En Angleterre, un moine bénédictin du XIe siècle aurait tenté un vol plané audacieux et observé une comète devenue célèbre bien plus tard.
Un millénaire avant l’aviation moderne, un religieux anglais se serait élancé du haut d’une abbaye avec des ailes de sa fabrication, puis, des années plus tard, aurait reconnu dans le ciel une comète aujourd’hui appelée comète de Halley. C’est cette double histoire, entre prouesse technique et observation astronomique, que retrace un article du média scientifique anglophone relayant les travaux d’un chercheur de l’université de Leicester.
Un moine anglais qui voulait voler
Le personnage central se nomme Eilmer de Malmesbury. Il vivait au sein de l’abbaye de Malmesbury, dans le sud de l’Angleterre, au XIe siècle. Tout ce que l’on sait de lui vient presque exclusivement d’un autre moine, Guillaume de Malmesbury, considéré par les historiens comme l’un des principaux chroniqueurs anglais du XIIe siècle.
Guillaume le décrit comme un moine « instruit pour son temps », ce qui, dans sa plume, constitue déjà un sérieux compliment. Dans sa jeunesse, Eilmer se passionne pour le récit antique de Dédale, l’artisan légendaire qui fabrique des ailes de cire. Inspiré par cette histoire, il décide de passer à l’action.
Selon le récit de Guillaume, Eilmer conçoit des ailes qu’il fixe à ses mains et à ses pieds. Il monte alors en haut d’une tour de l’abbaye de Malmesbury, attend le vent propice et se jette dans le vide.
Eilmer aurait parcouru plus de 200 mètres en vol plané avant de s’écraser au sol et de se briser les deux jambes.
Le chroniqueur parle d’un vol supérieur à un « furlong », une unité de longueur médiévale qui correspond à un peu plus de 200 mètres. Pour un homme en robe de moine, sans connaissance formelle en aérodynamique, l’expérience a de quoi surprendre.
La fin de l’essai est brutale : Eilmer retombe, se blesse grièvement et reste infirme jusqu’à la fin de sa vie. Guillaume rapporte même que le moine attribue son échec à l’absence… de queue à son engin. Autrement dit, il identifie le problème de stabilité d’un planeur, bien avant que la science moderne ne formalise la question.
Une expérience audacieuse pour le Moyen Âge
Pour les historiens des sciences, ce saut n’est pas une simple lubie. Il s’inscrit dans un contexte où la littérature religieuse, les récits antiques et les premières tentatives d’explication rationnelle du monde cohabitent.
Un environnement monastique où circulent manuscrits et récits savants.
Une fascination pour les histoires antiques, comme celle de Dédale et Icare.
Un goût pour l’expérimentation, rare mais bien attesté dans certains monastères.
Le cas d’Eilmer illustre ce que pouvait être une démarche empirique au Moyen Âge : observer, imiter un modèle théorique ou mythologique, puis tester dans le réel, au risque de sa propre intégrité physique.
Le même moine face à la grande comète de 1066
Des décennies après son vol raté, Eilmer réapparaît sous la plume de Guillaume de Malmesbury dans un tout autre contexte. Cette fois, il ne se jette plus dans le vide : il lève les yeux vers le ciel nocturne.
En 1066, une comète particulièrement brillante est observée en Europe et en Asie. En Angleterre, son apparition coïncide avec la courte domination du roi Harold Godwinson et précède la conquête normande menée par Guillaume le Conquérant. La célèbre tapisserie de Bayeux représente d’ailleurs cette comète, insérant le phénomène céleste dans le récit d’un basculement politique majeur.
Aujourd’hui, les astronomes identifient cet objet comme la comète 1P/Halley, dite comète de Halley, un astre périodique qui repasse près du Soleil environ tous les 76 ans. Le XVIIIe siècle attribue son nom à Edmond Halley, astronome qui démontre que les passages de 1531, 1607 et 1682 correspondent en réalité au même corps céleste revenant à intervalles réguliers.
Guillaume raconte qu’en 1066, Eilmer voit la comète, la reconnaît et affirme l’avoir déjà observée dans sa jeunesse.
Le moine aurait réagi avec crainte, conformément aux mentalités de l’époque, où l’apparition d’une comète est souvent interprétée comme un signe de malheur, une annonce de guerre, de famine ou de changement de règne. Mais il ajoute qu’il s’est déjà trouvé face à ce phénomène auparavant.
Eilmer a-t-il deviné la périodicité de la comète de Halley ?
C’est cette remarque rapportée par Guillaume qui intrigue aujourd’hui les chercheurs. Un article de James Aitcheson, de l’université de Leicester, publié dans la revue scientifique Notes and Queries, réexamine minutieusement le témoignage.
Certains chercheurs ont récemment avancé une hypothèse audacieuse : Eilmer aurait vu la comète une première fois en 989, puis une seconde fois en 1066, et compris qu’il s’agissait du même objet. Si cela était avéré, le moine bénédictin aurait donc identifié la périodicité de la comète de Halley plus de six siècles avant Edmond Halley.
Des travaux présentés par l’université de Leiden, aux Pays-Bas, ont même attribué à Eilmer le statut de véritable « découvreur » de la comète, au sens de sa nature récurrente.
James Aitcheson nuance fortement cette lecture. Il rappelle qu’une autre comète notable a été observée au-dessus de la Grande-Bretagne et de l’Irlande en 1018. Eilmer aurait alors pu confondre les deux phénomènes dans son souvenir.
La chronique signale qu’Eilmer a déjà vu « une » comète, pas forcément « la même » comète, et ne dit nulle part qu’il en a compris le caractère périodique.
Pour le chercheur britannique, deux scénarios coexistent :
Eilmer a effectivement assisté à deux passages de la comète de Halley, jeune puis âgé, et a perçu un retour.
Il a vu deux comètes différentes, en a gardé un souvenir frappant, et a associé les deux événements sans percevoir leur nature exacte.
Les sources dont nous disposons ne permettent pas de trancher. Elles restent trop lacunaires pour affirmer qu’un moine anglais du XIe siècle a vraiment établi la périodicité d’un corps céleste. La proposition de débaptiser la comète de Halley pour l’honorer lui apparaît donc très fragile.
Ce que cette histoire dit de la science médiévale
Même sans lui attribuer la découverte de la périodicité de la comète de Halley, Eilmer reste une figure saisissante à l’échelle de l’histoire des sciences. Il se situe à la frontière entre légende monastique et démarche rationnelle.
Son essai de vol montre une intuition technique : il comprend, à ses dépens, qu’un dispositif de vol doit comporter un élément stabilisateur comparable à une queue. Sa réaction face à la comète reflète quant à elle la tension entre interprétation religieuse (signe de malheur) et observation répétée d’un phénomène naturel.
À Malmesbury, le souvenir du « moine volant » est toujours bien vivant. L’abbaye conserve des vitraux le représentant avec ses ailes, et une ruelle voisine serait traditionnellement associée à son point de chute. Mille ans après les faits, la mémoire locale entretient ce mélange de science naissante et de récit merveilleux.
De la comète de Halley à la vulgarisation scientifique moderne
L’histoire d’Eilmer éclaire aussi, en creux, la longue évolution de notre compréhension des comètes. Au XIe siècle, elles sont vues comme des présages. Au XVIIIe siècle, Halley démontre leur périodicité. Aujourd’hui, elles sont étudiées comme des vestiges de la formation du système solaire, et certaines ont même été visitées par des sondes spatiales.
Pour un lecteur français actuel, la comète de Halley reste l’une des rares comètes connues du grand public. Elle repasse près du Soleil à des intervalles proches d’une vie humaine, ce qui la rend mémorable à l’échelle d’une génération. Le prochain passage, déjà calculé par les astronomes, sera l’occasion de confronter des siècles d’observations, depuis les chroniques médiévales jusqu’aux instruments modernes.
Et en France, quelles traces des comètes et des tentatives de vol ?
Les archives françaises médiévales mentionnent elles aussi des comètes, souvent interprétées comme des avertissements divins liés aux rois et aux guerres. Les chroniqueurs de cour, les clercs et les moines intègrent ces phénomènes dans leurs récits politiques ou religieux, un peu comme la tapisserie de Bayeux le fait pour la conquête normande.
Concernant les tentatives de vol humain, plusieurs figures légendaires émergent en Europe, mais aucune ne dispose, pour la France, d’un récit aussi détaillé et sourcé que celui d’Eilmer rapporté par Guillaume de Malmesbury. La tradition française se montrera surtout active plus tard, à l’époque des montgolfières, au XVIIIe siècle, avec les frères Montgolfier, puis avec les pionniers de l’aviation au tournant du XXe siècle.
Sur le plan institutionnel, l’astronomie moderne en France se structure autour d’organismes comme le Centre national d’études spatiales (CNES) ou l’Observatoire de Paris. Ces structures coordonnent la recherche, l’observation et la vulgarisation, loin des cellules monastiques où un moine comme Eilmer observait seul le ciel.
Une figure utile pour comprendre le risque et l’expérimentation
L’histoire du moine de Malmesbury permet aussi d’aborder concrètement la question du risque dans l’expérimentation. Son saut montre jusqu’où un individu peut aller pour tester une idée, sans calcul précis ni dispositif de sécurité.
À l’époque contemporaine, les essais de planeurs, d’ailes volantes ou de combinaisons de wingsuit suivent des protocoles encadrés : calculs aérodynamiques, matériaux testés, entraînement spécifique, secours en cas d’échec. La démarche reste expérimentale, mais s’appuie sur des connaissances accumulées, des normes et des organismes de contrôle qui n’existaient tout simplement pas pour un moine du XIe siècle.
Entre le saut d’Eilmer et l’aviation moderne, un même fil se dessine : la tentation de considérer le ciel comme un espace accessible, non plus réservé au divin.
Pour un lecteur français, cette histoire rappelle que beaucoup d’innovations techniques naissent à la limite de l’accident, parfois dans l’ombre des grandes capitales. Un moine un peu téméraire, perché sur une tour d’abbaye anglaise, a ainsi trouvé sa place, discrète mais durable, dans la grande chronologie des nouvelles idées sur le vol et sur le ciel.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.