financement à partir du 30 juin 1967 en raison des critiques sur les coûts et l'absence de retombées militaires directes, tandis que les États-Unis prioritaires aux fusées éprouvées n'y ont pas vu d'utilité pour leurs besoins civils ou militaires.

Que sont devenus les canons du projet HARP ?

Les installations sont restées sur place faute de moyens pour les démonter et les rapatrier. Le canon de la Barbade repose toujours sur la plage de Paragon, exposé au sel et aux éléments, intégré à une base militaire barbadienne.

Le record de 180 kilomètres d'altitude a-t-il été dépassé par un canon ?

Non, le record établi le 18 novembre 1966 par le canon de Yuma n'a jamais été battu et surpasse toujours de nombreuses fusées-sondes commerciales actuelles.
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