Dans près de trente pays riches, les couples où la femme gagne davantage se séparent plus souvent, selon une vaste étude internationale.
Publié dans la revue scientifique Journal of Marriage and Family et relayé par un site d’information anglophone spécialisé, ce travail mené dans 29 pays à hauts revenus bouscule une idée bien ancrée : le « machisme » ou l’attachement au modèle de l’homme principal gagne-pain ne suffirait pas à expliquer pourquoi ces couples rompent davantage.
Une méga-étude sur plus d’un demi-million de couples
L’enquête, dirigée par Pilar Gonalons-Pons, chercheuse à l’université de Pennsylvanie (États-Unis), s’appuie sur des données d’une ampleur rare. Les auteurs ont analysé des panels harmonisés concernant 544 911 couples hétérosexuels suivis entre 2004 et 2020 dans 29 pays à revenu élevé.
437 102 couples mariés
107 809 couples en union libre
Période couverte : de 2004 à 2020
Pays concernés : uniquement des économies dites « à haut revenu »
Ces données proviennent de grandes enquêtes de ménages internationales. Les chercheurs ont utilisé des modèles statistiques pour observer le lien entre la situation de « femme qui gagne plus » et la probabilité de séparation, tout en testant plusieurs pistes explicatives.
Oui, les couples où la femme gagne plus se séparent davantage
Premier constat : le phénomène, déjà mis en lumière par des travaux antérieurs, se confirme. Les couples dans lesquels la femme perçoit un revenu supérieur à celui de son partenaire se séparent plus souvent que les autres.
Selon l’étude, ces couples sont en moyenne 36 % plus susceptibles de se séparer que ceux où l’homme reste le principal pourvoyeur de revenus.
Ce chiffre ne signifie pas que la rupture est automatique, mais il indique un risque statistique plus élevé. Cette surprobabilité apparaît dans l’ensemble des pays étudiés, même si les contextes sociaux et les politiques familiales varient fortement d’un État à l’autre.
Le machisme mis en cause… puis en grande partie disculpé
Une explication dominait jusqu’ici la littérature scientifique : l’idée que les normes de genre traditionnelles, qui font de l’homme le « chef de famille » et principal revenu, mettraient ces couples sous tension. Si l’homme ne remplit plus ce rôle attendu, le couple serait plus fragile.
Les auteurs ont donc testé cette hypothèse à l’échelle des 29 pays. Ils ont comparé les sociétés où les attitudes restent plus conservatrices en matière de rôles masculins et féminins avec celles, plus égalitaires, où l’on accepte davantage que les femmes gagnent autant ou plus que les hommes.
Les pays aux normes de genre plus traditionnelles ne présentent pas un lien plus fort entre revenu féminin supérieur et rupture conjugale.
Pour les chercheurs, ce résultat suggère que les croyances culturelles autour du « mari gagne-pain » ne suffisent pas à expliquer pourquoi ces couples se séparent plus souvent. Le machisme ou la seule pression sociale sur le rôle masculin ne seraient donc pas le principal moteur du phénomène, contrairement à ce qui est souvent avancé dans le débat public.
Les autres pistes classiques peu convaincantes
L’équipe a également passé au crible d’autres explications fréquemment citées dans les travaux en sociologie de la famille :
L’indépendance financière des femmes : l’idée que, parce qu’elles gagnent bien leur vie, elles auraient plus de facilité à quitter un partenaire insatisfaisant.
L’avantage économique relatif des hommes : les différences de perspectives de carrière, de stabilité de l’emploi ou de progression des salaires.
Le choix de partenaires « du même milieu » : la tendance à se mettre en couple avec des personnes du même niveau d’études ou de revenu, ce qui pourrait influencer la stabilité des unions.
Selon l’article scientifique, aucune de ces explications ne parvient à rendre compte de manière satisfaisante du surcroît de ruptures observé dans les couples où la femme gagne plus. Les modèles statistiques montrent que ces facteurs n’expliquent qu’une partie limitée du phénomène, voire n’apportent pas de contribution significative.
Le vrai point de tension : concilier travail et famille
L’analyse pointe finalement une autre cause bien plus convaincante : les conflits entre vie professionnelle et vie familiale. Ce que les chercheurs nomment le « work–family conflict » apparaît comme le facteur le plus solide pour comprendre la fragilité accrue de ces couples.
Le lien entre revenu féminin supérieur et séparation devient nettement plus fort lorsque le couple élève des enfants.
Les chiffres avancés par l’étude sont parlants :
Configuration du couple
Probabilité de séparation par rapport au couple à homme gagne-pain
Femme gagne plus, avec enfants
+49 % de risque de rupture
Femme gagne plus, sans enfants
+23 % de risque de rupture
Lorsque des enfants sont présents, la tension entre exigences professionnelles et tâches domestiques s’intensifie. Les auteurs avancent une hypothèse : dans beaucoup de foyers, même quand la femme gagne davantage, la répartition des tâches ménagères et de la charge mentale reste déséquilibrée.
Ils écrivent ainsi que le conflit entre travail et famille « peut être particulièrement intense lorsque les femmes ne réduisent pas leur temps de travail rémunéré après l’arrivée des enfants et que leurs partenaires masculins ne contribuent pas suffisamment au travail domestique ».
Ce que l’étude ne dit pas : attention à la causalité
Les chercheurs tiennent à être prudents. Ils insistent sur le fait que leurs résultats ne démontrent pas que le fait pour une femme de gagner plus que son partenaire cause la séparation.
Plusieurs éléments manquent pour établir une relation de cause à effet :
Les données ne fournissent pas la durée précise de chaque relation, alors que le risque de séparation varie selon l’ancienneté du couple.
Les grandes enquêtes de ménages ne captent pas finement la qualité de la relation, la communication, la compatibilité ou les conflits latents.
Certains couples anticipent peut-être une rupture à venir, ce qui peut influencer l’organisation professionnelle ou les revenus juste avant la séparation.
Les chercheurs évoquent aussi le rôle possible de la crainte de difficultés économiques, qui pourrait se mêler à la dynamique de couple.
L’étude se limite par ailleurs aux couples hétérosexuels et aux pays à haut revenu. Les conclusions ne s’appliquent donc pas nécessairement aux couples de même sexe ni aux pays moins riches, où les structures familiales, les protections sociales et les attentes de genre diffèrent sensiblement.
Ce que ces résultats changent pour l’analyse des couples
Ces travaux invitent à déplacer le débat. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les normes traditionnelles de genre et la blessure supposée de l’ego masculin, ils mettent l’accent sur l’organisation concrète du quotidien familial.
La question centrale devient : qui ajuste sa carrière, son temps et son énergie pour que la vie familiale tienne, surtout quand des enfants arrivent ?
Dans de nombreux pays riches, les femmes rattrapent ou dépassent désormais les hommes en niveau d’études. Elles occupent davantage de postes qualifiés, donc mieux rémunérés. Mais l’ajustement des rôles domestiques ne suit pas toujours la même vitesse.
Quand une mère très investie dans son travail reste en première ligne à la maison, la fatigue, le stress et le sentiment d’injustice peuvent monter. À l’inverse, certains pères qui gagnent moins que leur conjointe hésitent à réduire davantage leur temps de travail ou à assumer un rôle domestique central, par peur de s’écarter des attentes encore dominantes envers les hommes. Ce décalage alimente le conflit travail-famille mis en avant par l’étude.
Quelle situation pour les couples en France ?
La France fait partie des pays à hauts revenus analysés dans ce type de recherches comparatives, même si l’article du Journal of Marriage and Family ne détaille pas, dans le résumé relayé, les résultats par pays. Le principe reste néanmoins éclairant pour un lectorat français.
Dans l’Hexagone, les couples où la femme gagne autant ou plus que l’homme se multiplient, en particulier dans les grandes villes et parmi les diplômés du supérieur. Les dispositifs publics (crèches, école maternelle précoce, congés parentaux, aides au logement) atténuent une partie de la pression, mais ne suffisent pas à effacer les inégalités dans les tâches domestiques.
Les données de l’Insee et des enquêtes sur l’emploi du temps montrent régulièrement qu’en France, les femmes effectuent encore davantage de tâches ménagères et parentales que les hommes, même lorsqu’elles travaillent à temps plein. Cette réalité se retrouve donc aussi dans les couples où elles gagnent plus.
Pour limiter les tensions observées par l’étude internationale, plusieurs leviers existent en pratique :
Un partage plus équilibré des congés à la naissance et des temps partiels, quand ils sont choisis.
Une négociation explicite dans le couple sur les carrières de chacun et leur priorité à court, moyen et long terme.
Un recours anticipé aux modes de garde disponibles pour éviter que la charge du quotidien ne repose quasi exclusivement sur un seul parent.
Ces pistes ne figurent pas dans l’article scientifique, mais découlent logiquement du diagnostic central : la fragilité des couples ne tient pas seulement à qui gagne combien, mais à la manière dont chaque partenaire adapte, ou non, sa vie professionnelle aux exigences familiales.
Un terme clé : le « conflit travail-famille »
Le concept central de cette recherche, le « conflit travail-famille », désigne la situation dans laquelle les exigences du travail rémunéré et celles de la vie familiale deviennent difficiles à concilier. Ce conflit peut se manifester par :
Un manque de temps pour les enfants ou pour le couple.
Une fatigue chronique liée à la double journée travail + tâches domestiques.
Un sentiment d’injustice lorsqu’un partenaire se sent moins soutenu.
Des tensions récurrentes à propos des horaires, des absences, des déplacements professionnels.
Les chercheurs montrent que ce conflit se révèle particulièrement aigu lorsque la femme ne réduit pas sa participation au marché du travail après une naissance, alors même que l’homme n’augmente pas assez sa contribution domestique. L’écart entre revenus, au lieu de protéger le couple grâce à une meilleure aisance financière, s’accompagne alors d’un déséquilibre dans la gestion du foyer, qui fragilise la relation.
À l’inverse, un partage plus ajusté des charges familiales, y compris lorsque la femme gagne plus, peut limiter ce type de tensions. L’étude n’en fournit pas la preuve chiffrée, mais ses résultats vont clairement dans ce sens : ce n’est pas tant le montant du salaire féminin qui semble décisif que la façon dont le couple organise, ou ne parvient pas à organiser, sa vie familiale autour de cette réalité économique.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les couples où la femme gagne plus se séparent-ils davantage ?
L'étude montre que la principale cause est le conflit entre les exigences du travail et les responsabilités familiales, particulièrement aigu quand il y a des enfants. Ce conflit s'intensifie lorsque la répartition des tâches ménagères reste déséquilibrée même si la femme contribue fortement financièrement.
Le machisme est-il responsable de ces séparations ?
Non selon cette étude. Les chercheurs ont comparé les pays aux normes de genre traditionnelles avec ceux plus égalitaires et n'ont trouvé aucune différence significative. Les croyances culturelles sur le rôle du mari pourvoyeur ne suffisent donc pas à expliquer le phénomène.
Combien de couples ont été étudiés et sur quelle période ?
L'étude a analysé 544 911 couples hétérosexuels (437 102 mariés et 107 809 en union libre) dans 29 pays à haut revenu, suivis entre 2004 et 2020.
Ces résultats s'appliquent-ils à tous les couples et tous les pays ?
Non. L'étude se limite aux couples hétérosexuels dans les pays à haut revenu. Les conclusions ne s'appliquent pas aux couples de même sexe ni aux pays moins riches, où les structures familiales et les protections sociales diffèrent.
Comment augmente le risque de séparation si la femme gagne plus et qu'il y a des enfants ?
Le risque de séparation passe de 36 % en moyenne à 49 % quand des enfants sont présents, et descend à 23 % quand il n'y en a pas. Cette augmentation reflète l'intensification du conflit travail-famille lorsque des responsabilités parentales s'ajoutent.