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Ducati n’est pas officiellement à vendre : l’Italie dégaine une loi pour garder la main sur son joyau de Borgo Panigale

Au cœur de l’Émilie-Romagne, l’avenir de Ducati dépasse désormais le simple cadre industriel : à Rome, le dossier devient ouvertement politique.

En Italie, l’avenir de Ducati ne se joue plus seulement dans les bureaux de Volkswagen. Comme le rapporte le média économique spécialisé qui a révélé ces échanges, l’État italien, le patronat et les élus locaux se mobilisent désormais ensemble pour peser sur le sort du constructeur de Borgo Panigale, allant jusqu’à envisager l’usage d’un outil juridique rare, le « Golden Power ».

L’État italien se prépare à intervenir dans le futur de Ducati

Officiellement, Ducati n’est pas à vendre. Le groupe Volkswagen, propriétaire de la marque via Audi depuis 2012, n’a annoncé aucune décision de cession. Pourtant, la visite, le 21 septembre, du ministre des Entreprises et du Made in Italy, Adolfo Urso, dans l’usine de Borgo Panigale a marqué un tournant.

Le ministre ne s’est pas déplacé seul. Il était accompagné du président de Confindustria, Emanuele Orsini (l’équivalent du Medef italien), et du président de la région Émilie-Romagne, Michele de Pascale. Cette délégation à haut niveau montre que l’affaire dépasse le cadre d’un simple actif industriel : Ducati est traitée comme un symbole national.

Le gouvernement italien affiche clairement son objectif : que Ducati puisse, à terme, revenir sous contrôle italien, si Volkswagen décidait de s’en séparer.

Jusqu’ici, Rome insistait surtout sur trois priorités : maintenir l’activité industrielle à Bologne, préserver l’emploi et sécuriser les investissements locaux. Désormais, Adolfo Urso va plus loin en défendant, publiquement, l’idée d’un « retour de l’entreprise sous contrôle italien ».

En toile de fond, un rendez-vous clef était prévu ce vendredi 25 septembre entre le ministre italien et les dirigeants de Volkswagen et d’Audi. Objectif : clarifier les intentions du groupe allemand, engagé dans une vaste restructuration de ses activités en Allemagne, restructuration qui alimente les rumeurs de vente d’actifs jugés non essentiels.

Ducati reste une entreprise rentable, loin d’être un poids mort

Au moment où ces débats s’intensifient, la situation économique de Ducati en Italie reste saine. Le constructeur n’a rien du « canard boiteux » que l’État chercherait à sauver.

  • 50 895 motos livrées en 2025
  • 925 millions d’euros de chiffre d’affaires
  • Une marge opérationnelle supérieure à 5,6 %

Claudio Domenicali, directeur général de Ducati, assure que la marque génère seule les ressources nécessaires pour financer ses investissements : nouveaux modèles, modernisation des installations, systèmes informatiques. Autrement dit, Ducati n’a pas besoin d’un renflouement public.

Les inquiétudes viennent donc d’ailleurs : du côté de Wolfsburg. La restructuration interne de Volkswagen pousse les analystes à identifier les filiales qui pourraient servir de variables d’ajustement. Ducati, marque prestigieuse mais non essentielle au cœur automobile du groupe, revient régulièrement dans les rumeurs de cession.

Une vente éventuelle constituerait un énième virage capitalistique pour la marque italienne, qui a déjà changé plusieurs fois de mains avant d’être rachetée par Audi en 2012.

Golden Power : l’arme juridique de Rome pour peser face à Volkswagen

Face au risque de voir une entreprise jugée stratégique lui échapper, l’Italie dispose d’un outil singulier : le « Golden Power ». Ce dispositif, créé par le décret-loi n°21 du 15 mars 2012, confère à l’État italien des pouvoirs spéciaux sur certaines opérations touchant des secteurs jugés sensibles.

Le Golden Power permet à l’État italien d’imposer des conditions strictes, voire de bloquer des opérations jugées contraires aux intérêts stratégiques du pays.

Historiquement, ce mécanisme s’appliquait principalement à la défense, aux télécommunications, à l’énergie ou aux transports. Son périmètre s’est progressivement élargi à d’autres domaines, dès lors qu’ils touchent à la souveraineté économique ou technologique du pays.

Concrètement, Rome peut :

  • imposer des prescriptions à un acquéreur étranger,
  • conditionner une opération de rachat à certaines garanties (emploi, localisation, recherche),
  • dans certains cas, bloquer une transaction jugée contraire aux intérêts nationaux.

Le précédent Pirelli illustre la portée du dispositif : face à l’arrivée d’actionnaires chinois au capital du manufacturier de pneumatiques, le gouvernement italien a utilisé le Golden Power pour encadrer la gouvernance et protéger certaines technologies jugées critiques.

Pour Ducati, Adolfo Urso a clairement indiqué que ce levier faisait partie des options envisagées si Volkswagen entrait réellement en négociations pour une cession. Cela ne garantit pas qu’il sera activé, ni que l’Italie pourrait choisir à sa guise un acheteur italien. Mais le signal envoyé à Wolfsburg est clair : Rome entend avoir son mot à dire.

Un enjeu industriel majeur pour l’Émilie-Romagne

La bataille politique autour de Ducati tient aussi au poids de la marque sur le territoire de l’Émilie-Romagne, l’une des régions industrielles les plus denses d’Italie, déjà surnommée la « Motor Valley ».

Ducati porte un programme industriel ambitieux, baptisé « Ducati Raise the Bar », représentant 121 millions d’euros d’investissements. Sur ce montant, plus de 99 millions sont consacrés à la recherche industrielle et au développement expérimental, le reste visant les infrastructures et les outils de production. L’État italien apporte une contribution publique de 33 millions d’euros à ce programme.

Protéger Ducati revient, pour Rome, à protéger un écosystème complet : emplois qualifiés, sous-traitants, savoir-faire et capacités de recherche en Émilie-Romagne.

Lors de la visite du 21 septembre, cette dimension territoriale est apparue au grand jour. Emanuele Orsini, pour Confindustria, a mis en avant la nécessité de sanctuariser l’activité et l’emploi. Michele de Pascale, représentant la région, a réclamé que l’Italie soit associée aux décisions concernant l’avenir de la marque, et pas seulement informée a posteriori.

La gamme Ducati elle-même illustre ce dynamisme : la famille Multistrada conserve sa position de meilleure vente mondiale de la marque, tandis que le roadster Monster, porté par l’arrivée de nouvelles générations équipées d’un moteur V2 modernisé, reste solidement installé sur les podiums des immatriculations.

Ce qui se joue maintenant entre Rome et Wolfsburg

La prochaine étape clé se déroule désormais en Allemagne. Jusqu’à présent, les signalements provenant du siège de Volkswagen restent contradictoires. Certains scénarios internes évoquent la vente éventuelle d’actifs, d’autres privilégient une restructuration sans cession des marques fortes.

Le rendez-vous du 25 septembre entre Adolfo Urso et les dirigeants de Volkswagen et d’Audi doit permettre à Rome de clarifier, au moins partiellement, la feuille de route allemande. À ce stade, aucune source solide ne permet d’affirmer qu’une décision définitive de vendre Ducati ait été prise.

Ce que cela signifie pour un lecteur français : parallels et différences

Pour un lecteur en France, le Golden Power italien rappelle des mécanismes existants dans l’Hexagone, même si l’appellation diffère. L’État français dispose, lui aussi, d’outils spécifiques pour encadrer les investissements étrangers dans des secteurs jugés stratégiques.

À Bercy, le ministère de l’Économie peut, par exemple, soumettre à autorisation préalable certaines prises de participation étrangères dans des entreprises françaises actives dans la défense, l’énergie, les télécoms, les transports ou encore les technologies sensibles. Cette procédure, souvent désignée comme le contrôle des investissements étrangers, permet :

    • d’exiger des garanties en matière de maintien des activités en France,
    • d’imposer des conditions sur la gouvernance ou la protection des technologies,

voire de refuser une opération en dernière instance.

La logique est similaire à celle du Golden Power italien : l’État ne dirige pas l’entreprise au quotidien, mais se réserve un droit de regard renforcé sur des décisions capitalistiques jugées stratégiques. Les débats français sur des groupes comme Alstom ou certains acteurs des télécoms ont déjà montré l’usage de ces pouvoirs spéciaux.

Dans le cas de Ducati, si une situation équivalente survenait avec un constructeur français de motos ou d’automobiles, ce type de dispositif pourrait être mobilisé par Paris pour éviter une prise de contrôle étrangère vécue comme une perte de souveraineté industrielle.

Un cas d’école de souveraineté industrielle appliquée à une marque emblématique

L’affaire Ducati illustre la manière dont une marque, au départ essentiellement connue pour ses performances sportives et son image, se retrouve au cœur d’un débat sur la souveraineté industrielle. Longtemps cantonnées aux secteurs jugés « régaliens », les préoccupations stratégiques des États s’étendent désormais à des entreprises qui incarnent un savoir-faire, une filière ou une région entière.

Pour un lecteur français, Ducati rappelle ce que peuvent représenter certains constructeurs tricolores : au-delà des chiffres, un concentré de technologie, d’emplois et d’image nationale. La mobilisation italienne signale aux grands groupes internationaux que la simple logique financière ne suffira peut-être plus à trancher le sort de ce type de « joyau » industriel.

Le terme même de Golden Power mérite enfin d’être compris pour ce qu’il est : non pas une nationalisation déguisée, mais un filet de sécurité. Il n’empêche ni les opérations internationales ni les investissements étrangers, mais sert à encadrer ceux qui pourraient affaiblir durablement des intérêts jugés vitaux. Dans le cas de Ducati, tout dépendra donc d’une équation encore ouverte : la stratégie de Volkswagen, la capacité de Rome à utiliser ce levier et l’existence, ou non, d’un projet crédible de reprise italienne si la vente devenait réalité.

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