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Depuis soixante ans, les fonds asséchés de cette mer d’Asie centrale racontent une catastrophe que le monde a préféré oublier

Plaine désertique et saline aux tons gris et ocre, avec des reliefs érodés illustrant les anciens fonds de la mer d'Aral complètement asséchés depuis soixante ans.

La disparition progressive d’une vaste étendue d’eau d’Asie centrale ne bouleverse pas seulement les paysages et les populations locales.

Longtemps présentée comme une catastrophe liée à l’irrigation intensive, la mer d’Aral révèle une autre conséquence, moins visible : ses anciens fonds participent désormais au réchauffement climatique. Lorsque l’eau se retire, les sédiments autrefois immergés se retrouvent exposés à l’air, au soleil et aux tempêtes. Ils ne restent pas inertes.

Un immense lac transformé en source d’émissions

La mer d’Aral se situe entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Malgré son nom, il s’agit d’un lac salé fermé. Dans les années 1960, il comptait parmi les plus vastes lacs de la planète. Son recul spectaculaire est lié à une décision prise à l’époque soviétique : détourner les eaux de deux grands fleuves, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, afin d’étendre les cultures de coton et de blé dans des zones arides.

Le résultat dépasse largement la baisse du niveau de l’eau. En environ six décennies, la surface de l’étendue d’eau a diminué d’environ 75 %, tandis que son volume a reculé de près de 90 %. Le lac s’est fragmenté. Au nord subsiste une petite partie, mieux préservée grâce à un barrage. Au sud, les zones autrefois couvertes d’eau ont laissé place à une vaste plaine saline.

Les chercheurs estiment que les sédiments mis à nu ont rejeté 748 mégatonnes de dioxyde de carbone depuis les années 1960.

Ce chiffre provient d’une étude publiée le 16 juillet 2026 dans la revue Science. Il montre qu’un lac asséché ne disparaît pas simplement des cartes : il peut continuer à peser sur le climat durant des décennies.

Pourquoi les sédiments libèrent-ils du dioxyde de carbone ?

Au fond d’un lac, les plantes, les algues et divers organismes morts s’accumulent dans les sédiments. Une part de leur carbone reste stockée sous l’eau, parfois sur de très longues périodes. Cet équilibre change dès que les fonds émergent.

Au contact de l’oxygène, la matière organique se décompose plus vite. Les micro-organismes présents dans le sol transforment alors une partie de ce carbone en dioxyde de carbone, qui rejoint l’atmosphère. La chaleur et l’aridité accélèrent le phénomène.

Les scientifiques ont reconstitué le rythme de ces rejets. La phase la plus intense intervient peu après l’assèchement : près de la moitié du carbone libéré l’a été pendant les quinze premières années. Avec le temps, les réserves de matière organique s’épuisent, ce qui ralentit les émissions sans les arrêter totalement.

  • Les anciens fonds humides perdent leur protection naturelle contre l’oxydation.
  • La matière organique contenue dans les sédiments se dégrade au contact de l’air.
  • Le dioxyde de carbone produit s’ajoute aux émissions déjà présentes dans l’atmosphère.
  • Les vents emportent aussi une partie du carbone sous forme de poussières.

Le carbone ne s’envole pas uniquement sous forme de gaz

L’étude souligne un autre mécanisme préoccupant. Près d’un cinquième du carbone mobilisé ne partirait pas directement sous forme de dioxyde de carbone. Il serait fixé à des particules de poussière soulevées par les tempêtes. Ces poussières salées peuvent parcourir de longues distances.

Sur place, elles aggravent les difficultés sanitaires. Les habitants respirent des particules mêlées à des résidus de sel, de sable et parfois de produits chimiques issus des anciennes pratiques agricoles. Les sols cultivés alentour souffrent aussi de cette salinisation, qui rend les récoltes plus incertaines.

605 mégatonnes encore présentes dans les zones humides

Le bilan climatique pourrait encore s’alourdir. Sous les secteurs qui n’ont pas terminé de sécher, les chercheurs évaluent à 605 mégatonnes la quantité de dioxyde de carbone susceptible d’être relâchée à l’avenir. Cette réserve correspond au carbone encore piégé dans les sédiments humides.

Réhydrater certains fonds avant leur dessèchement complet permettrait de conserver une partie du carbone dans le sol plutôt que de le laisser rejoindre l’atmosphère.

La piste envisagée consiste à restaurer certains secteurs de manière ciblée. Il ne s’agirait pas forcément de recréer l’ancien lac dans son intégralité, objectif très difficile compte tenu des besoins agricoles et de la rareté de l’eau. Les chercheurs évoquent plutôt une remise en eau partielle ou une réhydratation de zones prioritaires.

Une telle opération pourrait aussi limiter les envols de poussières, favoriser le retour de végétation et améliorer les conditions de vie des populations riveraines. Elle demanderait toutefois des infrastructures hydrauliques, une coopération durable entre États et une réduction des prélèvements dans les fleuves qui alimentaient autrefois le lac.

Les plantations actuelles ne suffisent pas

Dans les zones les plus sèches, les autorités ont déjà engagé des campagnes de plantation. Le saxaul, un arbuste adapté aux déserts salés, figure parmi les espèces utilisées. Ses racines aident à fixer les sols et ses branches freinent le vent au ras du sol.

Cette végétalisation apporte un bénéfice local réel, surtout face aux tempêtes de poussière. Son effet sur le carbone perdu reste très limité. D’après les estimations avancées dans l’étude, les plantations compensent moins de 1 % des émissions liées à l’assèchement des sédiments.

La différence est facile à comprendre : planter des arbustes sur une plaine désertique agit progressivement, alors que des millions de tonnes de carbone ont déjà été libérées en quelques décennies. La restauration de l’humidité des sols viserait directement le mécanisme à l’origine des rejets.

Le pari controversé des crédits carbone

La réhabilitation de certaines parties de la mer d’Aral pourrait représenter une valeur comprise entre 3,6 et 18 milliards de dollars sur les marchés volontaires du carbone, selon les projections citées par les chercheurs. Le principe est le suivant : lorsqu’un projet évite ou réduit une tonne de dioxyde de carbone, il peut générer un crédit carbone.

Des entreprises peuvent ensuite acheter ces crédits pour financer le projet et déclarer une compensation partielle de leurs propres émissions. Les secteurs les plus susceptibles de participer seraient notamment l’aviation, les hydrocarbures, la finance et les grandes entreprises technologiques.

Ce dispositif soulève des questions. Un crédit ne réduit réellement le dérèglement climatique que si l’émission évitée peut être mesurée, vérifiée et maintenue dans le temps. Dans le cas de la mer d’Aral, il faudrait donc contrôler durablement l’humidité des sols, les volumes d’eau mobilisés et l’évolution des émissions.

Un terme à connaître : le stockage du carbone

Le stockage du carbone désigne la capacité d’un milieu naturel à retenir du carbone et à empêcher son retour rapide dans l’atmosphère. Les forêts, les tourbières, les sols agricoles et les sédiments lacustres peuvent remplir cette fonction. Leur efficacité varie selon l’eau disponible, la température, la végétation et les activités humaines.

L’exemple de la mer d’Aral rappelle que la protection du climat ne se joue pas uniquement dans les centrales, les voitures ou les usines. Modifier le cours d’un fleuve et assécher une zone humide peut déclencher un effet cumulatif, dont les conséquences restent actives bien après la disparition de l’eau.

Questions fréquentes

Pourquoi l'assèchement d'un lac libère-t-il du dioxyde de carbone ?

Au fond d'un lac, la matière organique accumulée dans les sédiments reste protégée sous l'eau. Quand l'eau se retire, cette matière entre en contact avec l'oxygène de l'air, ce qui accélère sa décomposition. Les micro-organismes du sol transforment alors le carbone en dioxyde de carbone qui rejoint l'atmosphère.

Combien de carbone la mer d'Aral a-t-elle déjà libéré ?

Selon une étude publiée en juillet 2026 dans la revue Science, les sédiments mis à nu ont rejeté 748 mégatonnes de dioxyde de carbone depuis les années 1960. Les chercheurs estiment que 605 autres mégatonnes pourraient encore être libérées par les zones humides restantes.

Comment réduire les émissions futures de carbone de la mer d'Aral ?

La réhydratation partielle de certains secteurs permettrait de conserver le carbone dans les sédiments et d'arrêter les émissions. Cette approche réduirait aussi les tempêtes de poussière et améliorerait les conditions locales, mais demande une coopération durable entre États et une réduction des prélèvements agricoles.

Les plantations d'arbustes suffisent-elles à compenser les émissions ?

Non, les plantations de saxaul et autres espèces compensent moins de 1 % des émissions liées à l'assèchement. Bien qu'elles aident à fixer les sols et à freiner le vent, leur effet progressif est négligeable face aux millions de tonnes de carbone déjà libérées.

Qu'est-ce que le stockage du carbone ?

Le stockage du carbone est la capacité d'un milieu naturel, comme les forêts, les tourbières, les sols ou les sédiments lacustres, à retenir du carbone et à empêcher son retour rapide dans l'atmosphère. Son efficacité varie selon l'eau disponible, la température et la végétation.
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