Au cœur de l’ex-URSS, une ancienne base secrète d’armes biologiques refait surface avec le retrait spectaculaire de la mer d’Aral.
Au Kazakhstan et en Ouzbékistan, un ancien polygone soviétique de guerre biologique, longtemps isolé au milieu de la mer d’Aral, se retrouve aujourd’hui relié au continent. Une situation qui réactive les craintes autour de ce site baptisé Aralsk-7, raconte un article du magazine scientifique américain Scientific American, consacré à l’histoire et aux dangers persistants de cette île pas comme les autres.
Une île secrète dédiée aux armes biologiques
Vozrojdenie – « renaissance » en russe – était autrefois une île perdue dans la mer d’Aral, au croisement des frontières kazakhe et ouzbèke. Dès les années 1930, l’Armée rouge y mène des essais à ciel ouvert sur des agents pathogènes particulièrement dangereux : peste, choléra, tularemie. Les travaux s’interrompent pendant la Seconde Guerre mondiale avant de repartir à plein régime après 1945.
La construction du complexe permanent débute en 1954. En 1962, des photographies aériennes de la CIA révèlent des casernes, un terrain de parade, des enclos pour animaux, des bâtiments de recherche et un vaste champ d’essai. Le tout niché sur une île qui abrite aussi quelques installations de pêche, vitrine banale d’un lieu en réalité ultra-sensible.
Au cœur du dispositif, la petite ville militaire de Kantoubeïk. Elle compte jusqu’à 1 500 habitants, militaires et familles. On y trouve :
des immeubles d’habitation et des casernes ;
une école, des commerces et un bureau de poste ;
un réfectoire, un stade et sa propre centrale électrique.
L’eau douce y arrive par barge et est stockée dans d’immenses réservoirs. À proximité, l’aérodrome de Barkhan dispose de quatre pistes pour permettre les atterrissages quelles que soient les conditions de vent.
Aralsk-7, une ville fermée posée au bord d’un champ de tir biologique
Plusieurs kilomètres au sud de Kantoubeïk se trouve un laboratoire de recherche de terrain, désigné par l’abréviation russe PNIL. Encore plus au sud, la partie méridionale de l’île sert de principal champ de tir. Là, des avions ou des dispositifs explosifs disséminent des nuages d’aérosols contenant des agents biologiques.
Anthrax, peste, variole, tularemie, brucellose, typhus, fièvre Q : la liste des agents testés à Vozrojdenie ressemble à un inventaire des pires menaces biologiques connues.
La configuration du site est pensée pour que les vents dominants emportent les nuages infectieux loin de la ville garnison. Les équipes mènent ensuite des opérations de décontamination et entrent dans une quarantaine obligatoire. Dans les années 1980, 500 singes utilisés pour la recherche meurent après exposition à une souche de tularemie. Leurs dépouilles sont brûlées puis enterrées sur place.
Un ancien haut responsable soviétique du programme d’armes biologiques évoque jusqu’à 150 scientifiques, techniciens et soldats employés en permanence sur le complexe de recherche.
Des accidents qui font vaciller le secret
Plusieurs incidents, aux causes parfois discutées, sont associés à Aralsk-7 et à l’appareil soviétique d’armes biologiques.
Une épidémie de variole partie d’un navire de recherche
En 1971, une scientifique à bord du navire de recherche Lev Berg tombe malade après que le bateau a pénétré un brouillard près de l’île. Elle développe la variole alors qu’elle est vaccinée. Neuf autres personnes seront infectées dans sa ville d’origine, et trois décèderont.
Les investigations montreront ensuite que le navire a traversé un nuage d’aérosol issu d’un essai de variole depuis l’île. Ce drame met déjà en lumière la difficulté à confiner totalement des tests réalisés à ciel ouvert.
Des morts inexpliquées chez l’homme et l’animal
L’année suivante, les corps de deux pêcheurs portés disparus sont retrouvés dans leur bateau. Ils auraient pu contracter la peste, mais aucun diagnostic définitif n’est établi.
En mai 1988, environ 50 000 saïgas – une espèce d’antilope des steppes eurasiennes – meurent en moins d’une heure sur une steppe voisine. L’origine de cette hécatombe reste incertaine. Pollution, maladie naturelle ou autre facteur environnemental ne peuvent être exclus, et aucun lien direct avec un test précis n’est formellement établi.
L’article de Scientific American rappelle aussi un autre accident majeur du programme soviétique : la fuite d’anthrax en 1979 à Sverdlovsk (aujourd’hui Iekaterinbourg). Selon les sources citées, le bilan varie d’au moins 68 morts à pas moins de 105. Longtemps, les autorités imputent la catastrophe à de la viande contaminée, avant que la piste d’un accident dans une installation militaire de recherche ne soit reconnue plus d’une décennie après.
La mer d’Aral se retire, l’île perd son isolement
En 1964, la mer d’Aral est le quatrième plus grand lac du monde. Les grands travaux d’irrigation lancés par l’URSS dans les années 1950 et 1960 détournent les fleuves Syr-Daria et Amou-Daria pour arroser les champs de coton, surnommé « l’or blanc », et d’autres cultures.
Le niveau de l’eau baisse, les rivages reculent, de larges portions de fond marin se découvrent. La NASA documente cette métamorphose : la mer se fragmente, et l’Aralkoum – un désert couvert d’une poussière saline et toxique – remplace progressivement l’étendue d’eau.
À mesure que la mer d’Aral se retire, Vozrojdenie grossit. Dans les années 1990, sa superficie est multipliée par presque dix, jusqu’à se coller au continent en 2001.
À partir de cette date, l’île cesse d’en être une : elle devient une avancée de terre reliée au Kazakhstan et à l’Ouzbékistan. La barrière d’eau qui séparait Aralsk-7 du reste du monde a disparu.
Un site abandonné en hâte par l’URSS finissante
Lorsque l’URSS se désagrège, le programme d’armes biologiques est déjà en cours de fermeture. Le laboratoire militaire d’Aralsk-7 cesse officiellement son activité en novembre 1991. Les habitants de Kantoubeïk sont évacués en quelques semaines, relate l’Association pour le contrôle des armements, citée par Scientific American. Le rapport sur l’accord de dépollution situe l’abandon définitif du site à 1992.
Sur place, les Soviétiques laissent bâtiments, équipements, réseaux civils. Avant ce retrait, ils tentent de se débarrasser d’un stock massif d’anthrax. En 1988, entre 100 et 200 tonnes de boue d’anthrax sont mélangées à de l’eau de Javel, chargées sur des barges puis déversées dans des fosses sur Vozrojdenie.
À la fin des années 1990, des scientifiques du département de la Défense américain détectent pourtant des spores d’anthrax encore viables dans des échantillons de sol prélevés sur le site.
Une opération conjointe États-Unis–Ouzbékistan sur les fosses à anthrax
Le 22 octobre 2001, Washington et Tachkent signent un accord pour tenter de sécuriser les zones les plus sensibles. Le projet dispose d’un budget pouvant aller jusqu’à 6 millions de dollars. Son objectif : démanteler une vingtaine de bâtiments, décontaminer d’anciens laboratoires et traiter 11 fosses d’enfouissement d’anthrax identifiées.
Cent travailleurs locaux participent à cette opération. Pendant quatre mois, ils déplacent les terres contaminées vers une tranchée équipée d’une doublure protectrice. Des milliers de kilos de poudre de Javel sont appliqués.
Après six jours de traitement, les analyses ne trouvent plus de spores viables dans le matériau traité, selon les documents cités par Scientific American.
L’intervention reste toutefois ciblée. Elle ne prétend pas vérifier chaque recoin de l’ancien champ d’essais, ni toutes les fosses où ont pu être enterrés des animaux infectés au fil des décennies. Le nettoyage documenté se concentre sur les laboratoires, une vingtaine de bâtiments et les 11 fosses à anthrax répertoriées.
Ce que cela signifie pour les pays voisins et pour l’Europe
Le raccordement de l’ex-île au continent change l’équation pour le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Zones de désert ou de steppe auparavant inaccessibles deviennent atteignables par la route ou la piste. Des chasseurs, des ferrailleurs ou des curieux peuvent s’y aventurer.
Le principal risque mis en avant par les experts tient à la possibilité de rencontrer des zones de sol encore contaminées, notamment autour d’anciens sites d’enfouissement ou de tir. Certains agents, comme les spores d’anthrax, peuvent survivre très longtemps dans le sol à l’état dormant.
Pour les pays européens, dont la France, le danger direct reste limité par la distance et par le fait que le site n’accueille pas de grande activité humaine. En revanche, l’histoire de Vozrojdenie fonctionne comme un avertissement : lorsqu’un arsenal biologique a existé, l’empreinte peut se maintenir pendant des décennies, avec un coût élevé pour surveiller et sécuriser les lieux.
Comment la France encadre les risques biologiques
En France, les recherches impliquant des agents pathogènes dangereux se déroulent dans des laboratoires à confinement renforcé, classés selon des niveaux allant de 1 à 4. Les travaux sur des agents comme l’anthrax ou la variole nécessitent des autorisations strictes, un suivi réglementaire et des équipements de sécurité très encadrés.
Les forces armées françaises disposent d’unités spécialisées dans la défense nucléaire, radiologique, biologique et chimique, avec des protocoles inspirés du droit international sur les armes biologiques. Les programmes sont déclarés comme défensifs, centrés sur :
la détection précoce d’agents biologiques ;
la protection des militaires et de la population ;
la capacité de décontamination et de traitement en cas d’accident ou d’attaque.
Contrairement à l’URSS à l’époque de la guerre froide, ces activités s’inscrivent dans la convention internationale interdisant les armes biologiques, entrée en vigueur en 1975, à laquelle la France est partie. Les sites sont inspectés, et les expériences en plein air sur des agents pathogènes humains sont proscrites.
Comprendre les agents et les risques à long terme
Le cas de l’anthrax, au cœur de l’héritage toxique de Vozrojdenie, illustre la difficulté à effacer complètement ce type de pollution. Cette maladie, appelée aussi charbon, est causée par une bactérie capable de former des spores très résistantes. Dans le sol, ces spores peuvent survivre des dizaines d’années, voire davantage.
Le traitement chimique à la Javel, tel qu’il a été utilisé dans l’opération américano-ouzbèke, permet d’inactiver ces spores lorsqu’il est appliqué en quantité suffisante et dans de bonnes conditions. Mais dès qu’une zone n’est pas identifiée ou traitée, la question de la persistance se pose.
Agent
Nature
Risque principal
Anthrax
Bactérie sporulée
Survie très longue dans le sol
Variole
Virus
Transmission aérienne, aujourd’hui éradiquée
Peste
Bactérie
Foyers naturels chez les rongeurs
Tularemie
Bactérie
Transmission via animaux et environnement
Dans le contexte de la mer d’Aral, la poussière du désert d’Aralkoum ajoute une couche de complexité. Elle transporte déjà des sels, des résidus de pesticides et des polluants. La question est de savoir dans quelle mesure des particules chargées d’anciens agents biologiques peuvent, ou non, s’y mêler et se déplacer avec le vent, d’où l’attention portée par les autorités régionales et les partenaires internationaux aux sites les plus sensibles tels qu’Aralsk-7.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Vozrojdenie, signifiant « renaissance » en russe, était une île secrète au cœur de la mer d'Aral abritant un complexe militaire soviétique dédié à la recherche et aux essais d'armes biologiques. Aralsk-7 était la désignation classifiée du site militaire qui incluait la ville de Kantoubeïk avec jusqu'à 1 500 habitants.
Pourquoi l'île était-elle perdue au milieu de la mer d'Aral ?
L'isolement au cœur de la mer d'Aral était intentionnel : il permettait aux Soviétiques de tester les agents biologiques à ciel ouvert en comptant sur les vents dominants pour éloigner les nuages infectieux de la ville garnison, tout en maintenant le secret du programme.
Comment la mer d'Aral a-t-elle disparu ?
À partir des années 1950 et 1960, l'URSS a détourné les fleuves Syr-Daria et Amou-Daria pour irriguer les champs de coton. Cette détournement a progressivement asséché la mer, réduisant sa surface de 90 % et transformant Vozrojdenie en péninsule reliée au continent en 2001.
Quels agents biologiques ont été testés sur le site ?
Les scientifiques soviétiques ont testé l'anthrax, la peste, la variole, la tularemie, la brucellose, le typhus et la fièvre Q. En 1971, un accident impliquant la variole a infecté dix personnes dont trois ont décédé après qu'un navire de recherche ait traversé un nuage d'aérosol issu d'un essai.
Que s'est-il passé après l'abandon du site en 1991 ?
Le site a été évacué en quelques semaines en 1991-1992, les Soviétiques laissant les installations sur place. Ils ont tenté de détruire 100 à 200 tonnes d'anthrax en le versant dans des fosses, mais des spores viables ont été détectées dans le sol à la fin des années 1990, menant à un accord de dépollution États-Unis, Ouzbékistan signé en 2001.