En Chine, un géant des onduleurs solaires affirme avoir déclenché puis maîtrisé une instabilité grave sur une centrale de 500 mégawatts.
À Qinghai, dans l’ouest de la Chine, l’industriel Sungrow assure avoir réalisé une expérience inédite sur une immense centrale solaire couplée à du stockage. Le groupe dit avoir provoqué volontairement une instabilité électrique redoutée des ingénieurs, puis l’avoir éliminée en temps réel. Une étape présentée comme décisive pour les réseaux électriques saturés d’énergies renouvelables, rapporte le média en ligne français Media24.fr.
Une oscillation volontaire sur une centrale de 500 mégawatts en Chine
Le 17 septembre 2026, Sungrow, l’un des deux plus grands fabricants mondiaux d’onduleurs solaires, annonce avoir reproduit puis supprimé une « oscillation à large bande » sur une centrale solaire et de batteries de 500 mégawatts située dans la province de Qinghai, en Chine.
Cette oscillation n’est pas une simple variation de courant. Il s’agit d’un phénomène dynamique où la tension et la puissance se mettent à fluctuer à des fréquences parasites, jusqu’à mettre en péril la stabilité du réseau. L’entreprise affirme avoir déclenché elle-même cette situation critique sur une installation réelle, puis l’avoir résorbée grâce à une nouvelle génération de contrôle d’onduleurs.
Sungrow affirme avoir, pour la première fois, provoqué et étouffé une oscillation à large bande sur une centrale solaire industrielle de 500 mégawatts.
Ce test, présenté comme une première mondiale dans un communiqué officiel de Sungrow, reste pour l’instant une revendication du constructeur. Aucun organisme indépendant n’a encore publié de validation publique de ces performances.
L’ennemi invisible des réseaux bourrés de renouvelables
Un « effet Larsen » appliqué à l’électricité
Les ingénieurs comparent l’oscillation à un effet Larsen électrique. Quand un micro placé trop près d’une enceinte capte le son qu’elle émet, le signal tourne en boucle, s’amplifie et finit par produire un sifflement insupportable. Sur un réseau électrique, une boucle similaire peut se former entre des équipements électroniques qui dialoguent mal avec le système.
Les centrales électriques traditionnelles, avec leurs turbines lourdes tournant à grande vitesse, apportent une inertie naturelle. Elles absorbent les à-coups et maintiennent la fréquence du réseau relativement stable. À l’inverse, les parcs solaires, éoliens et les batteries sont reliés au réseau via des onduleurs, des boîtiers électroniques capables de réagir très vite mais dépourvus de masse tournante.
Sur un réseau dit « faible » – peu maillé, insulaire ou très éloigné des grandes centrales conventionnelles –, ces onduleurs peuvent entrer en résonance entre eux. Les fluctuations se propagent et s’amplifient, jusqu’à entraîner des déconnexions massives ou des pannes locales. Le problème est connu depuis des années, mais reste difficile à reproduire en conditions réelles, ce qui complique sa compréhension.
Des incidents réels aux conséquences lourdes
L’oscillation n’est pas une curiosité académique. Media24.fr rappelle plusieurs incidents marquants documentés par des rapports internationaux :
Incident
Année et lieu
Conséquence
BorWin1 (raccordement éolien en mer)
2014, Allemagne
Équipements endommagés, arrêt d’environ six mois, pertes évaluées à des centaines de millions d’euros
Parc éolien de Hornsea
2019, Royaume-Uni
Grande panne du 9 août, environ 3,2 % de la charge perdue, près d’un million d’usagers privés de courant
Île de Kauai
2021, États-Unis (Hawaï)
Oscillations à 18–20 hertz sur un réseau insulaire très fortement alimenté par le solaire
Black-out ibérique
2025, Espagne et Portugal
Panne géante ; oscillations parmi une quinzaine de facteurs, emballement de tension, isolement de la péninsule du reste du réseau européen
L’événement le plus spectaculaire reste le black-out ibérique du 28 avril 2025. L’Espagne et le Portugal se sont retrouvés dans le noir après une série de déconnexions en chaîne. Le rapport final d’ENTSO-E, l’association européenne des gestionnaires de réseaux de transport, évoque au moins quinze causes combinées : oscillations à basse fréquence, contrôle défaillant de la tension, manque de puissance réactive, protections inadaptées.
Le président du conseil d’ENTSO-E insiste : le problème principal ne vient pas, en soi, des énergies renouvelables, mais du contrôle fin de la tension sur un réseau de plus en plus peuplé d’onduleurs. Si ces équipements deviennent instables, c’est tout le système qui se fragilise.
La stratégie de Sungrow : provoquer le mal pour le soigner
Une expérience en conditions grandeur nature
Dans ce contexte, l’expérience de Qinghai marque une rupture. Plutôt que d’attendre qu’une oscillation survienne par malchance sur un réseau réel, Sungrow dit l’avoir déclenchée lui-même sur une centrale industrielle, dans un environnement contrôlé.
L’entreprise explique avoir identifié trois ingrédients nécessaires à la naissance du phénomène. Une fois cette configuration réunie, l’oscillation se serait manifestée, permettant de tester en direct les contre-mesures intégrées aux onduleurs. L’image choisie par Media24.fr est celle d’un pompier qui allume un feu maîtrise pour vérifier l’efficacité de ses lances.
Sur la centrale de Qinghai, l’objectif affiché était double : reproduire une instabilité réelle, puis démontrer la capacité à la juguler en quelques dizaines de millisecondes.
Un contrôle ultra-rapide et le « grid-forming »
La solution se compose de deux briques principales, selon le communiqué de Sungrow :
un système d’analyse en temps quasi réel qui évalue en permanence la « force » du réseau et ajuste le comportement des onduleurs en environ quarante millisecondes ;
un mode de pilotage dit « grid-forming », où l’onduleur ne se contente plus de suivre la tension existante, mais impose lui-même une référence stable, comme une sorte d’amortisseur électronique.
Dans un fonctionnement classique, les onduleurs sont « suiveurs » de réseau : ils injectent de la puissance en se calant sur la fréquence et la tension déjà présentes. En mode grid-forming, ils deviennent au contraire des générateurs de référence. Ils peuvent soutenir la tension, encaisser des perturbations et contribuer à stabiliser le système, un rôle historiquement réservé aux machines synchrones des centrales thermiques ou hydrauliques.
Sungrow affirme que sa technologie reste efficace sur une grande plage de conditions, y compris lorsque le réseau est très « faible ». La firme met en avant une détection de l’état du réseau en quarante millisecondes, mais ces chiffres proviennent exclusivement de son propre communiqué.
Un signal géopolitique : la Chine avance sur la stabilité des réseaux
Media24.fr rappelle que la Chine domine déjà largement le marché des panneaux solaires, et qu’elle occupe une place centrale dans celui des onduleurs. Des groupes comme Sungrow ou Huawei y jouent un rôle majeur, aux côtés d’acteurs historiques non chinois comme ABB.
Avec ce test de Qinghai, Pékin ne se contente plus d’inonder le monde de matériel bon marché. Le pays se positionne aussi sur la partie la plus sensible et la plus sophistiquée de l’architecture électrique : la stabilité des réseaux fortement alimentés par des convertisseurs électroniques.
Si cette démonstration est confirmée par des essais indépendants, elle renforcerait l’idée que la Chine maîtrise à la fois la production de masse et les technologies de contrôle avancées. Elle serait alors en mesure de proposer non seulement des panneaux et des onduleurs, mais aussi des solutions clés en main pour sécuriser des réseaux entiers, un enjeu stratégique pour la transition énergétique mondiale.
Media24.fr souligne toutefois la prudence nécessaire. L’annonce émane d’un communiqué d’entreprise. La mention de « première mondiale », la rapidité d’adaptation annoncée ou la plage de fonctionnement des onduleurs sont des affirmations de Sungrow. Reproduire une oscillation sur une centrale unique ne signifie pas être capable de dompter tous les scénarios possibles sur un système national comprenant des milliers d’installations hétérogènes.
Ce que cela signifie pour la France et ses réseaux électriques
En France, le réseau de transport d’électricité reste dominé par le nucléaire et l’hydraulique, pilotés par des alternateurs synchrones lourds. Cette configuration confère encore une inertie importante au système. Mais la montée rapide de l’éolien, du solaire et des batteries multiplie le nombre d’onduleurs connectés, en particulier sur les réseaux régionaux et insulaires.
Le gestionnaire du réseau de transport français travaille déjà sur ces enjeux de stabilité, avec des études, des essais de solutions grid-forming et des règles de raccordement de plus en plus exigeantes pour les nouveaux parcs renouvelables. Les principes sont similaires à ceux décrits dans les rapports internationaux cités par Media24.fr : mesurer de mieux en mieux les interactions entre onduleurs, anticiper les oscillations possibles et équiper les installations de fonctions d’amortissement.
Dans les années à venir, les projets de centrales solaires ou éoliennes en France devront intégrer davantage de services au réseau : soutien de tension, fourniture de puissance réactive, contribution à la fréquence. Les technologies d’onduleurs capables de former le réseau, comme celles mises en avant par Sungrow, pourraient donc trouver une place croissante, à condition de prouver leur efficacité dans des tests supervisés par les autorités et les gestionnaires de réseau.
Oscillations, inertie, grid-forming : quelques repères techniques
Pour un lecteur français non spécialiste, plusieurs notions méritent d’être clarifiées, tant elles structurent le débat sur les réseaux du futur.
Qu’est-ce qu’un réseau « faible » ?
Un réseau dit « faible » ne signifie pas qu’il transporte peu de puissance. Il peut au contraire relier d’importantes installations. Ce terme désigne plutôt un maillage limité, des liaisons longues, un manque de sources d’inertie et une sensibilité accrue aux variations de charge. Les îles, certaines régions éloignées ou des postes de raccordement très chargés peuvent présenter ce profil.
Dans ces configurations, une modification brusque de production ou de consommation provoque des variations de tension et de fréquence plus importantes qu’au cœur d’un réseau dense. Les onduleurs y sont donc plus susceptibles d’entrer en résonance et de nourrir des oscillations.
Pourquoi l’inertie électrique compte autant
L’inertie est la capacité du système à résister aux changements rapides. Dans un réseau classique, les masses tournantes des turbines jouent le rôle d’un volant d’inertie mécanique. Si une centrale s’arrête brutalement, ce volant ralentit progressivement, laissant le temps aux autres moyens de production ou aux protections de réagir.
Avec le solaire et l’éolien raccordés par onduleurs, ce volant disparaît. La fréquence peut alors dériver plus vite, et certaines perturbations se développer en quelques dizaines de millisecondes, ce qui impose des systèmes de contrôle beaucoup plus rapides. C’est précisément ce segment que vise la technologie testée en Chine par Sungrow.
De nombreuses études internationales considèrent qu’un parc important d’onduleurs en mode grid-forming pourrait, à terme, recréer une forme « d’inertie synthétique ». Cette inertie ne viendrait plus de la rotation d’une masse, mais d’algorithmes qui forcent les convertisseurs à réagir comme s’ils étaient des alternateurs classiques.
Dans la décennie qui s’ouvre, la compétition entre industriels portera donc autant sur la capacité à produire des panneaux solaires à bas coût que sur ces briques de contrôle invisibles, mais cruciales, qui permettront d’éviter que les réseaux du futur ne se transforment en gigantesques systèmes nerveux à fleur de peau.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.