Une recherche menée en Turquie s’est penchée sur un comportement très banal en couple : consulter son smartphone en pleine conversation.
Un geste anodin, presque automatique, qui en dit long sur l’état d’un couple ? Une étude turque relayée par le site d’actualité commentimemorabili.it établit un lien entre le fait de regarder son téléphone pendant qu’on parle à son partenaire et une forme très spécifique de solitude, au cœur même de la relation.
Quand le smartphone s’invite au milieu du couple
Les chercheurs appellent ce comportement le « partner phubbing » : le fait d’ignorer partiellement son partenaire pendant une interaction en face à face pour se concentrer sur son téléphone. Une scène devenue presque banale :
Vous parlez, votre conjoint hoche la tête, dit « oui, oui, je t’écoute », mais son regard reste scotché à l’écran. Messages, notifications, réseaux sociaux, vidéos… son attention est ailleurs, même s’il se trouve à quelques dizaines de centimètres de vous.
Le partner phubbing désigne spécifiquement l’attention détournée vers le smartphone au cours d’une interaction en face à face avec son partenaire.
Cette forme de distraction numérique a été étudiée dans un article scientifique publié le 7 septembre 2026 dans le Journal of Community Psychology. Le travail s’intitule « The Silent Rejection: The Indirect Path From Partner Phubbing to Psychological Well-Being Through Self-Esteem and Romantic Loneliness » et a été mené par deux psychologues turcs, Muhammet Can Doğru (Yıldız Technical University, Istanbul) et Tuğba Türk Kurtça (Trakya University, Edirne).
Une étude auprès de plus de 1 600 jeunes adultes
L’enquête repose sur un large échantillon : 1 627 jeunes adultes hétérosexuels, 821 femmes et 806 hommes, âgés de 18 à 35 ans (en moyenne 21,63 ans). Tous vivaient une relation amoureuse, sans être mariés. Les participants ont été recrutés surtout via des universités et les réseaux sociaux, ce que les auteurs qualifient de « campionamento di convenienza », un échantillonnage de convenance habituel en psychologie.
Ils ont répondu en ligne à plusieurs questionnaires standardisés, dont une échelle dédiée au partner phubbing. Parmi les situations mesurées figure précisément celle qui parle à tout le monde : le partenaire qui regarde son téléphone pendant que l’autre lui parle.
Les réponses des participants offrent une photographie frappante de leurs usages numériques :
73,1 % déclaraient utiliser leur téléphone pendant les repas ;
96,6 % disaient l’utiliser pendant le temps consacré au sommeil ;
620 personnes, soit 38,1 % de l’échantillon, reconnaissaient consulter leur smartphone durant des conversations en face à face avec leur partenaire.
Autrement dit, près de quatre personnes sur dix admettent faire du partner phubbing en plein échange avec leur conjoint ou conjointe.
Solitude romantique : se sentir seul à deux
Les chercheurs se sont concentrés sur quatre dimensions :
l’exposition au partner phubbing ;
l’estime de soi ;
la « solitude romantique » ;
le bien-être psychologique.
La « solitude romantique » constitue la notion clé du travail. Elle décrit le sentiment d’être émotionnellement seul dans sa relation, malgré la présence de l’autre. On ne parle pas de solitude sociale générale, mais d’un vide ressenti au cœur du lien amoureux.
Se sentir émotionnellement seul dans sa relation, alors que le partenaire est présent, à portée de main… mais absorbé par son téléphone.
Les résultats montrent qu’une plus grande perception de partner phubbing s’associe à :
une estime de soi plus faible ;
un niveau plus élevé de solitude romantique ;
un bien-être psychologique global plus bas, via ces deux dimensions.
Les auteurs ont utilisé un modèle statistique dit de « médiation sérielle ». Dans leur analyse, l’estime de soi et la solitude romantique « médiatisent » entièrement le lien entre partner phubbing et bien-être psychologique : une fois ces deux variables prises en compte, l’association directe entre phubbing et bien-être n’est plus statistiquement significative.
Formulé simplement, les données sont compatibles avec une chaîne du type :
plus de partner phubbing perçu ;
une image de soi plus négative ;
un sentiment accru de distance émotionnelle dans la relation ;
un bien-être psychologique moindre.
Attention : l’étude ne prouve pas que le téléphone est la cause
Les auteurs le rappellent eux-mêmes : leur étude reste transversale. Toutes les données ont été recueillies au même moment, via des questionnaires, sans suivi dans le temps ni expérience contrôlée sur l’usage du smartphone.
L’étude décrit des associations entre phubbing, estime de soi, solitude romantique et bien-être, mais ne démontre pas de lien de cause à effet.
Impossible, sur cette base, d’affirmer que la séquence fonctionne à sens unique : « le partenaire regarde le téléphone → l’estime de soi s’effondre → la solitude augmente → le bien-être psychologique baisse ».
Les chercheurs envisagent d’autres scénarios possibles :
dans certains couples, une distance émotionnelle préexistante pourrait favoriser le phubbing, et non l’inverse ;
une personne insatisfaite dans sa relation pourrait se réfugier plus souvent dans son smartphone ;
des facteurs non mesurés (stress, conflits, traits de personnalité) pourraient à la fois fragiliser la relation et encourager l’usage du téléphone.
Autre limite importante : l’échantillon concerne uniquement de jeunes adultes hétérosexuels non mariés, majoritairement étudiants. Les résultats ne s’appliquent pas automatiquement aux couples mariés, aux personnes plus âgées ou aux autres formes de relations.
Ce que cela signifie concrètement pour la vie de couple
Malgré ces précautions, le travail met le doigt sur une scène très contemporaine : deux personnes assises sur le même canapé, l’une qui parle, l’autre qui acquiesce en regardant l’écran. Personne n’est véritablement seule, au sens strict, mais une forme de solitude s’installe dans la relation.
Cette solitude romantique se nourrit de petits signaux répétés : une phrase coupée par une notification, un regard qui glisse vers l’écran, un « attends, je finis ça » qui revient trop souvent. Le partenaire peut alors se sentir moins digne d’attention, ce qui affecte son estime de soi.
Le smartphone permet de discuter avec quelqu’un à l’autre bout du monde, tout en ignorant presque parfaitement la personne assise juste en face.
Pour un couple, l’enjeu ne se limite pas au temps total passé sur le téléphone, mais aux moments choisis : repas, discussions importantes, instants d’intimité. C’est là que le partner phubbing, tel que décrit par l’étude, semble particulièrement associé au malaise relationnel et à la solitude ressentie.
Qu’en est-il pour les couples en France ?
L’étude analysée par commentimemorabili.it porte sur des jeunes adultes vivant en Turquie, mais la problématique dépasse largement ce pays. En France aussi, les enquêtes sur les usages numériques montrent un recours très fréquent au smartphone, y compris en couple.
Les psychologues français évoquent régulièrement les conflits liés aux écrans dans la vie conjugale : disputes sur le temps passé sur les réseaux sociaux, impression de ne pas être écouté, jalousie liée aux échanges en ligne. Le mécanisme décrit par l’étude turque – impression de rejet silencieux, baisse de l’estime de soi, solitude dans le couple – correspond à ce que de nombreux thérapeutes décrivent en consultation.
Il n’existe pas, à ce jour, de règle ou de loi en France sur l’usage du smartphone en couple. En revanche, plusieurs pistes reviennent souvent dans les recommandations professionnelles :
définir des « zones sans écran » (chambre, table du repas) pour préserver des moments d’échange réel ;
prévenir son partenaire lorsqu’on doit répondre à un message urgent, plutôt que de saisir son téléphone sans un mot ;
se fixer des plages horaires sans notifications pour limiter la tentation de vérifier l’écran en permanence.
Ces approches restent des conseils généraux, issus de la pratique clinique et des travaux sur les relations de couple, et non des prescriptions officielles. Elles rejoignent toutefois l’idée centrale mise en avant par l’étude turque : la qualité de l’attention portée à l’autre semble compter autant que la présence physique.
Un concept à retenir : la solitude romantique
Le terme « solitude romantique » mérite à lui seul une explication, tant il parle à beaucoup de couples. Il ne s’agit pas d’être célibataire ni isolé socialement, mais de se sentir émotionnellement seul à l’intérieur de sa propre relation amoureuse.
Cette solitude se manifeste par la sensation que le partenaire n’est pas vraiment disponible : peu d’écoute, peu de partage, peu de soutien perçu. Le phubbing étudié par Muhammet Can Doğru et Tuğba Türk Kurtça fournit une illustration très concrète de ce décalage.
Présence physique
Présence attentionnelle
Le partenaire est là, dans la même pièce, sur le même canapé, à la même table.
Le partenaire regarde son téléphone, répond à des messages, suit une vidéo, lit des notifications.
La relation semble « visible » de l’extérieur.
De l’intérieur, l’un des deux peut se sentir ignoré, mis de côté, voire rejeté.
L’étude rappelle enfin une idée simple mais souvent oubliée à l’ère des écrans : être à côté de quelqu’un ne signifie pas forcément être avec lui. Pour les chercheurs, la manière dont un couple gère l’attention – et pas uniquement le temps passé ensemble – joue un rôle clé dans la perception de la relation et dans le ressenti de solitude romantique.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Qu'est-ce que le « partner phubbing » exactement ?
C'est le comportement consistant à ignorer partiellement son partenaire pendant une conversation en face à face pour se concentrer sur son téléphone. Le terme décrit spécifiquement l'attention détournée vers le smartphone au cours d'une interaction directe avec son compagnon ou sa compagne.
Quelle est la différence entre solitude romantique et solitude sociale ?
La solitude romantique décrit le sentiment d'être émotionnellement seul au cœur même de sa relation amoureuse, malgré la présence du partenaire. La solitude sociale générale est une absence de liens sociaux plus large. Dans ce cas, on parle de se sentir seul à deux.
L'étude prouve-t-elle que le téléphone cause la solitude dans le couple ?
Non. L'étude établit des associations entre ces éléments, mais ne prouve pas un lien de cause à effet. D'autres scénarios sont possibles : une distance émotionnelle préexistante pourrait encourager le phubbing, ou des facteurs non mesurés comme le stress pourraient affecter à la fois la relation et l'usage du téléphone.
Quel pourcentage de jeunes adultes admettent regarder leur téléphone en parlant à leur partenaire ?
Selon l'étude, 38,1 % de l'échantillon (soit 620 personnes sur 1 627) reconnaissent consulter leur smartphone durant des conversations en face à face avec leur partenaire, autrement dit près de quatre personnes sur dix.
Ces résultats s'appliquent-ils à tous les couples ?
Non. L'échantillon concerne uniquement de jeunes adultes hétérosexuels non mariés, majoritairement étudiants en Turquie. Les résultats ne s'appliquent pas automatiquement aux couples mariés, aux personnes plus âgées ou aux autres formes de relations.