Pendant des décennies, un buste oublié au fond d’un jardin anglais a intrigué les visiteurs sans jamais susciter de vraies questions.
Ce n’est qu’à l’occasion d’une estimation de routine que cette sculpture, couverte de lichen dans une maison des Cotswolds, au Royaume-Uni, a révélé sa véritable nature. Le journal en ligne américain spécialisé dans la science et la culture, qui rapporte l’histoire en citant la maison de ventes britannique Chorley’s Auctioneers, raconte comment un simple “ornement de jardin” s’est avéré être une œuvre rare du XIXe siècle signée par une sculptrice américaine pionnière.
Un “simple” buste de jardin… qui était en marbre
Pendant plus de 70 ans, le buste trônait parmi les massifs fleuris de cette propriété anglaise. Les photos de famille en noir et blanc des années 1950 le montrent déjà en extérieur, posé près des enfants et des poneys. Pour les propriétaires, il s’agissait d’un objet décoratif en pierre reconstituée, agréable à regarder mais sans valeur particulière.
Lors d’une visite pour évaluer divers biens, Thomas Jenner-Fust, directeur de la maison de ventes Chorley’s Auctioneers, s’est attardé sur la sculpture. En s’approchant, il remarque que la matière n’a rien d’un agglomérat de pierre moderne : sous la couche de salissures et de mousses, il s’agit de marbre. Premier signal d’alerte pour un professionnel habitué aux œuvres anciennes.
En observant l’arrière du buste, l’expert découvre un nom gravé dans la pierre : Harriet Hosmer, sculptrice américaine du XIXe siècle.
Ce détail change tout. Le buste n’est pas un simple moulage anonyme, mais une œuvre signée, réalisée à Rome en 1854. L’objet, haut d’environ 69,5 centimètres, porte une inscription en latin : « Me fecit Romae », littéralement « Harriet Hosmer m’a fait à Rome ».
Interrogé par la BBC, Thomas Jenner-Fust résume la surprise des propriétaires : ils n’avaient “aucune idée” qu’il s’agissait de marbre, aucune idée de l’auteur, ni de la valeur potentielle de la sculpture.
Harriet Hosmer, pionnière américaine de la sculpture à Rome
Née en 1830 dans le Massachusetts, Harriet Hosmer rejoint Rome à 22 ans. Elle y étudie auprès de John Gibson, sculpteur britannique très en vue à l’époque. Être acceptée dans son atelier constitue déjà un signe de reconnaissance rare pour une femme, à un moment où les artistes féminines disposent de très peu de formations officielles et ont un accès limité aux études anatomiques.
Cette installation à Rome marque le début d’une carrière internationale. Selon Thomas Jenner-Fust, Hosmer “était quelqu’un d’exceptionnel — une véritable pionnière et une icône féministe”. La ville éternelle attire alors de nombreux artistes, mais très peu de femmes parviennent à y faire une place durable à leur travail.
Le buste retrouvé dans le jardin appartient aux débuts de ce parcours. Intitulé Daphne, il est modelé en 1853 puis taillé dans le marbre l’année suivante. Le North Carolina Museum of Art, qui conserve un autre exemplaire, considère cette œuvre comme le premier travail indépendant de la sculptrice.
Daphné, héroïne mythologique réinventée par Hosmer
Dans la mythologie grecque, Daphné fuit les avances insistantes d’Apollon. Pour lui échapper, elle est transformée en laurier. Ce thème a inspiré des artistes pendant des siècles, notamment Gian Lorenzo Bernini, auteur de la célèbre sculpture Apollo et Daphné, réalisée à Rome au début du XVIIe siècle.
Harriet Hosmer adopte une approche bien différente de celle de Bernini, connu pour ses compositions dramatiques et dynamiques. Son interprétation de Daphné se veut plus sobre, plus proche de la tradition romaine classique. La jeune femme incline la tête tandis que des feuilles de laurier commencent à apparaître à la base de la sculpture. Le North Carolina Museum of Art rapporte que Hosmer décrivait cette figure comme “juste en train de s’enfoncer dans les feuilles de laurier”.
Par son style retenu, la Daphné de Hosmer met en avant le moment intime de la métamorphose plutôt que le spectaculaire de la poursuite.
Cette lecture plus intériorisée du mythe s’inscrit dans un mouvement néoclassique, où le marbre blanc, les lignes épurées et les références à l’Antiquité servent une réflexion sur le destin, le corps et la liberté.
D’un jardin anglais à une vente aux enchères
Malgré son importance artistique, la sculpture a passé des décennies à l’extérieur, exposée à la pluie, au froid et au soleil. Le marbre en porte les traces. Chorley’s signale une fissure d’environ 5 pouces (un peu plus de 12 centimètres) sur un bras, un petit éclat, ainsi que des taches sombres laissées par le lichen.
Avant la vente, un restaurateur intervient de façon légère. Il enlève les végétaux qui recouvrent la surface, traite le marbre et applique une couche de cire microcristalline protectrice. En revanche, il ne procède pas à une restauration lourde de la matière, laissant visibles plusieurs marques du temps.
Le trajet exact de la sculpture jusqu’à cette maison des Cotswolds reste incertain. La famille suppose qu’un ancêtre l’aurait achetée aux enchères vers le milieu du XXe siècle, sans forcément connaître la renommée de Hosmer ni la rareté de l’œuvre.
Pour Chorley’s, cette redécouverte prouve qu’il existe encore, dans des maisons privées, des pièces majeures inconnues des musées et des catalogues.
La maison de ventes met le buste aux enchères le 15 septembre, avec une estimation comprise entre 12 000 et 18 000 livres sterling. Pour une œuvre de jardin “anonyme”, la progression est spectaculaire, même si ce type de montant reste modeste au regard des prix atteints par certaines sculptures prestigieuses sur le marché international.
Une rareté pour les musées
Si le buste suscite autant d’intérêt chez les spécialistes, c’est aussi parce que très peu d’exemplaires en marbre de cette Daphné sont connus. Les institutions qui en possèdent comptent parmi les grands musées d’art américains : le Metropolitan Museum of Art à New York, le North Carolina Museum of Art et l’université Washington à Saint-Louis.
Le fait qu’un nouvel exemplaire, resté invisible dans un jardin privé, refasse surface apporte une pièce supplémentaire à l’étude de l’œuvre de Hosmer. Les historiens de l’art peuvent comparer les variantes, examiner les détails de la taille, la qualité du marbre ou encore les inscriptions, autant d’indices précieux pour comprendre les méthodes de l’atelier à Rome au milieu du XIXe siècle.
Ce que cette histoire change pour les propriétaires… et pour le marché de l’art
Pour la famille des Cotswolds, l’impact est financier, bien sûr, mais aussi patrimonial. L’objet qui accompagnait les jeux d’enfants dans le jardin depuis des générations se retrouve soudain inscrit dans l’histoire de l’art international. Les souvenirs de famille prennent une dimension nouvelle, avec la conscience qu’ils incluaient sans le savoir une œuvre d’une figure majeure de la sculpture américaine.
La valeur de la sculpture est réévaluée grâce à l’authentification.
Son attribution à Harriet Hosmer augmente son intérêt pour les musées.
Sa présence ancienne dans le jardin nourrit un récit familial très fort.
Sa rareté en marbre en fait une pièce recherchée des collectionneurs.
Pour les professionnels du marché, cette affaire illustre l’importance d’expertiser les objets décoratifs, même ceux qui paraissent ordinaires. Comme le souligne Thomas Jenner-Fust à la BBC, cela apporte aussi “un peu de réconfort” aux commissaires-priseurs : il reste, dans des greniers, des remises ou des jardins, des œuvres importantes qui n’ont pas encore été identifiées.
En France, comment sont gérées ce type de redécouvertes ?
En France, les situations de redécouverte d’œuvres majeures dans des maisons particulières surviennent régulièrement, qu’il s’agisse de tableaux, de sculptures ou d’objets d’art. Lorsque des héritiers ou des propriétaires font appel à un commissaire-priseur pour une succession ou un inventaire, celui-ci peut repérer des pièces de valeur insoupçonnées, comme ce fut le cas pour le buste de Daphné en Angleterre.
Les commissaires-priseurs français, officiers ministériels jusqu’à la récente réforme des ventes volontaires, ont pour mission d’authentifier, d’estimer et de vendre des biens. Ils s’appuient sur des experts spécialisés en peinture, sculpture ou arts décoratifs pour attribuer correctement les œuvres. En cas de découverte majeure, les musées français peuvent être informés et, dans certains cas, l’État dispose d’un droit de préemption lors de la vente publique.
En France comme au Royaume-Uni, la vigilance des commissaires-priseurs et des experts joue un rôle clé dans la mise au jour d’œuvres oubliées.
Les particuliers peuvent faire réaliser des estimations ponctuelles, parfois gratuites lors de journées d’expertise organisées par les maisons de ventes. Sans promettre une trouvaille spectaculaire, ces démarches évitent d’écarter à la légère un objet qui pourrait appartenir à un artiste reconnu ou à une période recherchée.
Pourquoi un simple lichen peut masquer une œuvre de grande valeur
L’histoire de la Daphné de Hosmer illustre aussi les risques d’une exposition prolongée d’un marbre ancien en plein air. Le lichen, les mousses et la pollution modifient l’aspect de la surface au point de rendre certains détails méconnaissables. Une patine uniforme peut faire croire à un matériau secondaire, alors qu’il s’agit d’une pierre noble.
Un restaurateur spécialisé en sculpture sait distinguer ces altérations superficielles d’un vrai “vieillissement” recherché par le marché. La priorité consiste à stabiliser l’état de l’objet : retirer les organismes vivants qui attaquent le marbre, limiter les infiltrations d’eau, protéger sans effacer l’histoire visible de la pièce.
Pour un particulier français qui possède un buste ancien au jardin, l’exemple anglais donne une piste concrète : en cas de doute sur la matière ou sur une inscription peu lisible, un premier avis auprès d’un commissaire-priseur ou d’un expert en art peut suffire à lever le mystère, ou au contraire à ouvrir la voie à une redécouverte spectaculaire.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.