Les nuages accrochent les crêtes, la lumière glisse sur les coulées basaltiques, et les grandes prairies jaunies ont presque l’air de steppes. Un milan royal tourne lentement au-dessus des pâtures, puis disparaît derrière une crête comme une ombre qu’on aurait rêvée. On entend un berger jurer contre la sécheresse, le bruit sec d’un seau contre une citerne presque vide, et au loin, le ronronnement d’un quad sur un chemin de crête.
Depuis quelques années, le décor change trop vite. Les saisons se mélangent, la neige traîne moins longtemps, les landes se ferment, les parcelles se couvrent de pistes et d’installations touristiques. On dit souvent que la faute vient du manque de pluie. La réalité est plus dérangeante.
Quand les volcans changent de visage, les rapaces perdent leurs repères
L’hiver, les puys semblent immobiles, figés sous un voile de givre. L’été, tout frémit : les herbes hautes, les insectes, les ombres des rapaces qui balaient les pentes. L’œil habitué repère vite les rapaces : un faucon crécerelle en vol sur place, un circaète qui scrute les pierriers, un busard au ras des prairies. Nous autres, simples promeneurs, voyons surtout une carte postale en mouvement. Eux vivent dans un territoire qui ne tient plus en place.
Sur la chaîne des Puys, les berges de certains lacs d’altitude ont reculé, les tourbières se sont asséchées, les prairies fleuries ont cédé du terrain aux friches et aux pins. On pourrait croire que tout vient du ciel trop avare. *Ce serait presque rassurant.* La pluie manque, oui, mais ce qui ronge les paysages volcaniques, c’est aussi une mosaïque de petites décisions humaines, répétées année après année, qui modifient silencieusement les terrains de chasse des rapaces.
Les suivis ornithologiques menés autour du Puy Mary ou du Sancy l’illustrent brutalement. Sur certains secteurs, les couples nicheurs de milans ont reculé, des nids de faucons ont été abandonnés, des aires d’aigles sont restées vides une saison entière. À l’échelle d’un randonneur, le paysage semble intact : même panorama, mêmes couleurs, mêmes volcans alignés. À l’échelle d’un rapace, un détail change tout : une haie arrachée, une pâture retournée, une piste élargie qui coupe une zone de tranquillité. Quand on additionne ces petites morsures du territoire, la carte du vivant se troue de plus en plus.
La tentation est grande de tout mettre sur le compte du réchauffement climatique et de la sécheresse. Ça rassure presque, parce que le ciel reste un coupable lointain. Le problème, c’est que les rapaces ne disparaissent pas seulement quand il pleut moins. Ils se raréfient surtout quand les proies manquent parce que les prairies sont fauchées trop tôt, ou quand les sites de nidification sont dérangés par les sports de nature. Les changements de paysages volcaniques créent un effet ciseau : d’un côté, les conditions météo deviennent plus extrêmes ; de l’autre, les usages humains grignotent les derniers espaces tranquilles. **Le manque de pluie n’est qu’un révélateur, pas la cause unique.**
Ce que nous pouvons changer, nous, dans ces paysages volcaniques
Sur les pentes du Cantal ou du Sancy, chaque pas compte plus qu’on ne le pense. La première chose concrète, c’est de regarder où l’on va. Rester sur les sentiers balisés garde une part de montagne en jachère, invisible, où les rapaces peuvent nicher, chasser, élever leurs jeunes. Quand un panneau mentionne une zone de quiétude, ce n’est pas un décor pour touristes, c’est littéralement une salle de maternité pour la faune. Le geste est simple : un détour de quelques minutes, un chemin légèrement décalé, et des oisillons ne sautent pas du nid trop tôt.
Une autre action, plus discrète, consiste à changer son rapport au spectacle. On connaît tous cette scène : un rapace passe, tout le groupe s’arrête, sort les téléphones, s’approche du bord d’une falaise pour “mieux voir”. Le moment est beau, presque sacré. Le risque, c’est d’oublier que ce spectacle a un prix pour l’oiseau. Gagner quelques mètres pour la photo peut le forcer à quitter un perchoir clé, à abandonner une proie ou un nid exposé. *Soyons honnêtes : personne ne pense vraiment à ça sur le moment.* Prendre l’habitude de garder une distance instinctive, c’est déjà protéger sans même y réfléchir.
L’erreur la plus fréquente vient de notre envie sincère de bien faire. On laisse des restes de pique-nique “pour les animaux”, on attire les rapaces avec des appâts improvisés, on survole une crête au drone “juste cinq minutes”. On oublie que ces gestes brouillent leurs repères. Un rapace qui s’habitue aux déchets change de régime alimentaire ; un oiseau dérangé par un engin volant voit un prédateur, pas un gadget. Un garde du parc régional confiait récemment :
« Chaque fois qu’on gagne un cliché spectaculaire, on perd un peu de naturel. Les rapaces n’ont pas besoin de nous pour se nourrir, ils ont besoin qu’on les laisse tranquilles. »
Pour agir sans nuire, quelques repères simples peuvent guider une journée de randonnée :
Garder les drones au sol à proximité des falaises, corniches et zones de nidification.
Éviter les cris, les haut-parleurs et la musique sur les crêtes où chassent les rapaces.
Repartir avec tous ses déchets, même biodégradables, pour ne pas modifier le comportement des proies.
Limiter les sorties nocturnes motorisées qui perturbent chouettes et hiboux.
Signaler aux gardes ou aux associations tout nid dérangé ou oiseau blessé aperçu.
Une montagne vivante qui nous regarde autant que nous la regardons
On a parfois l’impression que les volcans d’Auvergne sont éternels, posés là pour nos week-ends, nos photos de coucher de soleil, nos balades en famille. Pourtant, quand les saisons se dérèglent et que les paysages s’homogénéisent, c’est tout un langage qui se perd. Les rapaces sont un peu les phrases les plus visibles de ce langage : s’ils deviennent rares, c’est que le texte du vivant se délite entre les lignes. Regarder un milan royal tourner au-dessus d’une vallée, ce n’est pas seulement admirer une silhouette élégante ; c’est constater que la vallée fonctionne encore à peu près.
Ce qui inquiète aujourd’hui les naturalistes, ce n’est pas uniquement la courbe des précipitations. C’est l’empilement de gestes minuscules qui changent la donne pour ces oiseaux : un quad qui passe plus souvent, un nouveau circuit de trail, une prairie fauchée plus tôt “parce qu’il fait sec”. Dans ces paysages volcaniques, le climat agit comme un accélérateur sur un terrain déjà fragilisé par nos usages. **Les rapaces, eux, n’ont pas de plan B.** Ils s’adaptent un temps, déplacent un nid, changent de versant, puis viennent un jour à manquer d’options. Là, le silence remplace les cris.
La vraie question n’est peut-être pas : “Pleuvra-t-il assez pour les volcans d’Auvergne ?” Elle ressemble davantage à : “Accepterons-nous de laisser des espaces où le vivant n’est pas à notre service immédiat ?”. Chacun garde en mémoire un vol d’aigle, un sifflement de buse, un point noir qui tourne longtemps dans le ciel d’été. Ces souvenirs-là valent qu’on renonce à quelques mètres de hors-piste ou à un cliché spectaculaire. L’Auvergne volcanique ne disparaîtra pas du jour au lendemain, mais la façon dont nous la regardons et la pratiquons décidera du nombre de rapaces qui planeront encore au-dessus des crêtes quand nos enfants lèveront la tête.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Les paysages volcaniques évoluent vite
Changement des prairies, friches, infrastructures touristiques et pratiques de loisirs
Mieux comprendre pourquoi le décor “semble” le même alors qu’il se fragilise pour les rapaces
Le manque de pluie n’est pas l’unique coupable
Effet combiné du climat et des usages humains : dérangement, disparition des proies, perte de sites de nidification
Changer de regard sur les vraies causes du déclin des rapaces et éviter les fausses évidences
Nos gestes quotidiens peuvent ralentir l’érosion du vivant
Respect des zones de quiétude, distance avec les nids, pas de drones ni de “nourrissage” improvisé
Disposer d’actions simples, concrètes, à la portée de chacun pour préserver la présence des rapaces en Auvergne
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi la sécheresse n'est-elle pas la seule cause du déclin des rapaces ?
Le manque de pluie n'est qu'un révélateur, pas la cause unique. Les rapaces disparaissent surtout quand les proies manquent parce que les prairies sont fauchées trop tôt, ou quand les sites de nidification sont dérangés par les sports de nature et les activités humaines répétées.
Comment une haie arrachée ou une piste élargie affectent-elles vraiment les rapaces ?
À l'échelle d'un rapace, un détail change tout : une haie arrachée, une pâture retournée ou une piste élargie qui coupe une zone de tranquillité peut forcer l'oiseau à quitter un perchoir clé, à abandonner une proie ou un nid exposé. Ces petites morsures du territoire, additionnées, créent un effet ciseau.
Quel est l'impact des drones et de la photographie sur les rapaces ?
Un rapace dérangé par un engin volant voit un prédateur, pas un gadget, et peut être forcé à quitter un perchoir clé. Approcher pour une photo peut aussi faire abandonner un nid exposé. Chaque geste spectaculaire brouille les repères de ces oiseaux.
Pourquoi faut-il éviter de laisser des restes de pique-nique pour les animaux ?
Ces gestes brouillent les repères des rapaces. Un rapace qui s'habitue aux déchets change de régime alimentaire et perd ses comportements naturels de chasse, le rendant vulnérable.
Qu'est-ce qu'une zone de quiétude et pourquoi la respecter ?
Une zone de quiétude est littéralement une salle de maternité pour la faune où les rapaces peuvent nicher, chasser et élever leurs jeunes. Ce n'est pas un décor pour touristes, c'est un espace vital où un simple détour de quelques minutes protège les oisillons.