EUROTEL

Ce dingo est mort entre 4 et 7 ans il y a 1 000 ans : pendant des siècles, des humains ont déposé des offrandes sur sa tombe

Ce dingo est mort entre 4 et 7 ans il y a 1 000 ans : pendant des siècles, des humains ont déposé des offrandes sur sa tombe

En Australie, des archéologues ont mis au jour la sépulture millénaire d’un dingo, traité comme un véritable membre de la communauté.

Dans l’ouest de la Nouvelle-Galles du Sud, sur les terres Barkindji en Australie, une tombe de dingo vieille d’environ 1 000 ans révèle une relation intime entre humains et animal. Cette découverte, détaillée par le média scientifique qui relaie l’étude publiée dans la revue Australian Archaeology, montre que ce canidé, appelé « garli » en langue Barkindji, a été soigné, honoré et symboliquement nourri pendant des siècles.

Un squelette révélé par l’érosion au bord de la rivière

Pendant près d’un millénaire, les os du dingo sont restés enfouis dans un amas coquillier au bord de la rivière Baaka/Darling, dans l’actuel parc national de Kinchega. L’érosion des berges a peu à peu dévoilé le squelette, attirant l’attention de l’aîné Barkindji Uncle Badger Bates et de l’archéologue Dan Witter.

Les Barkindji nomment le dingo « garli ». Pour ce peuple, ces animaux ne sont pas de simples bêtes sauvages. L’étude rappelle que les anciens insistent depuis longtemps sur le lien profond entre les Barkindji et les garli, un lien que beaucoup d’Occidentaux perçoivent mal, habitués à considérer le dingo comme un prédateur farouche difficile à approcher.

Les chercheurs ont daté l’inhumation entre 963 et 916 ans avant aujourd’hui, grâce à une vertèbre analysée au carbone 14. Il s’agit du premier enterrement de dingo publié pour cette région de Nouvelle-Galles du Sud.

Le garli a été enterré il y a près de 1 000 ans dans un cimetière de coquilles au bord de la Baaka/Darling, sur un mode comparable aux sépultures humaines locales.

Face à la menace d’une destruction du site par les crues et l’érosion, la tombe a été fouillée en 2023. Avant le début des travaux, les aînés Barkindji ont conduit une cérémonie de fumigation, marquant le caractère sacré du lieu.

Un « vieux » dingo qui a choisi de rester avec les humains

L’examen d’une canine inférieure encore intacte a permis d’estimer l’âge de l’animal à sa mort : entre 4 et 7 ans. Pour un dingo, il s’agit déjà d’un âge avancé.

Les chercheurs rappellent que les tentatives de domestication des dingos étaient réputées vouées à l’échec : les jeunes animaux recueillis dans les campements avaient tendance à retourner à la vie sauvage à la maturité sexuelle. Ce garli fait exception : les données suggèrent qu’il est resté auprès des humains durant toute sa vie adulte.

Ses dents livrent aussi un indice fort sur son mode de vie. Les molaires sont très usées, un schéma déjà observé chez d’autres dingos enterrés, mais inhabituel chez les dingos strictement sauvages. Dans la nature, ce sont plutôt les incisives et les prémolaires qui s’abîment, utilisées pour capturer et déchiqueter les proies.

Les auteurs de l’étude proposent une explication : ce type d’usure correspond à un animal qui mord et broie des os, des restes ou des aliments chargés de particules abrasives autour des campements humains, plutôt qu’à un prédateur autonome dans le bush.

  • Usure des molaires : compatible avec une alimentation à base de restes de campement.
  • Age avancé : 4 à 7 ans, inhabituel pour un dingo vivant sans aide.
  • Présence dans un contexte funéraire structuré : indice de statut particulier.

Un animal blessé qui a été soigné et accompagné

Le squelette porte aussi les traces d’un passé mouvementé. Trois côtes présentent des fractures anciennes parfaitement consolidées, peut-être provoquées par un coup de kangourou. La fibula droite a également été brisée puis presque totalement ressoudée au moment de sa mort.

Les auteurs de l’étude estiment qu’un tel cumul de blessures n’exclut pas une survie autonome, mais que, dans ce contexte de proximité humaine, l’hypothèse la plus vraisemblable reste celle d’un animal soutenu et soigné par la communauté.

« Ce qui marque à propos de garli, c’est qu’il était âgé et bien soigné », souligne le spécialiste du dingo Loukas Koungoulos, de l’université d’Australie-Occidentale. « Les blessures consolidées, les dents usées et l’enterrement soigné nous disent que cet animal a vécu longtemps aux côtés des humains, et que sa mort a été marquée volontairement et avec respect. »

Le garli ne semble donc pas avoir été un simple auxiliaire utilitaire. Son traitement évoque davantage un compagnon, voire un membre du groupe doté d’un statut comparable à celui d’un parent.

Une tombe enrichie pendant des siècles

Les archéologues ont mis au jour le garli au cœur d’un amas de coquilles d’eau douce et de restes culturels, au bord de la rivière. L’analyse fine du dépôt montre que des coquilles ont été déposées au moment de l’inhumation, puis régulièrement ajoutées durant plusieurs siècles.

Les Barkindji décrivent ce geste comme un rituel de « nourrissage » de l’ancêtre garli. Ce type d’attention à long terme est habituellement réservé aux défunts humains, en particulier aux mères et aux anciens.

Les coquilles ajoutées pendant des générations auraient servi d’offrandes alimentaires à l’ancêtre dingo, comme on le ferait pour un aïeul humain respecté.

Pour la chercheuse Amy Way, citée dans la présentation de l’étude, le parallèle est frappant : si garli est enterré avec le même soin que les ancêtres humains, et que le site continue d’être « nourri » pendant des siècles, cela signifie que ces animaux pouvaient être « profondément valorisés et aimés ».

Selon le compte rendu associé à la publication, les archéologues considèrent qu’il s’agit probablement de la première documentation scientifique d’un rituel de nourrissage post mortem dédié à un dingo.

Quand les savoirs autochtones éclairent les fouilles

L’étude met en avant la complémentarité entre la science et la mémoire Barkindji. Les datations, l’analyse des sédiments, l’examen des dents et des fractures dressent un cadre temporel et biologique. Mais l’interprétation culturelle – la signification des coquilles, le statut de l’animal, la notion d’ancêtre – vient directement des détenteurs des savoirs locaux.

Les Barkindji rappellent que cette pratique de nourrissage funéraire n’a rien de nouveau dans leur tradition. La découverte lui donne toutefois une visibilité et une précision inédites, en montrant à quelle profondeur s’inscrivait la relation entre humains et dingos dans cette région.

Les chercheurs reconnaissent qu’une partie de la vie du garli restera inconnue : son rôle précis dans la communauté, la couleur de sa fourrure, les noms qu’on lui donnait. Mais l’association entre les ossements, les pratiques funéraires et les connaissances autochtones livre au moins une certitude : cet animal était aimé et respecté, bien au-delà d’une simple utilité pratique.

Ce que révèle cette tombe sur la relation homme–animal

Ce cas illustre une forme ancienne de lien homme–animal qui ne correspond ni à la domestication stricte du chien, ni au rapport purement utilitaire à un animal sauvage. Le garli semble occuper une position intermédiaire : ni bête d’élevage, ni créature distante des campements, mais partenaire et parent symbolique.

Pour les lecteurs français, cette situation évoque certains liens actuels avec les chiens de chasse, les chiens de travail ou les animaux de compagnie, auxquels on prête une place au sein de la famille. La particularité ici tient à deux éléments :

  • le dingo reste, biologiquement, un animal sauvage, différent du chien domestique classique ;
  • la communauté lui accorde un véritable statut d’ancêtre, avec des rituels funéraires prolongés dans le temps.

Archéologiquement, cette sépulture fournit aussi un jalon pour comprendre comment, dans différentes cultures, des espèces sauvages peuvent entrer dans la sphère sociale humaine au point de bénéficier de droits symboliques comparables à ceux des humains.

Quelle place pour les chiens dans les sépultures en France ?

En France, aucune pratique officielle ne rapproche les chiens ou les autres animaux de compagnie du statut d’ancêtres au sens rituel autochtone observé chez les Barkindji. En revanche, plusieurs éléments montrent une convergence sur l’attachement affectif.

Dans l’archéologie française, des tombes anciennes de chiens ont été mises au jour, parfois associées à des habitats humains. Ces restes suggèrent déjà une proximité, au moins à certaines périodes, entre populations et canidés. Les interprétations restent prudentes, mais l’idée de compagnons de chasse ou de gardiens valorisés n’est pas exclue.

À l’époque contemporaine, des cimetières pour animaux existent, à l’image du célèbre cimetière des chiens d’Asnières-sur-Seine, souvent présenté comme le plus ancien cimetière animalier moderne. Ce type de lieu offre aux propriétaires une manière de ritualiser la perte de leur animal, avec des tombes, des stèles et des visites régulières, un peu comme pour des proches humains.

On observe donc en France un phénomène différent dans sa forme, mais comparable dans son principe : la volonté d’honorer durablement la mémoire d’un animal, au-delà de sa simple fonction utilitaire, à travers des gestes répétés, des visites et parfois des offrandes symboliques (fleurs, objets, photos).

Un apport concret de l’étude : santé animale, datation et rituels

Cette recherche australienne apporte plusieurs enseignements utiles, y compris pour mieux comprendre d’autres contextes archéologiques :

  • Datation des restes animaux : l’usage du carbone 14 sur une vertèbre permet de situer précisément le dingo dans le temps, ce qui aide à reconstruire l’histoire des interactions humains–animaux sur le long terme.
  • Analyse de la santé : l’étude des fractures consolidées et de l’usure dentaire fournit des indices sur la qualité de vie de l’animal, son alimentation et les soins reçus.
  • Lecture des rituels : l’association entre la tombe, les coquilles et les témoignages Barkindji aide à distinguer un simple déchet animal d’un véritable dépôt funéraire.
  • Pour les archéologues, ces méthodes et ces interprétations peuvent ensuite être appliquées à d’autres sites. Un amas de coquilles ou d’os, par exemple, peut refléter soit un dépotoir alimentaire, soit un lieu de respect rituel, en fonction de sa structure, de sa durée d’utilisation et des traditions locales.

    Enfin, cette sépulture de garli souligne la force de la coopération entre science et savoirs autochtones. La datation et l’analyse anatomique seules révèlent un animal âgé, blessé et enterré. Les connaissances Barkindji transforment ce tableau en histoire de relation, de soin et de mémoire, où un dingo, il y a près de 1 000 ans, a été traité comme un véritable ancêtre.

    Défiler vers le haut