Au cœur du choc pétrolier de 1973, les Pays-Bas imposent des dimanches sans voiture. Résultat : chevaux, diligences et pique-niques envahissent routes et autoroutes.
En pleine crise énergétique liée au premier choc pétrolier, le gouvernement des Pays-Bas a tenté une mesure radicale : bannir les voitures privées le dimanche. Comme le raconte le site spécialisé américain Jalopnik, cette décision a transformé pendant quelques semaines les autoroutes néerlandaises en terrains de jeu, de balade… et même en pistes pour diligences et cavaliers.
Une décision choc dans le contexte de la crise pétrolière de 1973
Pour comprendre ces dimanches sans voiture, il faut revenir à l’automne 1973. Le contexte international est explosif. Le 6 octobre, jour de Yom Kippour, l’Égypte et la Syrie lancent une offensive surprise contre Israël pour reprendre les territoires perdus lors de la guerre des Six Jours de 1967.
Le conflit, très coûteux en hommes et en matériel pour Israël, inquiète au plus haut point. Selon Jalopnik, les autorités israéliennes redoutent une défaite militaire et vont jusqu’à préparer leurs armes nucléaires, signe de la tension extrême de l’époque.
Huit jours après le début de la guerre, les États-Unis décident d’apporter un soutien massif à Israël. L’US Air Force organise un gigantesque pont aérien : plus de 22 000 tonnes d’armes et de munitions sont livrées en un mois, renversant le rapport de force sur le terrain.
En représailles à cette intervention et à l’aide apportée par plusieurs alliés de Washington, l’Arabie saoudite et d’autres membres arabes de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décrètent un embargo. Les pays visés sont les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, le Japon, le Portugal, la Rhodésie, l’Afrique du Sud… et les Pays-Bas.
Le choix de viser les Pays-Bas s’explique par la décision unilatérale de leur ministre de la Défense, Henk Vredeling, de livrer des armes à Israël.
Même après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu soutenu par l’ONU le 25 octobre 1973, l’embargo pétrolier se poursuit, alimentant une flambée des prix et une inquiétude généralisée dans les pays dépendants du pétrole importé, dont les Pays-Bas.
Un dimanche sans voitures, mais pas sans habitants
Face à la pénurie de carburant et à la hausse des prix à la pompe, le gouvernement néerlandais choisit de serrer la vis. À partir du 4 novembre 1973, l’usage des véhicules motorisés privés est interdit le dimanche.
Les Néerlandais, déjà très attachés au vélo, s’adaptent rapidement. D’après des archives citées par Jalopnik et un article du New York Times de l’époque, le pays prend même la mesure avec une certaine légèreté, presque festive. La population se reporte vers :
le vélo, déjà roi aux Pays-Bas ;
les transports en commun, restés autorisés ;
la marche, pour les trajets courts ;
et, plus inattendu, les chevaux et véhicules hippomobiles.
Les images restées de ces journées sont saisissantes. Des rues d’Amsterdam aux autoroutes habituellement saturées, les chevaux font leur retour. Certains habitants se font photographier à cheval dans les rues, attachant leurs montures devant les cafés comme dans un décor de western.
Des diligences tirées par des chevaux circulent sur les autoroutes, croisent des groupes de jeunes installés pour pique-niquer, profitant des voies débarrassées des voitures.
La cohabitation n’est pas toujours simple. Les autorités autorisent encore certains engins à moteur, comme les vélomoteurs ou les bicyclettes motorisées. Selon les témoignages rapportés, ces deux-roues bruyants effraient parfois les chevaux, peu habitués à évoluer dans cet environnement inhabituel sans trafic automobile classique mais avec quelques engins rapides et sonores.
La famille royale donne l’exemple
Un détail symbolique marque également les esprits : la reine Juliana, souveraine des Pays-Bas à l’époque, refuse d’utiliser l’exemption dont elle bénéficie en tant que chef de l’État. Jalopnik souligne ce geste, perçu comme une volonté de partager les efforts imposés aux citoyens.
Le ton général dans le pays reste étonnamment bon enfant. Selon le New York Times, les Néerlandais transforment ces dimanches sans voiture en jours de fête, profitant de l’espace libéré pour marcher, jouer, organiser des pique-niques sur des tronçons d’autoroute fermés à la circulation motorisée privée.
Des amendes sévères, mais peu de contrevenants
Sur le papier, les sanctions prévues pour ceux qui bravent l’interdiction ne sont pas anodines. Jalopnik rapporte, en s’appuyant sur The Guardian, que les conducteurs pris en défaut risquent alors des amendes lourdes, estimées entre 10 000 et 40 000 dollars de l’époque, des montants dissuasifs même si la conversion exacte en euros actuels n’est pas fournie et que l’inflation n’est pas prise en compte.
Dans les faits, les premiers dimanches se déroulent plutôt calmement. Très peu d’automobilistes sont verbalisés le 4 novembre. La mesure semble globalement respectée, malgré quelques irréductibles. Jalopnik fait le parallèle avec les comportements actuels, où certains conducteurs n’hésitent pas à franchir des panneaux « route barrée » pour gagner quelques minutes, au risque de se mettre en danger.
La combinaison d’un prix du carburant en forte hausse et d’une politique de restriction ferme suffit à faire accepter aux Néerlandais l’idée de laisser la voiture au garage le dimanche.
La restriction dominicale reste en vigueur jusqu’en janvier 1974. Ce mois-là, les autorités néerlandaises décident d’y mettre fin. L’embargo de l’OPEP, lui, ne sera officiellement levé qu’en mars 1974.
Une parenthèse qui éclaire notre rapport à la voiture
L’épisode des dimanches sans voiture aux Pays-Bas illustre la capacité d’un pays très motorisé à modifier rapidement ses habitudes sous la contrainte énergétique. Il montre aussi à quel point l’espace routier peut changer de visage dès que les voitures disparaissent.
Pour un lecteur français, ces images de diligences sur autoroute ou de cavaliers traversant une grande ville européenne rappellent certains débats actuels autour des « journées sans voiture » dans les centres-villes, ou des fermetures de voies sur berges aux véhicules particuliers.
Au-delà de l’anecdote des chevaux, plusieurs enseignements se dégagent :
la contrainte énergétique peut accélérer des changements de comportement que les politiques publiques peinent parfois à imposer seules ;
un réseau de transports alternatifs déjà solide (comme le vélo et les transports publics aux Pays-Bas) facilite ce type de transition imposée ;
le respect d’une mesure aussi radicale repose aussi sur l’exemplarité, illustrée ici par l’attitude de la reine Juliana.
Ce que la France a connu et connaît sur ce sujet
La France n’a pas vécu de dimanches sans voiture généralisés à l’échelle nationale en 1973, mais le choc pétrolier y a également provoqué des restrictions et une prise de conscience de la dépendance au pétrole importé. Des limitations de vitesse et des appels à la sobriété énergétique apparaissent alors.
Depuis, plusieurs grandes villes françaises ont mis en place des dispositifs ponctuels ou réguliers limitant l’accès des voitures à certains espaces : journées sans voiture à Paris, zones à faibles émissions, piétonnisation de certains centres historiques. Ces mesures sont moins radicales que l’interdiction nationale néerlandaise du dimanche, mais s’inscrivent dans une logique comparable de réduction de la place de la voiture en ville, cette fois motivée par la pollution de l’air et le climat autant que par l’énergie.
En France, les autoroutes n’ont pas été transformées en terrains de pique-nique, mais certaines grandes opérations organisées (comme des randonnées cyclistes sur des portions de voies rapides temporairement fermées) montrent que l’idée de réinventer l’usage de la route progresse doucement.
Quand l’histoire du pétrole rencontre la vie quotidienne
L’épisode néerlandais met en lumière un point souvent abstrait pour le grand public : un embargo pétrolier décidé à des milliers de kilomètres a des conséquences directes sur les habitudes de déplacement et l’organisation du week-end.
Le terme « embargo pétrolier » désigne une décision collective de producteurs de ne plus livrer de pétrole à certains pays. Dans le cas de 1973, ce choix visait explicitement à peser sur la politique étrangère des pays soutenant Israël. Derrière cette notion diplomatique se cachent des réalités très concrètes : prix qui s’envolent, files dans les stations-service, mesures d’urgence comme ces dimanches sans voiture.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, la réapparition de chevaux et de diligences sur des autoroutes modernes rappelle aussi la fragilité de notre dépendance aux énergies fossiles. À l’époque, ce retour du cheval reste marginal et temporaire, mais il marque les esprits, au point d’être encore raconté cinquante ans plus tard par des médias comme Jalopnik.
L’exemple néerlandais montre enfin qu’une contrainte brutale peut, au moins temporairement, modifier profondément le paysage urbain et routier. L’absence de voitures rend soudain visibles d’autres usages possibles de l’espace : jeux d’enfants sur une route nationale, balade à pied sur une bretelle d’autoroute, ou attelage de diligence là où l’on n’attendait que des berlines et des camions.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les Pays-Bas ont-ils été visés par l'embargo pétrolier de 1973 ?
Le ministre de la Défense néerlandais Henk Vredeling avait pris la décision unilatérale de livrer des armes à Israël, ce qui a amené l'Arabie saoudite et d'autres membres arabes de l'OPEP à inclure les Pays-Bas dans leur embargo en représailles.
Quand exactement l'interdiction des voitures le dimanche a-t-elle été en vigueur ?
L'interdiction a été appliquée à partir du 4 novembre 1973 et s'est poursuivie jusqu'en janvier 1974, tandis que l'embargo de l'OPEP lui-même n'a été levé qu'en mars 1974.
Comment les Néerlandais ont-ils réagi à cette interdiction ?
La population s'est adaptée rapidement et a transformé ces dimanches en journées festives, se reportant sur le vélo, les transports en commun, la marche, et utilisant chevaux et diligences. Le respect de la mesure a été globalement bon, avec très peu de contrevenants verbalisés.
Quel rôle a joué la famille royale dans l'acceptation de cette mesure ?
La reine Juliana a refusé de bénéficier de l'exemption dont jouissaient les chefs d'État, ce geste symbolique d'exemplarité ayant contribué à la bonne acceptation générale de la restriction par la population.
Quelles étaient les amendes prévues pour les contrevenants ?
Les conducteurs pris en défaut risquaient des amendes entre 10 000 et 40 000 dollars de l'époque, des montants très dissuasifs qui ont probablement contribué au respect largement volontaire de l'interdiction.