Le mardi matin, Brigitte pose son sac en toile sur une table de la bibliothèque universitaire, sort un cahier quadrillé, un surligneur jaune et ses lunettes. À 69 ans, cette ancienne secrétaire médicale s’est remise à l’histoire avec une ferveur qui surprend jusqu’à ses proches : entre les cours, les livres à rendre et les exposés à préparer, ses semaines se remplissent à vue d’œil. Elle rit en disant qu’elle avait imaginé une retraite plus calme, faite de promenades et de déjeuners qui s’éternisent. À la place, elle apprend à citer ses sources et à différencier les Capétiens des Carolingiens. Elle n’avait pas prévu que cette aventure lui rendrait autant d’élan. Et ce n’est que le début.
À la retraite, elle a retrouvé le goût d’apprendre
Brigitte n’est pas retournée sur les bancs de la faculté pour obtenir un diplôme à tout prix. Elle voulait d’abord comprendre une période qui l’avait toujours fascinée : la Révolution française, les cahiers de doléances, les vies minuscules derrière les grands noms des manuels. Le premier jour, elle avoue avoir eu un peu peur en voyant les étudiants ouvrir leurs ordinateurs à toute vitesse. Puis une jeune femme assise près d’elle lui a prêté un chargeur, et la gêne est tombée. « J’ai compris que je n’étais pas une intruse », raconte-t-elle. Dans l’amphithéâtre, son âge devient presque secondaire : il reste la curiosité, cette énergie discrète que l’on reconnaît tout de suite chez les gens passionnés.
Son emploi du temps ferait sourire certains actifs. Le lundi, Brigitte lit les textes distribués par son enseignant ; le mercredi, elle suit un cours sur l’Europe médiévale ; le vendredi, elle rejoint un petit groupe de travail dans un café près du campus. Elle consacre aussi deux heures par semaine aux archives en ligne, ce qui l’a menée un soir à rechercher l’histoire de son propre village. Selon les chiffres de l’enseignement supérieur, les formations ouvertes aux adultes et les universités interâges attirent chaque année des milliers de retraités en France. Brigitte, elle, a surtout gagné un agenda rempli de rendez-vous qu’elle attend vraiment.
Nous connaissons tous ce moment où les journées semblent soudain trop silencieuses après un grand changement de vie. La retraite offre du temps, mais elle oblige aussi à inventer une nouvelle cadence, loin des horaires imposés et des collègues croisés chaque matin. Reprendre des études donne un cadre sans enfermer, une échéance sans pression excessive, et parfois même une raison de sortir quand la météo décourage. **Le cerveau aime être sollicité**, mais Brigitte insiste sur un point moins théorique : elle aime avoir quelque chose à raconter au dîner. Une date, une bataille, une découverte inattendue. Cela change l’humeur d’une semaine.
« Je n’ai jamais été aussi occupée » : le paradoxe d’une retraite bien remplie
Pour se lancer, Brigitte conseille de commencer petit, sans promettre monts et merveilles à son entourage. Une conférence locale, un cours d’essai dans une université populaire, un atelier proposé par une médiathèque peuvent suffire à tester l’envie réelle. Elle avait choisi au départ un seul cours hebdomadaire, avec l’idée de ne pas transformer son plaisir en obligation. Trois mois plus tard, elle s’est inscrite à un second module, parce que le premier lui manquait pendant les vacances. Le bon rythme n’est pas celui des autres : c’est celui qui laisse encore de la place pour les petits-enfants, les courses et les jours où l’on préfère ne rien faire.
L’erreur fréquente consiste à croire qu’il faut maîtriser l’informatique, connaître déjà le sujet ou avoir gardé ses anciens réflexes scolaires. Brigitte n’avait pas ouvert un manuel depuis près de cinquante ans et elle a passé une bonne partie de septembre à chercher comment déposer un document sur la plateforme numérique de l’université. Elle en parle sans honte, avec un sourire. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours. Demander de l’aide à un étudiant, à un bibliothécaire ou à un proche n’enlève rien au plaisir de progresser ; au contraire, cela crée souvent le premier lien.
Sa méthode tient dans un cahier où elle note tout à la main : les dates, les mots inconnus, les questions à poser et les idées qui surgissent pendant la lecture. Elle ne cherche plus à retenir chaque détail, elle cherche à comprendre ce qui l’étonne, ce qui la touche, ce qui fait écho à sa propre vie.
« Je ne travaille pas pour avoir une note. Je travaille parce que, le soir, j’ai envie de savoir la suite. »
Choisir un thème qui donne réellement envie de se lever le matin ;
Prévoir des créneaux courts et réguliers plutôt que de longues séances épuisantes ;
Accepter de ne pas tout comprendre dès le premier cours ;
Créer un rituel agréable : un thé, un carnet, une place tranquille à la médiathèque.
Une nouvelle place dans le monde, loin des clichés sur la retraite
Autour de Brigitte, le regard des proches a changé. Ses petits-enfants lui demandent ce qu’elle apprend, sa fille lui envoie des liens vers des documentaires, et même son voisin, ancien artisan, envisage désormais de suivre des cours d’astronomie. La retraite est souvent racontée comme un retrait du monde, une période où l’on ralentit nécessairement. Pourtant, certaines personnes y trouvent une liberté de mouvement qu’elles n’avaient jamais connue. Elles n’étudient plus pour décrocher un emploi ou satisfaire une attente familiale. Elles le font pour elles, avec une forme de légèreté très sérieuse.
Brigitte ne prétend pas avoir trouvé une recette universelle. Il y a les semaines chargées, les matins où elle préférerait rester sous la couette, les textes trop complexes et les réunions de groupe où la connexion internet refuse de coopérer. Mais elle décrit aussi cette sensation rare : celle de voir son horizon s’élargir à nouveau. **Apprendre après 60 ans** ne gomme ni les inquiétudes ni les habitudes ; cela donne parfois une autre manière de les traverser. Une date retenue, une discussion animée, une salle de cours inconnue peuvent devenir des repères étonnamment solides.
Son histoire rappelle que l’âge ne ferme pas forcément les portes que l’on croyait réservées aux plus jeunes. Il peut même offrir une patience, un recul et une disponibilité précieuse face aux savoirs. Brigitte parle désormais de l’an prochain, peut-être d’un séminaire sur les femmes pendant la Résistance, peut-être d’un voyage sur les traces des cités antiques. Rien n’est arrêté, et c’est sans doute ce qui lui plaît le plus. Dans son agenda, les cases se remplissent. Dans sa tête aussi. Et beaucoup y verront une question simple, presque intime : quelle curiosité avons-nous laissée dormir trop longtemps ?
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Reprendre doucement
Un cours d’essai ou un atelier local permet de tester son envie sans pression.
Éviter de se surcharger dès les premières semaines.
Accepter d’apprendre autrement
Les outils numériques et les méthodes universitaires s’apprennent progressivement.
Se libérer de la peur de ne pas être « à niveau ».
Créer du lien
Les échanges avec d’autres étudiants renforcent la motivation.
Faire des études un rendez-vous social autant qu’intellectuel.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Faut-il maîtriser l'informatique pour reprendre des études à la retraite ?
Non. Brigitte elle-même a passé une bonne partie de septembre à apprendre comment déposer un document sur la plateforme numérique de l'université. Demander de l'aide à un étudiant, un bibliothécaire ou un proche ne diminue rien au plaisir de progresser et crée souvent le premier lien.
Par où commencer si on envisage de reprendre des études après 60 ans ?
Commencer petit et sans pression : suivre une conférence locale, tester un cours d'essai dans une université populaire ou un atelier en médiathèque permet de vérifier son envie réelle avant de s'engager davantage.
Quel est le bon rythme pour concilier études et vie personnelle à la retraite ?
Le bon rythme est celui qui laisse de la place pour les petits-enfants, les courses et les jours où l'on préfère ne rien faire. Préférer des créneaux courts et réguliers plutôt que de longues séances épuisantes aide à maintenir le plaisir.
Faut-il avoir gardé de bons réflexes scolaires pour réussir ?
Non. Brigitte n'avait pas ouvert un manuel depuis près de cinquante ans. L'important est de ne pas chercher à retenir chaque détail, mais plutôt à comprendre ce qui étonne, ce qui touche et ce qui fait écho à sa propre vie.
Quels bénéfices une personne retraitée peut-elle tirer de la reprise d'études ?
Au-delà du plaisir d'apprendre, cela offre un cadre et des échéances, une raison de sortir, des sujets de conversation pour les repas en famille, et parfois une nouvelle vision de son horizon personnel.