Aux États-Unis, de plus en plus de femmes arrivées à 70 ans revendiquent une vie sans mari, avec à la clé une sérénité inattendue.
Dans un long reportage du magazine américain SELF, plusieurs septuagénaires racontent pourquoi elles ne regrettent absolument pas leur choix de vivre seules. Un récit que des sociologues replacent dans une transformation profonde de la place du mariage pour les femmes, aux États-Unis comme en Europe.
Une génération qui a grandi avec la peur de « finir seule »
Pour beaucoup de femmes américaines nées dans les années 1940 et 1950, rester célibataire était autrefois un scénario catastrophe. Joan, 79 ans aujourd’hui, se souvient d’une véritable angoisse dans sa trentaine. À l’époque, confie-t-elle à SELF, « une femme qui ne voulait pas de mari était forcément considérée comme ayant un problème ».
Inquiète de ne pas se marier, elle consulte alors une psychologue. La thérapeute, elle-même mariée et mère de famille, ne lui assène ni clichés sur « l’horloge biologique », ni discours culpabilisants. Elle lui pose une question simple : quel type de mari voudrait-elle, si elle en avait un ?
Joan répond qu’elle aimerait un homme très occupé, absorbé par son travail, ses passions, sa vie sociale. À la question « donc, quelqu’un de stimulant intellectuellement ? », elle rétorque du tac au tac : « non, quelqu’un qui n’est jamais à la maison ». Sur le moment, la phrase fait rire. Mais pour Joan, le déclic est réel : elle comprend qu’elle se projette mieux dans une vie sans mari.
Vers 1980, réaliser qu’« on peut vivre sa meilleure vie en étant indépendante » restait une idée jugée radicale pour une femme.
Quarante ans plus tard, Joan vit seule, reste célibataire par choix, et n’a aucune envie de modifier son statut. Son parcours illustre l’écart entre les normes de sa jeunesse – qui associaient épanouissement féminin et mariage – et la réalité d’une génération qui, arrivée à la retraite, assume un autre modèle.
Comment la vie solo est passée de « plan B » à véritable projet
Longtemps, la femme célibataire âgée a été caricaturée : « vieille fille », « dame aux chats », « célibataire aigrie ». Le célibat était présenté comme une étape provisoire avant « le bon partenaire », jamais comme un horizon de vie désirable.
Dans le reportage de SELF, plusieurs Américaines de plus de 70 ans décrivent pourtant des existences riches et choisies : soirées entre amies, apéritifs hebdomadaires, voyages improvisés, projets associatifs ou entrepreneuriaux, adoption d’animaux, achats immobiliers réalisés seules. Certaines enchaînent encore, à leur rythme, de brèves histoires sentimentales. D’autres ont complètement renoncé à la dimension amoureuse.
L’une d’elles, 73 ans, résume ainsi son plaisir quotidien : ne plus avoir à se disputer, ni à « supporter un homme incompétent », et ressentir un niveau de stress minimal. Loin du cliché de la femme solitaire malheureuse, ces septuagénaires se présentent comme détendues, entourées d’amis et satisfaites de leur liberté.
Ces femmes ne décrivent ni regrets ni impression d’être « passées à côté » : elles savourent leur vie telle qu’elle est, sans mari.
Le phénomène s’inscrit dans un contexte plus large. Aux États-Unis, la lassitude face aux applications de rencontres est forte : un sondage cité par SELF indique que 78 % des utilisateurs de grandes plateformes affirment se sentir épuisés par ces outils. Les jeunes adultes de 25 à 35 ans ont aussi moins de relations sexuelles que les générations précédentes, et la part de femmes sexuellement inactives a fortement augmenté sur la dernière décennie.
Être « célibataire de cœur » : un véritable profil de vie
Pour expliquer ce basculement, la sociologue américaine Bella DePaulo, 72 ans, a forgé une notion devenue centrale dans ses travaux : les personnes « célibataires de cœur ». Elle décrit des individus pour qui la vie en solo n’est pas une situation subie, mais une préférence profonde.
Elle se range elle-même dans cette catégorie. Elle confie à SELF garder un bon souvenir de certains hommes fréquentés dans sa jeunesse, tout en se rappelant avec plus de plaisir encore le moment où chaque relation s’est terminée. Elle parle alors d’un sentiment de « liberté retrouvée ».
Selon elle, les avantages pratiques du célibat – maîtrise de son emploi du temps, réseau d’amitiés solide, absence de certaines tensions de couple – peuvent exister chez des personnes mariées. La grande différence serait ailleurs : dans la liberté mentale.
Pour Bella DePaulo, un couple implique souvent de penser en permanence à l’autre, même en arrière-plan. Vivre seule, c’est récupérer cette énergie pour soi.
Ne pas avoir à organiser ses journées en fonction d’un conjoint, ne pas anticiper ses réactions ou ses envies, permettrait une autonomie psychologique que beaucoup de femmes apprécient davantage avec l’âge. Cette disposition nécessite toutefois un environnement nouveau, bien éloigné de celui qu’ont connu leurs mères ou leurs grands-mères.
Quand l’indépendance économique change le rapport au mariage
La sociologue américaine Kris Marsh rappelle dans SELF que, pendant des siècles, le mariage offrait aux femmes un accès quasi obligatoire à la sécurité financière, au statut social et à la maternité légitime. Sans mari, la survie économique et la respectabilité morale pouvaient être menacées.
L’essor de l’éducation féminine, l’accès plus large aux études supérieures, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et l’allongement des carrières ont progressivement modifié cet équilibre. Aux États-Unis, les définitions de la famille se sont aussi diversifiées : familles recomposées, amitiés très structurantes, voisinage solidaire… autant de liens qui peuvent, au moins en partie, se substituer au couple traditionnel.
D’après le centre de recherches Pew, 42 % des adultes américains étaient célibataires ou sans partenaire en 2023, contre 29 % en 1990. Parmi les moins de 50 ans qui ne fréquentent personne, la moitié ne souhaite pas de relation. Il ne s’agit pas forcément de rejeter l’amour, mais de ne plus considérer la vie à deux comme une étape indispensable.
Kris Marsh rapporte un discours récurrent chez les femmes qu’elle interroge : « Je suis déjà dans une bonne situation seule. Tu ne peux pas être une distraction. Tu ne peux pas perturber ma paix. » Une phrase qui traduit un changement radical de priorité : le couple ne vient plus réparer un manque, il doit apporter un bénéfice clair à une vie déjà jugée satisfaisante.
Quand le divorce devient l’occasion de se réinventer
Toutes les septuagénaires mises en avant par SELF n’ont pas rejeté le couple dès la jeunesse. Certaines ont d’abord suivi le scénario dominant de leur époque : mariage jeune, enfants, stabilité apparente. C’est le cas d’Alice Foster, qui vient de fêter ses 80 ans.
Elle raconte qu’elle a longtemps eu le sentiment de vivre une existence qui n’était pas vraiment la sienne. « Ce n’était jamais centré sur moi », explique-t-elle. Son divorce, en 1988, rompt cette trajectoire… et fait naître un espace inattendu : le temps, le calme, la possibilité de se recentrer.
Après son divorce, Alice Foster déménage, reprend des études, se construit une carrière d’infirmière, puis une retraite active qu’elle décrit comme « amusante » et libératrice.
Elle dit avoir le sentiment d’avoir 50 ans, adore voyager, recevoir du monde chez elle et, surtout, ne « rendre de comptes à personne ». Elle affirme aimer tellement cette vie en solo qu’elle ne souhaite plus « être attachée » à quelqu’un.
Ce type de parcours illustre une réalité fréquente, notent les sociologues : le célibat à 70 ans n’est pas toujours une décision théorisée à 20 ans, mais le résultat d’une série de choix successifs. Arrêter de chercher coûte que coûte un partenaire, sortir d’un mariage insatisfaisant, privilégier le travail, un loisir ou le voyage… puis, avec le temps, constater que le bonheur imaginé avec un mari s’est en fait construit sans lui.
Les chiffres montrent une satisfaction qui augmente avec l’âge
Une question persiste pourtant souvent autour de ces trajectoires : ces femmes sont-elles réellement heureuses, ou se rassurent-elles ? Les études mentionnées par SELF indiquent que la satisfaction liée au célibat progresse avec l’âge, à partir de la quarantaine.
Malgré une certaine évolution des mentalités, la suspicion sociale reste forte envers celles qui s’écartent de la norme matrimoniale. Quand un couple marié affirme être épanoui, on le croit sans discuter, même si la réalité est parfois plus nuancée. À l’inverse, les célibataires doivent souvent justifier leur mode de vie, comme s’il était par nature suspect.
Kris Marsh note que ces femmes doivent faire preuve d’une grande solidité de caractère : assumer leur célibat, répéter qu’elles vont bien, tenir face aux remarques, sans se laisser enfermer dans l’image de la battante hyper-indépendante ni dans celle de la malheureuse à plaindre.
Avec le temps, la plupart cessent de se justifier. Les femmes interrogées par SELF n’argumentent plus pour convaincre leur entourage, elles ne se montrent ni agressives ni défensives. Elles se contentent de vivre, sans réclamer validation ou admiration. Les chercheurs y voient une forme de bonheur plus discret, moins spectaculaire que les grandes déclarations d’amour, mais plus ancré et durable.
Ce que cette tendance dit de la situation en France
En France aussi, la norme conjugale se délite progressivement. Les mariages reculent, l’âge moyen de la première union recule, les divorces et les séparations sont devenus courants. L’Insee a relevé depuis plusieurs années une hausse continue des personnes vivant seules, notamment parmi les seniors, même si toutes ne sont pas célibataires au sens strict.
Le système social français – retraites, Sécurité sociale, aides au logement, minima sociaux – permet aux femmes âgées de vivre seules plus facilement qu’à l’époque de leurs mères, même si les petites pensions et les carrières hachées restent un frein pour beaucoup. L’existence de services à domicile, de résidences autonomes ou de réseaux associatifs renforce aussi la possibilité de bâtir des « familles choisies » hors du couple.
Les sociologues français relèvent par ailleurs un phénomène similaire à celui observé aux États-Unis : après un divorce à la cinquantaine ou à la soixantaine, de nombreuses femmes ne souhaitent pas se remettre en couple cohabitant. Certaines acceptent des relations dites « LAT » (« living apart together », en couple mais chacun chez soi), d’autres préfèrent conserver leur autonomie complète, quitte à rester célibataires.
Côté économique, l’égalité salariale incomplète et les carrières interrompues par la maternité limitent encore la marge de manœuvre de certaines retraitées.
Sur le plan social, les injonctions à « ne pas finir seule » persistent, notamment dans certaines familles et milieux ruraux.
Mais les réseaux d’amis, les activités culturelles et sportives, les voyages organisés pour seniors, offrent des alternatives réelles à la vie centrée sur le couple.
La situation française se rapproche donc par certains aspects du modèle décrit dans SELF, même si les chiffres et les rythmes de transformation diffèrent. Le point commun le plus net reste ce mouvement de fond : des femmes âgées qui, après avoir travaillé toute leur vie et élevé parfois des enfants, revendiquent enfin une existence pensée d’abord pour elles-mêmes.
Ce que signifie concrètement être heureuse et célibataire à 70 ans
Être une septuagénaire célibataire épanouie ne revient pas à rejeter toute forme de lien. Les récits recueillis par SELF décrivent plutôt des vies très reliées aux autres, mais selon d’autres configurations : groupes d’amies soudés, voisinage serviable, relations familiales réinventées avec enfants et petits-enfants.
Les sociologues insistent sur quelques points clés qui reviennent souvent chez ces femmes :
Aspect de la vie
Ce que décrivent les femmes célibataires
Temps au quotidien
Maîtrise totale de l’agenda, possibilité de décider seule de ses activités, de ses horaires, de ses voyages.
Vie sociale
Poids accru des amitiés, rituels hebdomadaires entre femmes, entraide informelle.
Logement
Décisions indépendantes en matière de déménagement, travaux, décoration, parfois accès à la propriété seule.
Intimité
Relations amoureuses occasionnelles ou absence assumée de vie romantique, sans sentiment de manque.
Paix mentale
Soulagement de ne plus gérer les tensions conjugales, sentiment de « paix » souvent cité comme bénéfice majeur.
Ce modèle comporte aussi des risques à anticiper : solitude possible en cas de problèmes de santé, dépendance à un cercle d’amis qui peut se réduire avec le temps, gestion administrative parfois plus lourde seule. Les chercheuses soulignent l’importance de préparer cette autonomie dès la cinquantaine : sécuriser sa situation financière, entretenir un réseau relationnel varié, s’engager dans des activités qui donnent du sens au quotidien.
Pour les femmes approchant de la retraite, les témoignages américains montrent qu’une autre manière de vieillir existe : ni centrée sur le couple à tout prix, ni coupée des autres. Une forme d’indépendance assumée, où l’on peut aimer sa propre compagnie sans renoncer aux liens qui comptent. Les septuagénaires célibataires interrogées par SELF n’érigent pas leur situation en modèle universel, mais elles prouvent qu’à 70 ans, le bonheur féminin ne passe plus obligatoirement par le mot « mari ».
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Qu'est-ce qu'un « célibataire de cœur » selon Bella DePaulo ?
C'est une personne pour qui la vie en solo n'est pas une situation subie, mais une préférence profonde. La grande différence avec les personnes mariées réside dans la liberté mentale : ne pas avoir à penser en permanence à l'autre et pouvoir récupérer cette énergie pour soi.
Pourquoi ces femmes septuagénaires sont-elles plus heureuses seules qu'elles ne l'auraient été en couple ?
Elles apprécient la maîtrise de leur emploi du temps, l'absence de tensions relationnelles et un niveau de stress minimal. Certaines décrivent aussi le plaisir de ne pas avoir à supporter « un homme incompétent » ou de se disputer quotidiennement.
Comment la situation des femmes célibataires a-t-elle changé par rapport aux générations précédentes ?
Le mariage n'est plus une nécessité économique ou sociale. L'indépendance financière des femmes, leur accès aux études supérieures et au marché du travail ont fait basculer le célibat de « plan B » à véritable projet de vie choisi.
Quel est le chiffre clé montrant l'évolution du célibat aux États-Unis ?
Selon Pew, 42 % des adultes américains étaient célibataires ou sans partenaire en 2023, contre 29 % en 1990. Parmi les moins de 50 ans célibataires, la moitié ne souhaite pas de relation.
Ces femmes regrettent-elles d'avoir rejeté le mariage ?
Non, elles décrivent plutôt une satisfaction complète de leur liberté et savourent leur vie telle qu'elle est, sans impression d'être « passées à côté » ou de regrets profonds.