Une minuscule limace de mer venue d’Asie vient d’être sacrée star mondiale des invertébrés, grâce à un mode de vie pour le moins étonnant.
Dans un article consacré aux animaux, le site culturel américain My Modern Met relaie les résultats d’un concours organisé par le quotidien britannique The Guardian : une minuscule limace de mer, Costasiella kuroshimae, vient d’être élue « invertébré de l’année 2026 » à l’issue d’un vote international. Ce drôle de mollusque, surnommé « leaf sheep », fascine les scientifiques par sa capacité unique à vivre en partie… de la lumière du soleil.
Un concours mondial pour célébrer les invertébrés
Le titre d’« invertébré de l’année » n’a rien d’anecdotique. Créée par le journal britannique The Guardian, cette compétition en est à sa troisième édition. Elle vise à mettre en avant la diversité des animaux dépourvus de colonne vertébrale, souvent éclipsés par les mammifères ou les oiseaux dans l’actualité scientifique.
Le principe est simple : une présélection de dix espèces remarquables est soumise au vote du public à l’échelle mondiale. Cette année, le « leaf sheep » a devancé neuf autres concurrents aussi singuliers que lui, parmi lesquels :
le bourdon Patagon, une grosse abeille originaire d’Amérique du Sud, arrivé en deuxième position ;
la limule, ou crabe fer à cheval, un animal ancien au sang bleu, classé troisième ;
d’autres invertébrés rares ou menacés, choisis pour leurs capacités étonnantes ou leur importance écologique.
En remportant cette consultation, Costasiella kuroshimae n’a pas seulement gagné un concours de popularité. Son succès met en lumière une adaptation biologique parmi les plus déroutantes du règne animal.
À peine plus gros qu’un grain de riz, Costasiella kuroshimae a remporté un vote international pour ses capacités « solaires » uniques.
Qui est ce « leaf sheep », la limace de mer qui imite les plantes ?
Costasiella kuroshimae appartient à un groupe de petites limaces de mer sans coquille, les sacoglosses, qui se nourrissent d’algues. L’espèce a été décrite pour la première fois en 1993 près de l’île de Kuroshima, dans l’archipel japonais des Ryukyu. On la retrouve aussi dans des eaux tropicales autour des Philippines et de l’Indonésie.
L’animal lui-même intrigue par son apparence. Son dos est couvert de structures ramifiées, les cérates, qui lui donnent une silhouette de petite feuille ou de bouquet végétal. Ces excroissances jouent plusieurs rôles :
elles augmentent la surface d’échange avec l’eau, ce qui facilite la respiration ;
elles abritent des restes d’algues digérées, dont les parties encore actives continuent à fonctionner au sein du corps de la limace ;
elles participent à sa couleur verte, qui le camoufle au milieu des algues.
À l’échelle humaine, cette limace de mer passe complètement inaperçue. Elle mesure seulement quelques millimètres, soit l’ordre de grandeur d’un grain de riz. Dans un tapis d’algues, elle se confond facilement avec la végétation. Ce n’est qu’au microscope que ses formes délicates et ses couleurs vives révèlent un animal au fonctionnement très inhabituel.
Une limace « solaire » : comment fonctionne la kleptoplastie
Le trait le plus fascinant du « leaf sheep » se cache dans son alimentation. En se nourrissant d’algues, Costasiella kuroshimae ne digère pas tout ce qu’elle ingère. Elle conserve certains composants essentiels : les chloroplastes.
Les chloroplastes sont de minuscules structures présentes dans les cellules des plantes et des algues. Ils permettent la photosynthèse, ce processus par lequel la lumière du soleil est transformée en énergie chimique. Chez le « leaf sheep », une partie de ces chloroplastes survit à la digestion et reste fonctionnelle à l’intérieur de son corps.
Cette capacité porte un nom : la kleptoplastie. Il s’agit littéralement d’un « vol de plastes » (les chloroplastes étant un type de plastes). Quelques points clés permettent de comprendre ce phénomène :
Élément
Rôle
Algues consommées
Source des chloroplastes fonctionnels
Chloroplastes
Transforment la lumière en énergie dans le corps de la limace
Cérates
Abritent les chloroplastes et maximisent l’exposition à la lumière
Lumière solaire
Complète l’énergie tirée de la nourriture classique
Grâce à cette kleptoplastie, Costasiella kuroshimae peut temporairement capter l’énergie lumineuse comme une plante. Son corps devient ainsi une sorte d’extension vivante de l’algue qu’elle a mangée. Cette adaptation lui offre un avantage dans un environnement où la nourriture peut manquer par moments : la lumière prend alors le relais, au moins en partie.
En retenant des chloroplastes actifs, la limace de mer se transforme en petit organisme semi-solaire, capable d’exploiter la lumière du soleil comme une algue.
Un camouflage parfait dans les herbiers tropicaux
Cette façon de « recycler » des structures végétales ne sert pas uniquement à produire de l’énergie. Elle modifie aussi l’apparence du « leaf sheep ». La présence de chloroplastes vivants dans les tissus de la limace lui donne un vert intense, ponctué de motifs plus clairs et d’extrémités souvent plus sombres ou tachetées.
Dans les herbiers tropicaux du Japon, des Philippines ou de l’Indonésie, cette couleur est un atout majeur. L’animal ressemble à un fragment d’algue ou à une petite pousse flottant dans l’eau. Pour d’éventuels prédateurs, repérer cette proie parmi les feuilles devient plus difficile.
Pour les biologistes, cette double fonction – énergétique et protectrice – illustre une trajectoire évolutive très originale. Costasiella kuroshimae montre comment un animal peut incorporer, littéralement, des morceaux du monde végétal pour améliorer ses chances de survie.
Un symbole de la diversité des invertébrés
En mettant ce mollusque à l’honneur, le concours du Guardian rappelle la richesse des invertébrés marins. Derrière la silhouette attendrissante du « leaf sheep », souvent comparée à un petit mouton de feuille, se cachent plusieurs enjeux :
la compréhension de mécanismes biologiques rarissimes, comme la kleptoplastie ;
la nécessité de préserver les habitats côtiers tropicaux, où vivent ces espèces délicates ;
l’importance de rendre ces organismes visibles auprès du grand public, qui les connaît peu.
Pour la recherche, ces limaces de mer constituent des modèles intéressants. Leur capacité à maintenir en fonctionnement des chloroplastes d’algues à l’intérieur d’un organisme animal interroge les frontières classiques entre règnes végétal et animal. Elle pose aussi des questions sur les échanges génétiques possibles entre les deux, même si l’article de My Modern Met ne détaille pas ces aspects.
Et en France : où en est-on de l’étude de ces limaces « végétales » ?
En France, la recherche en biologie marine suit de près ces phénomènes. Les laboratoires spécialisés en écologie marine, en biologie cellulaire ou en physiologie animale s’intéressent à ces limaces sacoglosses, même si Costasiella kuroshimae elle-même vit dans des zones tropicales éloignées.
Les organismes français travaillent notamment sur :
les relations entre animaux marins et algues, comme le font plusieurs stations marines rattachées au CNRS ou aux universités ;
les symbioses entre organismes différents, un champ qui inclut, entre autres, les coraux et leurs micro-algues ;
l’impact du changement climatique sur les communautés d’invertébrés marins.
Les équivalents français de ce type de concours sont plus rares, mais des initiatives existent pour sensibiliser le public aux invertébrés, par exemple à travers des expositions dans les aquariums, des programmes pédagogiques ou des actions menées par des associations naturalistes. Les limaces de mer, souvent très colorées, y tiennent une place grandissante, car elles constituent un support visuel puissant pour parler de biodiversité.
Une adaptation qui éclaire la photosynthèse
Au-delà de son aspect mignon, le « leaf sheep » offre un cas d’étude concret pour expliquer des notions parfois abstraites. La photosynthèse, au cœur de la kleptoplastie, repose sur quelques principes clés :
Les chloroplastes captent la lumière grâce à des pigments comme la chlorophylle.
Ils transforment cette énergie lumineuse en énergie chimique, stockée dans des molécules.
Les organismes qui les abritent, qu’il s’agisse d’algues, de plantes ou ici d’une limace, utilisent ensuite cette énergie pour leurs besoins vitaux.
Chez la plupart des animaux, cette étape est absente : l’énergie vient uniquement de la nourriture. Chez Costasiella kuroshimae, la frontière se brouille. La nourriture fournit non seulement des nutriments, mais aussi des « usines énergétiques » prêtes à l’emploi, capables de travailler à partir de la lumière ambiante.
Cette singularité peut servir de support pédagogique, par exemple dans des animations sur le littoral ou des ateliers en classe. Elle montre que les mécanismes fondamentaux de la vie, comme la production d’énergie, peuvent se décliner sous des formes étonnamment variées.
Un ambassadeur inattendu pour les océans tropicaux
En donnant la première place de son concours 2026 à ce mollusque de la taille d’un grain de riz, le Guardian choisit un ambassadeur discret mais parlant pour les milieux marins tropicaux. Costasiella kuroshimae vit dans des zones soumises aux pressions habituelles : réchauffement de l’eau, pollution côtière, dégradation des herbiers et des récifs.
Pour un lecteur français, ce choix rappelle que la protection de la biodiversité ne concerne pas uniquement les grandes espèces emblématiques. Des animaux presque invisibles à l’œil nu, comme cette limace « solaire », jouent un rôle dans les écosystèmes et révèlent des stratégies de survie qui enrichissent notre compréhension du vivant.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
C'est un phénomène biologique lors duquel Costasiella kuroshimae absorbe les chloroplastes des algues qu'elle consomme et les conserve vivants et fonctionnels dans son propre corps. Ces chloroplastes continuent à réaliser la photosynthèse, transformant la lumière solaire en énergie chimique au profit de la limace.
Où vit cette limace de mer ?
Costasiella kuroshimae a été décrite pour la première fois en 1993 près de l'île de Kuroshima dans l'archipel japonais des Ryukyu. On la retrouve aussi dans les eaux tropicales autour des Philippines et de l'Indonésie.
Pourquoi son apparence ressemble-t-elle à une feuille ?
Son dos est couvert de structures ramifiées appelées cérates qui lui donnent une silhouette de petite feuille. Ces excroissances abritent les chloroplastes et les restes d'algues digérées, ce qui lui confère aussi une couleur verte qui la camoufle parmi les algues.
Quel est l'objectif du concours « invertébré de l'année » ?
Créé par The Guardian et en est à sa troisième édition, ce concours vise à mettre en avant la diversité des animaux dépourvus de colonne vertébrale, souvent éclipsés par les mammifères ou les oiseaux dans l'actualité scientifique.
Comment cette capacité à se nourrir de lumière aide-t-elle la limace à survivre ?
La kleptoplastie offre un avantage majeur dans un environnement tropical où la nourriture peut manquer par moments. En captant l'énergie lumineuse comme une plante, la limace complète partiellement son énergie tirée de la consommation classique d'algues.