Longtemps en hausse constante, les scores de QI reculent désormais dans plusieurs pays riches, notamment en Europe du Nord, intriguant les chercheurs.
Après un siècle de progression régulière, les performances aux tests de quotient intellectuel commencent à se tasser, voire à baisser, dans certains pays comme la Norvège, le Danemark, la Finlande ou les États-Unis. Cette inflexion, détaillée par le média scientifique américain Big Think, ne signifie pas que les populations deviennent brusquement moins intelligentes, mais elle ouvre une vraie enquête sur ce qui a façonné – puis semble grignoter – ces gains.
Le « Flynn effect », un siècle de QI en hausse
Au XXe siècle, une tendance massive a surpris les psychologues : d’une génération à l’autre, les scores de QI montaient presque partout. Ce phénomène a reçu un nom, le « Flynn effect », en hommage au politologue néo-zélandais James Flynn, qui l’a documenté et popularisé.
Une méta-analyse publiée en 2015 dans la revue scientifique Perspectives on Psychological Science a passé au crible 271 échantillons, près de 4 millions de personnes et 31 pays. Elle confirmait un constat robuste : entre 1909 et 2013, la plupart des pays étudiés voyaient leurs scores de QI progresser nettement au fil des décennies.
Le « Flynn effect » désigne une hausse marquée des performances aux tests de QI au XXe siècle, trop rapide pour s’expliquer par la génétique.
James Flynn, décédé en 2020, insistait pourtant sur un point clé : selon lui, les tests de QI ne mesurent pas directement une « intelligence innée », mais une forme de performance cognitive, liée à l’environnement, à la scolarité et à l’habitude de manipuler des notions abstraites. La plupart des chercheurs convergent sur ce diagnostic : un changement aussi rapide en une ou deux générations ne peut pas être génétique.
Cette certitude rend le retournement actuel plus intrigant. Si l’environnement a permis ces gains spectaculaires, il doit aussi être au cœur de leur érosion.
Norvège, Danemark, Finlande : les premiers signaux de recul
Norvège : plus de 700 000 conscrits passés au crible
Le cas le plus net vient de Norvège. Dans ce pays nordique, plus de 700 000 hommes ont passé le même test de QI entre 1962 et 1991, lors de leur visite de conscription pour le service militaire. Les chercheurs ont ainsi pu suivre l’évolution des scores selon l’année de naissance.
Résultat : les scores augmentent régulièrement jusqu’aux hommes nés autour de 1975. Puis la courbe s’inverse. Les générations suivantes commencent à obtenir de moins bons résultats, avec une baisse d’environ 0,2 point par an après ce pic.
Deux économistes, Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, ont publié en 2018 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences une analyse fine de ces données. En comparant des frères au sein des mêmes familles, donc ayant les mêmes parents et un contexte génétique très proche, ils montrent que la hausse, puis la baisse, se retrouvent à l’intérieur même des fratries.
En Norvège, la baisse des scores de QI touche des frères d’une même famille, ce qui permet d’écarter l’hypothèse génétique ou l’impact de l’immigration.
Cette méthode permet de rejeter plusieurs explications simples : ni la composition des familles, ni l’arrivée de nouveaux immigrés, ni un changement massif de population ne semblent à l’origine du phénomène. La piste génétique est clairement mise de côté, renforçant l’idée d’un changement dans l’environnement.
Danemark : un pic à la fin des années 1990
Au Danemark, une étude publiée dans la revue Intelligence par les chercheurs Thomas Teasdale et David Owen a examiné les résultats de plus de 500 000 hommes testés entre 1959 et 2004, là encore dans le cadre de la conscription.
Les chercheurs observent la même courbe en cloche : progression pendant plusieurs décennies, un sommet atteint à la fin des années 1990, puis une baisse. Ils écartent une explication par la nutrition, en nette amélioration sur la période, et pointent vers une évolution de la scolarité et de l’entraînement à la pensée abstraite.
Finlande : une hausse rapide, suivie d’un recul affirmé
La Finlande présente une chronologie un peu différente, mais une dynamique similaire. Dans une étude publiée également dans Intelligence, Edward Dutton et Richard Lynn ont analysé les scores d’environ 25 000 conscrits finlandais.
Entre 1988 et 1997, les performances augmentent d’environ 4 points par décennie, ce qui reste une hausse significative. Puis la tendance s’inverse : jusqu’en 2009, les scores reculent d’environ 2 points par décennie. Les auteurs signalent que les preuves les plus solides de ce retournement concernent surtout la Finlande, dans leur échantillon.
Les États-Unis, un paysage plus contrasté
Outre-Atlantique, le tableau est moins linéaire. Une vaste étude dirigée par Elizabeth Dworak, avec William Revelle et David Condon, a observé 394 378 Américains testés entre 2006 et 2018. Les résultats, publiés en 2023, montrent des trajectoires différentes selon les domaines cognitifs.
Les scores de raisonnement verbal baissent.
Les performances en matrices (raisonnement logique abstrait) reculent aussi.
Les capacités de raisonnement spatial, elles, progressent.
Elizabeth Dworak, chercheuse à la faculté de médecine Feinberg de l’université Northwestern, résume cette complexité en rappelant : « Cela ne signifie pas que leurs capacités mentales sont plus faibles ou plus élevées ; c’est simplement une différence de scores. » Autrement dit, les tests ne mesurent pas exactement la même chose au fil du temps, ou la vie quotidienne n’entraîne plus les mêmes compétences.
La génétique écartée, l’environnement sur le banc des accusés
Les travaux norvégiens, fondés sur la comparaison de frères, ont servi de test sévère pour l’hypothèse génétique. Si des enfants issus des mêmes parents, élevés dans un cadre familial similaire, affichent une baisse de scores d’une génération à l’autre, la cause ne peut plus être imputée à un changement de patrimoine génétique national.
Les chercheurs se tournent alors vers les facteurs environnementaux. Quelques pistes dominent le débat :
Les transformations de l’école et des programmes.
La saturation des gains : les progrès les plus faciles auraient déjà été réalisés.
Les changements d’habitudes culturelles, notamment la lecture.
La méta-analyse de 2015 signalait d’ailleurs que la hausse des scores tendait déjà à ralentir ces dernières décennies, comme si un plafond relatif avait été approché.
Lecture, attention, écrans : ce que montrent les données
Les hypothèses fleurissent : recul de la lecture, omniprésence des écrans, effritement de l’attention, transformations du travail… Mais toutes ne résistent pas aux chiffres.
La lecture en chute libre chez les adolescents américains
L’une des explications les mieux étayées concerne la lecture. La psychologue américaine Jean Twenge, professeure à l’université d’État de San Diego, a étudié l’évolution des pratiques culturelles des jeunes. Selon ses travaux, la part des élèves de terminale (12th grade aux États-Unis) déclarant ne jamais lire pour le plaisir a presque triplé entre 1976 et 2016, pour atteindre environ un tiers des adolescents.
La proportion de lycéens américains qui ne lisent jamais par plaisir a quasiment triplé en quarante ans, atteignant un jeune sur trois.
Lire des romans, des essais ou des articles exige un effort de concentration prolongé, enrichit le vocabulaire et l’aisance avec les concepts abstraits. Le recul de cette pratique pourrait donc peser sur certains types de tests de QI, notamment verbaux.
L’attention ne s’effondre pas comme on le croit
Une autre idée très répandue consiste à dire que notre attention serait en chute libre, sous l’effet des smartphones et des réseaux sociaux. Une méta-analyse publiée en 2024 dans la revue Personality and Individual Differences par Andrzejewski, Zeilinger et Pietschnig apporte un contrepoint important.
Les auteurs se sont penchés sur des tests standardisés d’attention chez l’adulte, sur une longue période. Leur constat : les performances moyennes ne s’effondrent pas, elles augmentent même de façon modérée. Cette observation va à rebours du récit alarmiste d’une « génération incapable de se concentrer ».
Le paysage est donc nuancé : certaines compétences cognitives semblent reculer, d’autres se maintiennent ou progressent. Les changements de style de vie ne tirent pas tous dans le même sens.
Et en France, à quoi faut-il s’attendre ?
La source citée par Big Think se concentre sur la Norvège, le Danemark, la Finlande et les États-Unis. La France n’y figure pas directement. Les chercheurs français s’interrogent toutefois sur la possibilité d’évolutions comparables dans l’Hexagone.
En France, les tests de QI ne sont pas généralisés à l’échelle nationale comme les tests de conscription nordiques. Les données disponibles passent plutôt par :
les évaluations scolaires (par exemple les tests en CP et en 6e) ;
les enquêtes internationales de type Pisa, qui mesurent des compétences en lecture, mathématiques et sciences ;
des études cliniques ou locales utilisant des tests de QI.
Les enquêtes Pisa ont déjà mis en lumière un tassement, voire un recul, de certains résultats des élèves français dans la durée. Ces évaluations ne mesurent pas le QI stricto sensu, mais elles s’intéressent à des compétences proches : compréhension de textes, raisonnement, résolution de problèmes.
Pour un lecteur français, la principale leçon tient donc moins à un chiffre précis qu’à une dynamique : la performance cognitive moyenne n’est pas figée. Elle réagit à la qualité de l’école, à l’accès à la lecture, à la stimulation intellectuelle quotidienne et au contexte socio-économique.
Ce que les chercheurs cherchent encore à comprendre
Malgré des dizaines d’articles scientifiques, aucun consensus n’émerge sur une cause unique. Plusieurs pistes restent discutées, parfois de concert :
Les changements éducatifs : moins d’entraînement au calcul mental, davantage d’outils numériques, méthodes pédagogiques renouvelées, mais pas toujours évaluées sur le long terme.
La structure du travail : certains métiers très routiniers mobilisent peu la pensée abstraite et le raisonnement complexe, contrairement à des emplois tertiaires qualifiés.
L’environnement culturel : temps passé devant des contenus courts, rapides, peu exigeants, au détriment d’activités plus lentes et analytiques.
La santé et le bien-être : qualité du sommeil, exposition à certains polluants, stress chronique, autant de facteurs susceptibles d’influer sur les performances cognitives.
Les données montrent clairement trois choses : la montée des scores au XXe siècle, un retournement dans plusieurs pays riches depuis la fin du siècle, et l’absence d’explication simple, unique et définitivement validée.
Ce que cela implique concrètement pour le quotidien
Pour un lecteur non spécialiste, la notion de QI peut paraître abstraite. Dans la pratique, les tests de QI combinent plusieurs épreuves : vocabulaire, logique, raisonnement spatial, mémoire de travail. Une variation de quelques points en moyenne ne transforme pas brutalement la vie quotidienne, mais elle peut refléter des changements de fond.
Un exemple concret : si un pays lit beaucoup moins, mais manipule davantage des interfaces numériques visuelles, ses habitants pourraient progresser dans des tâches spatiales ou de reconnaissance de schémas, tout en perdant en aisance verbale ou en compréhension fine de textes longs. C’est exactement le type de mouvement contrasté observé aux États-Unis.
À l’échelle individuelle, les chercheurs rappellent qu’un score de QI reste un indicateur imparfait. L’expérience, la motivation, la santé mentale, les compétences sociales ou la créativité jouent un rôle majeur dans la réussite personnelle, au-delà de la seule performance à un test standardisé.
D’un point de vue collectif, ces résultats incitent plutôt à s’interroger sur les choix de société : quelle place accorder à la lecture, à la formation continue, à la qualité du sommeil des enfants, ou encore à la réduction des inégalités scolaires ? Les études sur le « Flynn effect » et son retournement n’apportent pas encore toutes les réponses, mais elles mettent clairement en lumière l’influence du cadre de vie sur nos capacités de réflexion.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Le « Flynn effect » désigne la hausse généralisée des scores de QI observée au XXe siècle, nommée d'après le politologue néo-zélandais James Flynn qui l'a documentée. Entre 1909 et 2013, la plupart des pays étudiés voyaient leurs scores progresser nettement d'une génération à l'autre.
Les tests de QI mesurent-ils l'intelligence innée ?
Non, selon James Flynn et la plupart des chercheurs, les tests de QI mesurent une forme de performance cognitive liée à l'environnement, à la scolarité et à l'habitude de manipuler des notions abstraites, plutôt que l'intelligence innée. C'est pourquoi un changement aussi rapide en une ou deux générations ne peut pas être génétique.
Pourquoi le déclin touche-t-il même les frères d'une même famille ?
Les chercheurs norvégiens ont comparé des frères au sein des mêmes familles pour contrôler les variables génétiques et familiales. Puisque la baisse apparaît entre frères d'une même génération et la suivante, elle ne peut pas s'expliquer par la génétique, l'immigration ou un changement de composition des populations.
Cela signifie-t-il que les jeunes deviennent moins intelligents ?
Non, comme le précise Elizabeth Dworak, cela ne signifie pas que les capacités mentales sont plus faibles ou plus élevées, c'est simplement une différence de scores. Les tests peuvent mesurer différemment au fil du temps, ou la vie quotidienne n'entraîne plus les mêmes compétences.
Quelles sont les principales hypothèses expliquant ce déclin ?
Les chercheurs explorent plusieurs pistes : le recul de la lecture chez les adolescents, l'omniprésence des écrans et l'effritement de l'attention, les transformations des programmes scolaires, et l'hypothèse que les gains les plus faciles auraient déjà été réalisés (saturation des gains).