EUROTEL

La créativité décline depuis des décennies selon une étude : ce n’est pas l’intelligence qui baisse, et il est encore temps d’agir

La créativité décline depuis des décennies selon une étude : ce n'est pas l'intelligence qui baisse, et il est encore temps d'agir

Aux États-Unis, une vaste étude révèle une chute marquée de la créativité depuis les années 1990, malgré des niveaux d’intelligence stables.

Selon des travaux mis en avant par le site américain My Modern Met, la créativité des enfants et des adultes américains aurait fortement reculé depuis plus de trente ans. Une chercheuse spécialiste du sujet tire la sonnette d’alarme, tout en assurant qu’il reste possible de réagir collectivement et individuellement.

Une étude géante sur 40 ans de créativité aux États-Unis

Kyung Hee Kim, professeure à l’université américaine William & Mary, a analysé près de 300 000 tests de créativité menés aux États-Unis entre 1968 et 2008. Il s’agit des Torrance Tests of Creative Thinking, un ensemble d’exercices simples qui mesurent l’imagination et la capacité à résoudre des problèmes de façon originale.

Ces tests, largement utilisés dans la recherche en psychologie, permettent d’évaluer plusieurs dimensions :

  • la fluidité des idées (combien d’idées viennent à l’esprit) ;
  • la flexibilité (la capacité à changer de point de vue ou de stratégie) ;
  • l’originalité (le caractère inattendu ou rare des réponses) ;
  • l’élaboration (le niveau de détail et de développement des idées).

En croisant les résultats de centaines de milliers d’Américains, enfants comme adultes, sur quatre décennies, la chercheuse a dressé une courbe aussi impressionnante qu’inquiétante.

Avant 1990, les scores de créativité et de quotient intellectuel progressaient de concert aux États-Unis. À partir de 1990, les scores de créativité reculent nettement, alors que l’intelligence ne s’effondre pas.

Les résultats, publiés en 2011 dans un article scientifique intitulé « The Creativity Crisis », décrivent une tendance nette : les générations récentes obtiennent, en moyenne, des scores de créativité plus bas que celles des années 1970 et 1980.

Ce que révèle le « Creativity Crisis » sur les enfants et les adultes

Dans son travail, rapporté par My Modern Met, Kyung Hee Kim observe une baisse de « créativité imaginative » chez les enfants comme chez les adultes américains. Les plus jeunes produisent moins d’idées originales, prennent moins de risques et s’éloignent moins des réponses attendues que leurs aînés au même âge.

Chez les adultes, la tendance est similaire : les tests montrent une moindre capacité à combiner des éléments de façon inattendue ou à proposer des solutions vraiment nouvelles à un problème donné. Ce recul touche directement des compétences clés pour l’innovation scientifique, technologique, artistique ou entrepreneuriale.

La chercheuse insiste sur le fait que cette baisse ne signifie pas que les Américains seraient « moins intelligents ». Les mesures de quotient intellectuel ne montrent pas une chute comparable :

Selon Kyung Hee Kim, ce n’est pas l’intelligence qui baisse, mais la capacité à imaginer, à détourner les règles et à proposer des réponses originales. Le cerveau sait toujours raisonner, mais il semble moins s’autoriser à inventer.

Cette distinction est capitale pour comprendre l’enjeu : il ne s’agit pas d’un déclin global des capacités cognitives, mais d’un appauvrissement d’une compétence précise, la pensée créative.

Moins de jeu libre, plus d’écrans et de tests standardisés

Pour expliquer ce recul, Kyung Hee Kim avance plusieurs pistes liées à l’évolution de la société américaine depuis les années 1990. Elle évoque d’abord la baisse du temps de jeu libre chez les enfants, au profit d’activités très encadrées ou d’un temps massif passé devant les écrans.

Le jeu libre – sans objectif précis, sans consigne stricte – favorise pourtant l’invention de scénarios, l’improvisation de règles, la négociation entre enfants. Autant de moments où l’imagination travaille intensément. Lorsque ce temps se réduit, l’occasion d’exercer la créativité se raréfie.

Autre facteur pointé par la professeure : la montée en puissance des tests standardisés à l’école, très présents dans le système éducatif américain. Dans ce type d’évaluation, une seule réponse est jugée correcte, les autres sont simplement « fausses ».

Dans les classes américaines, les élèves sont de plus en plus entraînés à trouver « la bonne réponse » plutôt qu’à ouvrir plusieurs pistes, expérimenter et se tromper, analyse Kyung Hee Kim.

Cette culture de la réponse unique réduirait, selon elle, l’espace accordé à la prise de risque intellectuelle, au droit à l’erreur et à la curiosité, trois moteurs puissants de la créativité.

L’irruption de l’IA et du numérique change la donne

Depuis la publication de son article fondateur en 2011, le paysage technologique a encore basculé, avec l’explosion des smartphones, des réseaux sociaux, puis de l’intelligence artificielle grand public comme les chatbots.

My Modern Met souligne que les spécialistes du sujet continuent de débattre : devenons-nous réellement moins créatifs, ou exprimons-nous simplement notre créativité différemment, dans les jeux vidéo, les contenus en ligne ou les interactions avec les outils numériques ?

Même sans réponse tranchée, un constat revient souvent chez les chercheurs : la créativité reste une compétence à entretenir activement. Or cette tâche devient plus complexe quand les écrans captent l’attention dès l’enfance, en proposant des contenus déjà conçus par d’autres, prêts à consommer.

Ce que l’étude change pour un lecteur français

Les données analysées par Kyung Hee Kim concernent spécifiquement des Américains et le système éducatif des États-Unis. En France, les recherches sur l’évolution de la créativité suivent d’autres protocoles et ne se résument pas à cette seule étude.

Certains mécanismes restent toutefois comparables. L’école française utilise aussi des évaluations standardisées, même si elles n’occupent pas la même place qu’outre-Atlantique. Le temps de jeu libre des enfants français a, lui aussi, été grignoté par les activités organisées et les écrans.

Les acteurs de l’éducation nationale, des collectivités locales ou des associations culturelles insistent régulièrement sur la nécessité de :

  • maintenir des activités artistiques à l’école et en dehors ;
  • laisser aux enfants des temps non structurés pour jouer ;
  • encourager la prise d’initiative, le droit à l’erreur, le questionnement ;
  • valoriser les projets collectifs où chacun peut apporter une idée originale.

Le système français ne repose pas uniquement sur des tests à choix multiples, mais la pression scolaire et sociale peut, là aussi, pousser vers la recherche de la « bonne note » plutôt que de la bonne question. Les enseignements tirés de l’étude américaine intéressent donc directement les enseignants, parents et décideurs publics en France.

Des pistes concrètes pour raviver sa créativité

Malgré le diagnostic préoccupant, Kyung Hee Kim insiste sur un point : il est encore temps d’agir. La créativité n’est pas un don figé à la naissance, mais une capacité qui se nourrit, s’entraîne et se renforce. Elle a rassemblé vingt années de recherche et de conseils pratiques dans un ouvrage publié en 2016, « Creativity Challenge: How We Can Recapture American Innovation ».

My Modern Met rappelle plusieurs méthodes simples, accessibles quel que soit le pays où l’on vit, pour entretenir ce potentiel créatif au quotidien :

  • Passer du temps dans la nature : marcher en forêt, au bord de l’eau ou dans un parc réduit la charge mentale et favorise l’émergence d’idées nouvelles.
  • Tenir un journal : écrire régulièrement ses pensées, esquisses d’histoires ou débuts de projets aide à capter les idées au lieu de les laisser filer.
  • S’autoriser à rêvasser : laisser l’esprit vagabonder sans but précis stimule les associations d’idées, à l’opposé du défilement automatique sur un écran.
  • Pratiquer une activité artistique : dessin, musique, photo, théâtre ou bricolage obligent à faire des choix, tester, ajuster, inventer.
  • Multiplier les expériences nouvelles : visiter un musée, lire sur un sujet inconnu, apprendre un instrument ou un nouveau sport élargit le réservoir d’images et de références.

Changer régulièrement d’environnement, s’essayer à une nouvelle activité ou simplement observer avec attention ce qui nous entoure crée un terrain fertile pour les idées créatives.

Ces gestes peuvent sembler modestes, mais ils agissent comme des entraînements répétés. À mesure qu’on les répète, formuler des idées originales devient plus naturel, que ce soit au travail, à l’école ou dans la vie personnelle.

Comment favoriser la créativité des enfants et des adolescents

Pour les jeunes générations, l’enjeu est particulièrement fort. Les métiers de demain demanderont des capacités d’adaptation, d’innovation et de résolution créative de problèmes. Or les signaux envoyés par l’étude américaine incitent à ne pas laisser ces compétences s’éroder.

Parents, enseignants et éducateurs peuvent, à leur échelle, mettre en place quelques réflexes :

  • Prévoir des moments sans écran dans la journée, où l’ennui est autorisé et même encouragé.
  • Laisser les enfants inventer leurs propres règles de jeu, même si elles semblent farfelues.
  • Poser des questions ouvertes (« comment pourrais-tu faire autrement ? ») plutôt que chercher immédiatement la « bonne » solution.
  • Valoriser les tentatives, pas seulement les réussites : une idée originale ratée vaut mieux qu’une réponse attendue.
  • Proposer régulièrement des activités manuelles, artistiques ou scientifiques où l’enfant doit imaginer, construire, tester.
  • Ce type d’environnement renforce peu à peu l’audace intellectuelle, la curiosité et la confiance dans sa propre capacité à inventer, autant de qualités au cœur de la créativité décrite par Kyung Hee Kim.

    Pourquoi la créativité n’est pas un luxe culturel

    Au-delà des pratiques individuelles, l’étude relayée par My Modern Met repose une question collective : quelle place nos sociétés accordent-elles à la créativité ? Loin de se limiter à l’art ou aux loisirs, la pensée créative intervient dans la recherche scientifique, la gestion des crises, l’innovation industrielle ou la transition écologique.

    Un pays qui voit la créativité de sa population reculer risque de perdre en capacité d’innovation, en compétitivité économique, mais aussi en cohésion sociale, faute de solutions originales face aux tensions et aux inégalités. Les alertes venues des États-Unis invitent donc à considérer la créativité comme une ressource stratégique, à cultiver dès l’école et tout au long de la vie.

    Défiler vers le haut