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En 2021, 44 000 camions quittent Sulaibiya : l’immense dépôt de gommes usées cesse enfin de marquer le paysage

Pendant des décennies, une accumulation gigantesque de roues usagées a transformé une zone aride de l’émirat en risque sanitaire permanent.

Sur les anciennes images prises depuis l’orbite, la zone de Sulaibiya saute aux yeux. Au nord-ouest de la capitale koweïtienne, une immense surface sombre tranche avec les tons clairs du sol. Ce n’était ni une usine, ni une nappe de pétrole : il s’agissait d’un dépôt à ciel ouvert regroupant plusieurs dizaines de millions d’enveloppes de caoutchouc arrivées en fin de vie.

Une décharge devenue un problème national

Le site de Sulaibiya s’est rempli progressivement. Pendant des années, les véhicules hors d’usage ont alimenté cette accumulation, faute de filière de valorisation assez solide. Les autorités creusaient de vastes excavations, puis y déversaient les roues retirées des voitures, poids lourds et engins.

À force, les fosses ont débordé. Le relief artificiel formé par le caoutchouc a fini par couvrir plusieurs kilomètres carrés. Les estimations divergent selon les périodes et les sources, allant de vingt à cinquante millions d’unités. Le chiffre le plus souvent retenu évoque environ quarante-deux millions d’éléments stockés sur place avant le grand nettoyage.

À Sulaibiya, le stockage temporaire est devenu, au fil des ans, une montagne de déchets difficile à déplacer et dangereuse à surveiller.

Le problème ne se limitait pas à l’impact visuel. La zone se trouvait à quelques kilomètres seulement de secteurs habités. Avec les températures estivales très élevées du Golfe, chaque départ de feu pouvait prendre une ampleur considérable.

Pourquoi ces feux sont si difficiles à arrêter

Une roue usagée ne s’enflamme pas aussi facilement qu’un tas de papier. Il faut une chaleur importante pour lancer la combustion. Une fois le feu installé, la situation change brutalement. Le caoutchouc, les huiles et les matériaux synthétiques entretiennent les flammes pendant longtemps.

Les secours doivent alors lutter contre une chaleur intense, une fumée opaque et des foyers cachés sous plusieurs couches de matière. Arroser abondamment ne suffit pas toujours : l’eau peut déplacer les liquides polluants vers les sols voisins ou les nappes souterraines.

  • Les fumées peuvent contenir des particules très fines.
  • La combustion libère des composés organiques volatils irritants.
  • Certains hydrocarbures formés lors du feu sont suspectés d’effets cancérogènes.
  • Les résidus huileux peuvent contaminer le sol et les eaux proches.

Trois sinistres qui ont accéléré la décision

Entre 2012 et 2020, Sulaibiya a connu plusieurs épisodes majeurs. Trois incendies ont particulièrement marqué les esprits. En 2012, les flammes auraient détruit plus de cinq millions de roues. Les panaches ont alors été observés très loin du site, y compris sur des images orbitales.

Un nouveau brasier est survenu à l’automne 2020. Cet épisode a servi d’électrochoc. La vision d’un dépôt géant en combustion, dans une région déjà soumise à une forte chaleur, a rendu l’inaction difficilement tenable. Selon plusieurs bilans rapportés à l’époque, des millions d’unités ont encore été touchées lors des différents feux.

Le danger ne venait pas seulement des flammes : il reposait aussi sur les fumées, les cendres et les liquides chargés de résidus qui pouvaient s’infiltrer dans l’environnement.

Le cas de Sulaibiya rappelle d’autres catastrophes. Aux États-Unis, un incendie survenu en Virginie dans les années 1980 avait brûlé durant des mois et affecté la qualité de l’air sur un vaste territoire. Ce type de sinistre montre qu’une décharge de caoutchouc ne peut pas être traitée comme un simple stockage inerte.

Un ballet de camions pour vider le terrain

À partir de 2021, l’émirat a lancé une opération d’évacuation massive. Les engins ont chargé les amas de caoutchouc, parfois mêlés au sable et aux résidus d’incendie, avant de les acheminer vers des installations spécialisées.

Le chantier a nécessité plus de 44 000 trajets de camions. Une partie des matières a rejoint une usine locale de traitement. Environ cinq millions d’unités auraient aussi été envoyées hors du pays. Les vues aériennes réalisées quelques mois plus tard ont montré un changement net : la vaste zone sombre avait pratiquement disparu.

Le broyage constitue une étape centrale dans ce type de traitement. Les roues sont découpées en fragments, puis séparées selon leurs composants :

  • le caoutchouc est réduit en granulats ;
  • l’acier des armatures peut être récupéré ;
  • les fibres textiles sont isolées lorsque les équipements le permettent ;
  • les granulats servent ensuite à fabriquer de nouveaux matériaux.
  • Des sols amortissants plutôt qu’un nouveau brasier

    Le caoutchouc recyclé peut connaître plusieurs usages. Il entre notamment dans la fabrication de dalles pour aires de jeux, de revêtements pour salles de sport, de tapis amortissants ou de certains mélanges employés dans les travaux publics.

    Cette transformation ne fait pas disparaître toutes les questions environnementales. Certains usages, comme les granulats en extérieur, font l’objet de débats sur l’usure des matériaux et la dispersion de petites particules. Le recyclage reste malgré tout préférable à l’abandon de gigantesques volumes dans un terrain non contrôlé, exposé aux incendies.

    Un projet de logements toujours peu visible

    Après l’évacuation, les autorités ont évoqué la construction de 25 000 logements sur l’ancien terrain. L’idée était forte : remplacer une friche polluée par un nouveau quartier. Or, les images les plus récentes ne montrent pas encore l’apparition d’un vaste programme immobilier clairement identifiable.

    Avant toute construction, un terrain ayant accueilli des déchets brûlés doit faire l’objet d’analyses poussées. Les spécialistes recherchent notamment la présence d’hydrocarbures, de métaux et de résidus issus des incendies. La dépollution peut demander du temps, même lorsque le paysage semble redevenu vide.

    À Sulaibiya, la grande marque sombre a disparu du paysage aérien. Son histoire reste un avertissement très concret : une simple solution de stockage peut se transformer, en quelques décennies, en crise écologique et logistique de grande ampleur.

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