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Usine de puces à Crolles : des milliards annoncés en grande pompe, et trois ans plus tard, un partenaire n’a toujours pas investi un seul euro

Vue aérienne ou artistique d'une usine de semi-conducteurs moderne avec bâtiments industriels, salles blanches et équipements technologiques à Crolles en Isère

À Crolles, en Isère, un projet géant de semi-conducteurs soutenu par l’État français patine : un partenaire américain tarde à se lancer.

L’extension de l’usine de puces de Crolles, présentée en 2022 comme un symbole de souveraineté technologique, se retrouve aujourd’hui au cœur d’un sérieux rappel à l’ordre de la Cour des comptes, rapporte la presse économique française en ligne. En cause : des milliards d’euros d’argent public mobilisés, un partenaire industriel qui avance, un autre qui freine, et des objectifs de production qui semblent déjà hors de portée.

Un projet Liberty lancé en fanfare à Crolles

Retour en juillet 2022, à Crolles, près de Grenoble. Emmanuel Macron se déplace en personne pour annoncer un projet stratégique : l’extension massive du site de STMicroelectronics, avec la création d’une usine commune avec l’Américain GlobalFoundries. L’opération porte un nom : « Liberty ».

L’idée est claire : bâtir, d’ici 2027, une nouvelle usine de semi-conducteurs sur le site existant de STMicroelectronics, avec à la clé 1 000 emplois supplémentaires. Cette nouvelle capacité doit produire des wafers de 300 mm destinés à des secteurs clés :

  • industrie automobile ;
  • spatial ;
  • télécommunications.

Le tout en s’appuyant sur la technologie FD-SOI, une spécialité française dans le domaine des semi-conducteurs, censée positionner le pays sur des marchés de pointe.

Le budget du projet explose rapidement. Estimé à 5,7 milliards d’euros en 2022, l’investissement total grimpe à 7,5 milliards en 2023, répartis ainsi :

Acteur Investissement prévu
GlobalFoundries 4,3 milliards d’euros
STMicroelectronics 3,1 milliards d’euros

L’État français accompagne ce pari industriel avec une aide publique massive de 2,9 milliards d’euros, validée par la Commission européenne dans le cadre du « Chips Act » visant à doubler la part de marché mondiale de l’Union européenne dans les puces d’ici 2030. Sur cette enveloppe :

  • 1,85 milliard d’euros doivent aller à GlobalFoundries ;
  • 1,05 milliard d’euros à STMicroelectronics.

L’objectif fixé est précis : augmenter en France les capacités de production de 620 000 plaques de silicium par an d’ici 2028. Crolles doit devenir une vitrine de la souveraineté technologique française, avec un site présenté comme stratégique pour l’autonomie européenne en semi-conducteurs.

Une aide publique de 2,9 milliards d’euros, des objectifs industriels ambitieux et une promesse : faire de Crolles un pilier de la souveraineté européenne en puces électroniques.

Un rapport sévère de la Cour des comptes en 2026

Le 21 avril 2026, la Cour des comptes publie un rapport de 118 pages qui refroidit considérablement l’enthousiasme initial. L’institution dresse un bilan chiffré des aides publiques au secteur des semi-conducteurs : entre 2018 et 2025, 8,7 milliards d’euros ont été programmés pour la filière.

Selon la Cour, ce montant place les semi-conducteurs parmi les secteurs industriels les plus subventionnés dans le cadre de France 2030. Et Crolles occupe une place à part : le projet absorbe plus de la moitié des 5,5 milliards d’euros d’investissement public prévus en cinq ans pour ce seul secteur.

Les magistrats financiers ne se contentent pas de constater l’ampleur de l’engagement budgétaire. Ils interrogent le retour industriel concret de ces aides.

STMicroelectronics avance, GlobalFoundries reste à quai

Du côté de STMicroelectronics, les travaux avancent au rythme promis. Selon la direction du groupe, 80 % de ses investissements sont réalisés à la fin du premier trimestre 2026, soit près de deux milliards d’euros déjà engagés. Cela se traduit par :

  • l’agrandissement des salles blanches ;
  • l’installation de nouveaux équipements ;
  • le démarrage de la production de composants de dernière génération.

La trajectoire reste donc conforme aux engagements pour la partie relevant de STMicroelectronics.

À l’inverse, le blocage se situe chez GlobalFoundries. Sur sa part du chantier, l’entreprise américaine n’a, à ce stade, pas investi « un euro », alors même que 1,85 milliard d’euros d’aides publiques restent réservés pour elle, en attente de décaissement au fur et à mesure des jalons de construction.

Fin 2025, 574 millions d’euros avaient été versés, uniquement à STMicroelectronics. GlobalFoundries, lui, n’a toujours pas déclenché ses investissements.

La Cour des comptes souligne cette asymétrie et estime que les objectifs de capacité de production pour 2028 doivent être revus. Les cibles fixées pour la stratégie électronique française reposaient largement sur la pleine réalisation du projet de Crolles. Le report d’investissement de GlobalFoundries rend ces projections intenables en l’état.

Une architecture de subventions jugée trop laxiste

Au-delà du cas de Crolles, le rapport de la Cour des comptes met en cause la manière dont la France encadre ses aides publiques aux industriels. Les magistrats dénoncent la faiblesse des garde-fous contractuels.

Contrairement à ce que pratiquent des pays comme les États-Unis ou le Japon, les contrats français comportent peu d’obligations de résultats claires, notamment en termes :

  • de volumes de production sur le territoire national ;
  • d’emplois créés et maintenus en France.

Cette approche laisse aux bénéficiaires une marge de manœuvre importante pour ralentir ou reconfigurer leurs projets, sans que les aides déjà engagées soient automatiquement remises en question.

Un mécanisme de protection existe pourtant : le « retour à meilleure fortune », ou clauses de « clawback », censé permettre à l’État de récupérer une partie des aides en cas d’échec du projet ou de délocalisation. Mais ces clauses n’ont été introduites que récemment, sous impulsion européenne, pour les bénéficiaires de plus de 50 millions d’euros. Elles ne produiront d’effets concrets qu’à partir de 2028.

La Cour des comptes appelle à renforcer les outils de récupération des aides et à conditionner davantage les subventions à des résultats mesurables, dès 2026.

L’institution recommande notamment de généraliser les avances remboursables, en les adaptant à la maturité des projets. L’idée : limiter les subventions « perdues » en cas d’échec et responsabiliser davantage les entreprises bénéficiaires.

GlobalFoundries, un partenaire sous contrainte financière

Une question reste en suspens : que devient la part de GlobalFoundries dans cette coentreprise si le groupe ne lance jamais la construction de son usine à Crolles ?

Le rapport relève que GlobalFoundries, deuxième acteur mondial des fondeurs de semi-conducteurs derrière le taïwanais TSMC, fait face depuis plusieurs années à des tensions financières. Cette situation pourrait expliquer sa prudence à immobiliser de nouveaux capitaux en France sur un projet coûteux, dans un contexte mondial où la demande, après l’explosion liée à la pandémie, s’est normalisée.

Ni l’entreprise ni l’État ne détaillent publiquement les raisons exactes de ce blocage. Interrogée, STMicroelectronics renvoie au seul suivi de sa propre partie du projet et refuse de commenter les conclusions de la Cour des comptes.

Quels risques pour la capacité de production française ?

Si la partie STMicroelectronics se termine, mais que GlobalFoundries renonce ou retarde durablement son engagement, plusieurs enjeux apparaissent :

  • une capacité de production finale nettement inférieure aux 620 000 plaques de silicium supplémentaires visées ;
  • un impact sur la crédibilité de la stratégie France 2030 dans les semi-conducteurs ;
  • un déséquilibre entre l’ampleur des aides publiques engagées et les retombées industrielles réelles.

À Crolles, cela poserait aussi des questions d’aménagement du site, initialement pensé comme un ensemble cohérent pour les deux partenaires.

Ce que cela signifie pour la France et ses aides aux usines de puces

Pour un lecteur français, ce dossier met en lumière la manière dont l’État soutient des projets industriels jugés stratégiques. Les semi-conducteurs sont considérés comme un secteur critique, au même titre que l’énergie ou la défense, car ils entrent dans une multitude d’équipements du quotidien comme des produits de haute technologie.

En France, ces aides passent notamment par :

  • le plan France 2030, qui finance des projets d’industrialisation innovants ;
  • des subventions directes aux entreprises ;
  • des crédits d’impôt et des dispositifs de soutien à la recherche et au développement.

L’équivalent français des fondeurs comme GlobalFoundries ou TSMC n’existe pas réellement : la France et l’Europe comptent plutôt sur des acteurs comme STMicroelectronics ou l’allemand Infineon, qui combinent conception, fabrication et intégration, avec une part de leurs usines en Europe.

Face à la concurrence américaine et asiatique, la France tente de sécuriser sur son sol une partie de la chaîne de valeur des semi-conducteurs. Mais l’affaire de Crolles illustre les fragilités de ce modèle lorsque les partenaires internationaux ne suivent pas le calendrier espéré.

Un enjeu de souveraineté et un cadre contractuel à clarifier

Les semi-conducteurs sont des composants électroniques gravés sur des plaques de silicium extrêmement fines, les wafers. Ces wafers de 300 mm, au cœur du projet Liberty, servent de support pour fabriquer des milliers de puces utilisées dans les voitures modernes, les satellites, les antennes 5G ou encore les équipements industriels.

Pour un pays comme la France, dépendre massivement d’usines situées en Asie comporte des risques : tensions géopolitiques, ruptures de chaînes logistiques, flambée des prix en cas de pénurie. D’où la volonté de renforcer la production en Europe.

L’affaire de Crolles pose toutefois une question de méthode. Sans clauses contractuelles suffisamment resserrées, l’État s’expose à :

  • voir des partenaires industriels temporiser ou redéfinir leurs priorités géographiques ;
  • assumer politiquement des engagements financiers élevés sans garantie de résultats ;
  • devoir renégocier a posteriori des cibles de capacité et d’emploi annoncées au plus haut niveau.

Pour les prochains grands projets industriels aidés, la généralisation des avances remboursables et des clauses de clawback plus opérationnelles pourrait changer la donne. Ces mécanismes visent à mieux équilibrer le partage du risque entre l’État et les entreprises : si le projet réussit, l’aide se justifie ; s’il échoue ou se déplace ailleurs, une partie des fonds revient dans les caisses publiques.

Le cas de Crolles servira probablement de référence lors de la préparation des contrats futurs : les magistrats de la Cour des comptes en font un exemple concret des failles actuelles, au moment même où la France cherche à attirer d’autres usines de puces sur son territoire.

Questions fréquentes

Pourquoi GlobalFoundries n'a-t-elle pas commencé ses investissements à Crolles ?

Le rapport relève que GlobalFoundries fait face à des tensions financières depuis plusieurs années et pourrait manquer de liquidités pour mobiliser de nouveaux capitaux sur un projet coûteux, d'autant que la demande mondiale en semi-conducteurs s'est normalisée après l'explosion liée à la pandémie. Ni l'entreprise ni l'État ne détaillent publiquement les raisons exactes de ce blocage.

Quel montant total a été engagé pour le projet Liberty ?

Le budget du projet est passé de 5,7 milliards d'euros en 2022 à 7,5 milliards en 2023, répartis entre GlobalFoundries (4,3 milliards) et STMicroelectronics (3,1 milliards). L'État français apporte une aide publique de 2,9 milliards d'euros.

Quels objectifs de production le projet Liberty devait-il atteindre ?

L'objectif était d'augmenter en France les capacités de production de 620 000 plaques de silicium par an d'ici 2028, en créant une nouvelle usine de semi-conducteurs sur le site existant de STMicroelectronics avec 1 000 emplois supplémentaires.

Quelles recommandations la Cour des comptes formule-t-elle ?

La Cour dénonce la faiblesse des garde-fous contractuels français, qui contiennent peu d'obligations de résultats claires. Elle recommande de renforcer les outils de récupération des aides, de généraliser les avances remboursables et de conditionner davantage les subventions à des résultats mesurables dès 2026.

Combien d'aide publique France a-t-elle versée jusqu'à fin 2025 ?

Fin 2025, 574 millions d'euros avaient été versés, uniquement à STMicroelectronics. GlobalFoundries n'a reçu aucun décaissement jusqu'à cette date, alors que 1,85 milliard d'euros d'aides publiques restent réservés pour elle en attente.
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