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En 1960, les cinémas ont diffusé des odeurs pendant les films : l’expérience n’a tenu que quelques semaines

En 1960, les cinémas ont diffusé des odeurs pendant les films : l'expérience n'a tenu que quelques semaines

Au tout début des années 1960, certains cinémas aux États-Unis ont tenté d’ajouter des odeurs aux images et au son, promettant une révolution sensorielle.

Popular Science, magazine scientifique américain, revient sur cette courte parenthèse de l’histoire du cinéma où des salles à Chicago, New York et Los Angeles ont expérimenté le procédé “Smell-O-Vision”, censé synchroniser parfums et scènes de film. L’essai, mené en 1960 autour du long métrage “Scent of Mystery”, n’a duré que quelques semaines avant d’être abandonné, critiqué pour son inefficacité et ses nombreux ratés.

Quand Hollywood voulait ajouter l’odeur au cinéma

Le 6 janvier 1960, une poignée de salles américaines se préparent à ce qui est présenté comme une nouvelle étape de l’histoire du cinéma. Après le passage du muet au parlant, place à un film qui sollicite un sens supplémentaire : l’odorat. Le dispositif, baptisé Smell-O-Vision, accompagne la sortie d’une comédie policière réalisée par Jack Cardiff, “Scent of Mystery”.

Cardiff, chef opérateur réputé pour son travail sur “Under Capricorn” d’Alfred Hitchcock (1949) et “The African Queen” (1951), vient de passer à la réalisation. Pour son troisième long métrage, il ose associer narration et technologie olfactive mise au point par un inventeur suisse, Hans Laube. L’idée : envoyer, en temps réel, jusqu’à 15 odeurs différentes dans la salle pour souligner certains éléments de l’intrigue.

Le principe est simple sur le papier : le méchant du film est lié à une odeur de tabac de pipe, un tonneau de vin éclaté doit s’accompagner d’un parfum de raisin, et ainsi de suite. Les spectateurs, installés dans des cinémas de Chicago, New York et Los Angeles, sont censés reconnaître les indices à l’odeur autant qu’à l’image.

Smell-O-Vision promettait une immersion totale, avec des odeurs envoyées directement jusqu’aux sièges pour accompagner chaque scène clé.

Dans les faits, l’enthousiasme retombe très vite. Les problèmes techniques, le coût de la technologie et la réception glaciale de la critique conduisent à l’arrêt rapide de l’expérience. Jack Cardiff lui-même qualifiera plus tard cette tentative de “désastre complet”, allant jusqu’à dire que c’est “le seul film” qu’il souhaiterait effacer de sa mémoire.

Des odeurs au théâtre bien avant le Smell-O-Vision

Popular Science rappelle que l’idée d’utiliser des odeurs en spectacle ne naît pas avec le cinéma. Le recours au parfum – ou au contraire à des senteurs agressives – accompagne la scène depuis plusieurs siècles, profitant du lien direct entre odorat, émotions et mémoire.

Au XVIIe siècle déjà, certaines représentations théâtrales exploitent ces effets. Pour “Macbeth” de Shakespeare, des artificiers font exploser de petites charges de poudre, les “squibs”, destinées à simuler le tonnerre. L’odeur de poudre envahit alors la salle et renforce l’atmosphère sombre et menaçante de la pièce. Le professeur de psychologie expérimentale Charles Spence, de l’université d’Oxford, rappelle que ce parfum de soufre fournit un écho concret à la fameuse formule des sorcières, “through the fog and filthy air”.

Les initiatives se multiplient au XIXe siècle. En 1868, le théâtre londonien de l’Alhambra diffuse des senteurs dans sa salle lors du ballet “The Fairy Acorn Tree”, grâce à des “vaporisateurs” signés Rimmel, une maison de parfumerie. On trouve, selon Popular Science, plusieurs témoignages de ce type de scénographie olfactive jusqu’aux débuts du cinéma.

Les premières salles obscures parfumées

Dans les années 1920 et 1930, quelques exploitants de salles américaines testent à leur tour le recours aux odeurs pour marquer certains moments d’un film. Variety, le magazine professionnel du secteur, publie par exemple la lettre d’un ancien directeur du Fenway Theater de Boston, qui raconte une expérience menée en 1929.

Ce directeur explique avoir versé avec précaution un litre de parfum de lilas dans le système de ventilation de la salle au moment où était projeté le film “Lilac Time”. Le nuage parfumé atteignait les spectateurs alors que le titre du film apparaissait à l’écran, ce qui aurait provoqué les applaudissements du public. Il affirme, avec humour, qu’on aurait pu étendre ce type d’essais à d’autres oeuvres, en faisant frire du bacon ou en rassemblant des fumeurs de marijuana pour “donner de l’ambiance”.

Au tournant des années 1940, Walt Disney envisage aussi d’ajouter des senteurs à “Fantasia”. Selon le psychologue Avery Gilbert, auteur du livre “What the Nose Knows” sur les odeurs dans la culture populaire, le studio aurait réfléchi à diffuser des parfums floraux pour la séquence du “Casse-Noisette” et de la poudre pour appuyer le côté inquiétant de “L’Apprenti sorcier”. Disney finira par renoncer, les coûts jugés trop élevés pour un simple “coup de pub”. “Fantasia” sortira en 1940 sans la moindre odeur.

La naissance du Smell-O-Vision et la “bataille des smellies”

C’est aussi en 1940 que Hans Laube présente une première version de Smell-O-Vision à l’Exposition universelle de New York, dans le pavillon suisse. Son système diffuse alors des courts-métrages parfumés, comme une scène de cuisinier coupant des oignons, ou une promenade printanière dans un verger aux senteurs de fleur de pommier, relatent des articles de l’époque cités par Popular Science.

À ce stade, la technologie reste artisanale : le projectionniste doit déclencher manuellement chaque odeur. Le New York Times se laisse néanmoins impressionner et écrit que l’appareil produit des parfums aussi facilement que la bande sonore génère des sons. Laube quitte pourtant New York sans contrat de commercialisation, et son invention reste en sommeil pendant une décennie.

Au milieu des années 1950, d’autres projets relancent la course à l’image parfumée. General Electric présente un prototype nommé Smell-O-Rama, associant l’image d’une rose en 3D à un diffuseur. Parallèlement, un autre système baptisé AromaRama est développé par Charles Weiss. Celui-ci vante en 1959, sur la chaîne américaine CBS, la puissance émotionnelle des odeurs, qu’il juge “plus sûres que les sons ou les images pour faire vibrer les cordes sensibles”.

Variety s’empare de cette rivalité naissante et parle de “Battle of the Smellies”, bataille des films odorants. AromaRama ouvre le bal en décembre 1959 avec un documentaire, “Behind the Great Wall”. Les critiques sont sévères : le New York Times y voit un “gadget” sans intérêt artistique, relevant que le film n’a pas été pensé pour intégrer des parfums, ceux-ci ayant été ajoutés après coup.

Une technologie ambitieuse, des séances ratées

C’est sur ce terrain déjà miné que Smell-O-Vision fait finalement ses grands débuts, en janvier 1960, avec “Scent of Mystery”. Laube a entre-temps perfectionné son système. Selon Popular Science, il relie désormais des encoches sur la pellicule à une bande contenant des petits réservoirs de parfums, percés automatiquement au bon moment. Les odeurs sont ensuite acheminées jusqu’aux sièges grâce à un réseau de conduites, ce qu’il baptise son “cerveau des odeurs”.

En théorie, chaque spectateur, où qu’il soit assis, devait sentir au même instant la même odeur, déclenchée par la pellicule elle-même.

Malgré cette sophistication relative pour l’époque, l’accueil est glacial. Le New York Times décrit des spectateurs “reniflant et renâclant comme une meute de chiens d’arrêt, tentant désespérément de saisir l’odeur”. Dans la pratique, les parfums n’arrivent pas toujours au bon moment, se mélangent entre eux et se dissipent mal. Les légers sifflements du système de diffusion rappellent cruellement au public la présence de la machine, brisant l’illusion.

Les critiques jugent l’ensemble distrayant au mauvais sens du terme. Les odeurs détournent l’attention de l’intrigue sans réellement enrichir le récit. Cardif souffre aussi des contraintes budgétaires : certaines fonctions prévues par Laube, comme la capacité d’aspirer une odeur avant d’en diffuser une nouvelle, ne sont pas installées. L’inventeur avait compris qu’enchaîner les parfums sans “nettoyage” intermédiaire conduirait à une bouillie olfactive, mais les moyens manquent pour concrétiser cette vision.

Avec un nom jugé facilement moquable et des résultats très en deçà des promesses, Smell-O-Vision devient rapidement un symbole d’innovation ratée. Time Magazine le classera plus tard parmi les pires idées de divertissement, note Popular Science, alors même que la version imaginée par Laube était plus avancée que celle appliquée dans les salles.

Des smellies aux séances 4D : ce qu’il en reste

Si l’expérience de 1960 tourne court, l’idée de stimuler l’odorat au cinéma ne disparaît pas complètement. Elle réapparaît sous des formes plus modestes, via des cartes “scratch and sniff” à gratter au moment indiqué à l’écran, ou dans certaines séances dites “4D” où sièges vibrants, jets d’eau, souffles d’air et parfois parfums accompagnent les blockbusters.

Ces formats restent marginaux et sont généralement présentés comme des attractions proches des parcs à thème. Popular Science souligne que le cœur du cinéma demeure l’image en deux dimensions, éventuellement complétée par la 3D, mais très rarement par une dimension olfactive. Mis à part l’odeur très concrète du pop-corn beurré, les salles obscures restent quasi inodores.

Ce que l’échec de Smell-O-Vision révèle de notre rapport aux sens

L’histoire de Smell-O-Vision illustre la difficulté technique à contrôler précisément les odeurs dans un espace clos, en temps réel. Contrairement au son et à l’image, qui se projettent et se mesurent facilement, les parfums se diffusent lentement, s’accrochent aux tissus, aux sièges, se mélangent et ne disparaissent pas sur commande. Le décalage entre la promesse de la technologie et ces contraintes physiques a largement contribué aux fiascos de 1959-1960.

Elle met aussi en lumière la façon dont le public hiérarchise ses attentes au cinéma. L’odorat joue un rôle majeur dans la vie quotidienne, la mémoire ou l’alimentation, mais la plupart des spectateurs acceptent l’idée de vivre un film avec seulement l’image et le son. Ajouter une dimension sensorielle supplémentaire ne suffit pas à compenser une histoire moyenne, ni à justifier un dispositif jugé envahissant.

  • Technologiquement, les diffusions d’odeurs exigent une synchronisation très fine.
  • Économiquement, elles impliquent une maintenance coûteuse pour chaque salle.
  • Artistiquement, elles nécessitent un scénario pensé dès le départ pour l’olfaction.

Popular Science rappelle enfin le paradoxe de ce projet : Smell-O-Vision échoue à reproduire une dimension pourtant omniprésente dans la réalité. Dans la vie courante, les images s’accompagnent presque toujours d’odeurs – un marché, un repas, un feu de cheminée – sans qu’aucune machine ne soit nécessaire.

Et en France : des expériences ponctuelles, mais pas de révolution

En France, le cinéma est resté, lui aussi, très largement cantonné à l’image et au son. Quelques expériences ponctuelles ont été menées, notamment des séances “sensorielles” dans certains multiplexes ou parcs à thème, avec mouvements de siège, projections d’eau et diffusion de parfums. Elles s’inscrivent davantage dans une logique d’attraction événementielle que de transformation durable des salles classiques.

Les rares tentatives de diffusion d’odeurs sont souvent limitées à un nombre réduit de parfums simples et facilement reconnaissables, comme la fumée, les fleurs ou les agrumes. Elles servent surtout à créer un effet “wahou” lors de séances spéciales. Comme aux États-Unis, les exploitants doivent arbitrer entre le coût d’un équipement spécifique et un bénéfice jugé incertain sur la fréquentation régulière.

Le secteur s’est en revanche fortement structuré autour de la qualité de projection, de la spatialisation du son et du confort des sièges. Là où Smell-O-Vision voulait bousculer en profondeur le modèle des salles, la plupart des innovations françaises visent plutôt à améliorer progressivement l’expérience classique, sans bouleverser le cadre sensoriel connu des spectateurs.

Pourquoi les odeurs restent un rêve compliqué pour le divertissement

L’épisode Smell-O-Vision, raconté par Popular Science, illustre une tension persistante entre l’envie d’augmenter les expériences culturelles et les limites physiques ou économiques de certaines technologies. L’odorat, sens intime et subjectif, se prête mal à une standardisation de masse dans des lieux fermés accueillant des centaines de personnes.

Pour un lecteur français, cet épisode américain rappelle que certaines innovations spectaculaires vieillissent mal lorsqu’elles ne répondent pas à un besoin clair. À l’heure où les casques de réalité virtuelle ou les expériences immersives se multiplient, l’histoire de Smell-O-Vision montre qu’ajouter un sens n’est pas toujours synonyme de progrès, surtout si le public y voit un gadget plus qu’un véritable enrichissement du récit.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Smell-O-Vision exactement ?

C'est un système technologique inventé par l'Allemand Hans Laube qui synchronisait des odeurs avec les scènes d'un film. Le système reliait des encoches sur la pellicule à une bande contenant des petits réservoirs de parfums, qui étaient libérés automatiquement au bon moment et acheminés jusqu'aux sièges des spectateurs via un réseau de conduites.

Pourquoi le Smell-O-Vision a-t-il échoué ?

L'expérience a échoué en raison de problèmes techniques, du coût très élevé de la technologie et de la réception glaciale de la critique. Jack Cardiff, le réalisateur lui-même, qualifiera plus tard cette tentative de « désastre complet ».

L'idée des odeurs au cinéma était-elle complètement nouvelle en 1960 ?

Non. L'ajout d'odeurs aux spectacles remonte à plusieurs siècles au théâtre. Dans les années 1920 et 1930, quelques cinémas américains avaient déjà expérimenté l'ajout d'odeurs, et Walt Disney avait même envisagé d'en ajouter à « Fantasia » avant d'y renoncer pour des raisons de coûts.

Quels films ont utilisé le Smell-O-Vision ?

Le seul film majeur à avoir utilisé le Smell-O-Vision en exploitation commerciale est « Scent of Mystery » de Jack Cardiff, projeté en janvier 1960 dans quelques salles de Chicago, New York et Los Angeles.

Combien d'odeurs différentes le Smell-O-Vision pouvait-il diffuser ?

Le système était capable de synchroniser jusqu'à 15 odeurs différentes dans la salle pour souligner certains éléments de l'intrigue du film.
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