À plus de 2 400 mètres de profondeur, au large d’un atoll du Pacifique, un robot océanographique a filmé une scène déroutante et fascinante.
Lors d’une mission américaine de recherche en haute mer près de Johnston Atoll, dans le Pacifique, un robot télécommandé a mis au jour en 2017 un paysage sous-marin si inhabituel que les scientifiques l’ont surnommé la « forêt de l’étrange ». Le site, présenté par l’agence fédérale américaine NOAA Ocean Exploration et relayé par le média anglophone à l’origine de la vidéo, continue depuis d’intriguer les spécialistes.
Une « forêt » à 2 442 mètres de profondeur au large de Johnston Atoll
La scène se déroule dans les eaux autour de Johnston Atoll, un territoire isolé du Pacifique central administré par les États-Unis. Les chercheurs cartographient alors un mont sous-marin à l’aide d’un robot commandé depuis la surface, le véhicule télécommandé Deep Discoverer, capable de descendre à plusieurs milliers de mètres.
À environ 2 442 mètres de profondeur, la caméra balaie un fond marin sombre, minéral, apparemment désert. Puis le paysage change : le sol se couvre de formes pâles, dressées, qui percent la pénombre comme des objets décoratifs plantés un à un.
Une multitude d’éponges blanches, dressées sur de fines tiges, ponctuent le relief et donnent l’impression d’une forêt fantomatique sans aucun arbre.
Dans la vidéo, les voix des scientifiques trahissent leur stupeur face à ce décor inhabituel. L’un d’eux lâche : « C’est un paysage à la Dr Seuss », référence aux univers décalés de l’auteur américain, avant de plaisanter sur une « attaque des éponges ». Quelques minutes plus tard, un autre expert parlera d’une véritable « forest of the weird », formule qui deviendra le surnom officiel de ce site très particulier.
Des éponges de verre alignées comme un public face à une scène
Les protagonistes principaux de cette « forêt » ne sont ni des poissons, ni des coraux, mais des éponges de verre, un groupe d’animaux marins très anciens. Ces organismes, constitués d’un squelette de silice, vivent fixés au fond et se nourrissent en filtrant l’eau.
Sur cette zone explorée par Deep Discoverer, la quasi-totalité des formes visibles sont justement des éponges de verre. NOAA Ocean Exploration décrit sur son site « une communauté d’apparence extraterrestre composée presque exclusivement d’éponges de verre, toutes orientées de manière uniforme dans le sens du courant ».
Les chercheurs remarquent immédiatement un détail frappant : ces organismes ne semblent pas disposés au hasard. Leurs grandes « faces » arrondies, sortes de calices ou de bols ouverts, sont toutes tournées dans la même direction, comme une foule de créatures de dessin animé regardant un spectacle.
Les éponges se comportent comme des girouettes biologiques : elles se tournent toutes vers la source de nourriture que constitue le courant dominant.
Un spécialiste présent dans la mission s’enthousiasme dans la vidéo : « Ce que j’adore ici, c’est la façon dont elles sont toutes orientées directement face au courant. » Pour ces organismes filtreurs, se présenter de front au flux qui apporte bactéries, plancton et particules organiques représente la stratégie la plus efficace pour capturer leur nourriture.
Pourquoi tous ces animaux regardent dans la même direction
Les éponges de verre ne nagent pas et ne se déplacent pas une fois fixées. Leur seule « marge de manœuvre » tient à leur manière de se développer : au fil de leur croissance, leur forme et leur orientation s’adaptent aux conditions locales.
Sur ce mont sous-marin, le courant dominant semble suffisamment stable pour façonner toute la communauté. Les jeunes éponges qui s’installent et se développent adoptent peu à peu une orientation optimale, « visage » tourné vers l’amont, là où arrivent les particules nourricières.
Les courants transportent bactéries, plancton et débris organiques.
Les éponges filtrent cet « aliment » à travers leurs tissus poreux.
Une orientation frontale augmente le volume d’eau filtrée.
Les individus les mieux orientés survivent et se reproduisent davantage.
À grande échelle, cette mécanique écologique se traduit par une véritable architecture paysagère : une « forêt » d’animaux fixés, tous alignés selon la même boussole invisible, dessinée par l’hydrodynamique des profondeurs.
Une ambiance de science-fiction au fond du Pacifique
Les échanges entendus dans la vidéo publiée par NOAA montrent à quel point la scène évoque pour les chercheurs une autre planète. L’un d’eux confie : « À chaque plongée, je me dis que c’est le genre d’expérience que quelqu’un vivrait s’il trouvait la vie sur une autre planète. Tout a l’air extraterrestre. »
La lumière artificielle du robot éclaire les structures pâles, les longues tiges fines, les silhouettes arrondies qui se détachent sur le fond sombre. Ce contraste donne l’impression d’un paysage lunaire habité par une foule d’organismes étranges, presque figés.
« Ces choses me sidèrent, comme une forêt de l’étrange », commente Chris Mah, spécialiste des animaux marins au Musée national d’histoire naturelle du Smithsonian, dans la vidéo de la mission.
La métaphore de la forêt fonctionne d’autant mieux que les éponges sont espacées, chacune dressée sur sa tige, comme les troncs stylisés d’une plantation peu dense. Sauf qu’ici, chaque « tronc » est un animal filtrant et non une plante.
L’étrange éponge « E.T. » qui habite cette forêt profonde
Au milieu de cette communauté alignée, une forme en particulier attire l’attention : une grande éponge dressée sur une tige fine, avec un corps arrondi percé de deux ouvertures circulaires. Cette silhouette évoque, pour certains observateurs, un groin de cochon sur un bâton. Pour d’autres, un personnage bien plus célèbre.
NOAA Fisheries, l’organisme américain en charge notamment des ressources marines, note sur son site que cette éponge rappelle « les grands yeux de l’extraterrestre du film E.T. ». Elle a été observée pour la première fois en 2016 sur un mont sous-marin voisin, près de la fosse des Mariannes.
Nom scientifique
Surnom
Particularité
Advhena magnifica
Éponge E.T.
Silhouette arrondie avec deux grandes ouvertures rappelant un visage
Les scientifiques l’ont baptisée Advhena magnifica. Le terme Advhena vient du latin advena, qui signifie étranger ou visiteur. La spécialiste qui l’a décrite, Cristiana Castello Branco, explique sur le site de NOAA que ce choix renvoie à l’idée « d’aliens » au sens de visiteurs venus d’ailleurs. Elle rappelle toutefois que les vrais intrus dans cet univers profond restent les humains, arrivés ici avec leurs robots et leurs caméras.
Un environnement extrême… mais vivant
La « forêt de l’étrange » ne se trouve pas dans une zone confortable. Les profondeurs proches des grands monts sous-marins et des systèmes hydrothermaux cumulent une pression colossale, une obscurité totale et, localement, des conditions chimiques extrêmes.
Dans d’autres secteurs, évoqués par le même média anglophone, des robots ont déjà observé des sources hydrothermales où l’eau atteint jusqu’à 400 °C, s’échappant de « cheminées noires » chargées de minéraux. Malgré ce contexte jugé hostile, la vie prolifère autour de ces reliefs : éponges, coraux profonds, crustacés, vers tubicoles et poissons adaptés à ces conditions se partagent l’espace.
Ces paysages rappellent que la biodiversité ne se limite pas aux récifs tropicaux colorés : des communautés entières existent dans l’obscurité, structurées par les courants et le relief.
Pour la communauté scientifique, chaque mission de ce type apporte de nouveaux éléments sur la façon dont la vie s’organise dans ces milieux extrêmes, loin des côtes et de la lumière. Les observations de la « forêt de l’étrange » illustrent aussi le rôle central des éponges de verre dans certains écosystèmes profonds, où elles servent d’abri et de support à d’autres organismes plus petits.
Que sont exactement les éponges de verre ?
Les éponges de verre constituent un groupe d’éponges dont le squelette interne est formé de petites structures de silice, appelées spicules, qui leur donnent parfois un aspect translucide ou cristallin. Elles sont répandues dans les grands fonds, souvent fixées sur des fonds durs comme les roches des monts sous-marins.
Contrairement à l’image d’un organisme mou et simple, certaines espèces bâtissent des structures complexes et très durables, un peu comme des « immeubles » silencieux des profondeurs. En filtrant en continu d’importants volumes d’eau, elles contribuent à recycler la matière organique et à clarifier l’eau dans leur environnement immédiat.
L’alignement observé au large de Johnston Atoll illustre la sensibilité de ces animaux au moindre mouvement d’eau. Un changement durable de courant, lié par exemple à une modification de la circulation océanique, pourrait à terme remodeler cette « forêt » en orientant différemment les futurs individus.
La recherche française sur les grands fonds et les éponges
En France, la question des grands fonds marins intéresse aussi les chercheurs, en particulier dans les zones profondes de l’Atlantique et de la Méditerranée. L’Ifremer, l’institut français de recherche dédié à la mer, mène depuis des décennies des campagnes océanographiques avec des sous-marins habités comme Nautile ou des robots comme Victor 6000.
Les scientifiques français étudient eux aussi les éponges profondes, mais dans des contextes différents : talus continentaux, canyons sous-marins, volcans profonds. Les principes restent comparables à ceux observés dans le Pacifique : des communautés fixées, souvent structurées par les courants et la nature du substrat, qui filtrent l’eau et abritent une biodiversité associée.
En France, ces recherches servent notamment à :
mieux comprendre la biodiversité des grands fonds, encore très mal connue ;
évaluer les impacts potentiels de futures activités industrielles, comme l’exploitation minière en eaux profondes ;
identifier des zones à protéger, par exemple au sein d’aires marines protégées profondes ;
étudier les molécules produites par certains organismes, dont des éponges, susceptibles d’intéresser la médecine ou l’industrie.
Les découvertes comme la « forêt de l’étrange » sont ainsi suivies avec attention par les équipes françaises, car elles offrent des exemples spectaculaires de la diversité des organisations possibles dans les écosystèmes profonds.
Ce que cette « forêt » change dans notre regard sur l’océan
Pour un lecteur en France, cette histoire rappelle à quel point la surface visible de l’océan ne représente qu’une petite partie de sa richesse. Des paysages entiers, façonnés par la géologie et les courants, existent à plusieurs kilomètres sous les navires, loin des radars du grand public.
La mise en évidence d’animaux fixés, parfaitement alignés dans le sens du courant, illustre la capacité du vivant à tirer parti de mécanismes physiques simples. Même sans cerveau ni organes sensoriels élaborés, ces éponges de verre occupent l’endroit exact où le flux leur offre le meilleur rendement énergétique.
Pour les scientifiques, chaque site de ce type sert de laboratoire naturel. L’étude de ces communautés apporte des informations utiles sur la circulation océanique en profondeur, la capacité d’adaptation d’organismes très anciens et l’équilibre fragile d’écosystèmes encore largement inaccessibles.
À l’échelle du grand public, l’image d’une « forêt » sans arbres, constituée d’animaux blancs tournés comme une foule silencieuse vers une direction unique, contribue à donner un visage à ces grands fonds longtemps considérés comme un désert. Une manière concrète de se représenter la vie à plusieurs milliers de mètres sous la surface, dans ces zones que des agences comme NOAA, l’Ifremer ou d’autres institutions nationales tentent désormais de mieux documenter.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi toutes les éponges sont-elles orientées dans la même direction ?
Les éponges de verre se tournent vers le courant dominant pour filtrer davantage de bactéries, plancton et débris organiques. Au fil de leur croissance, elles s'adaptent à cette condition hydraulique stable, ce qui maximise leur survie et leur reproduction.
Comment les éponges de verre se nourrissent-elles ?
Ces organismes sont des filtreurs marins fixés au fond. Ils captent l'eau qui passe à travers leurs tissus poreux pour en extraire les particules organiques et les bactéries qui constituent leur alimentation.
Qu'est-ce que l'éponge « E.T. » ?
Il s'agit d'une grande éponge nommée Advhena magnifica, observée pour la première fois en 2016 près de la fosse des Mariannes. Sa silhouette arrondie percée de deux grandes ouvertures rappelle les traits du célèbre extraterrestre du film E.T.
Comment un mont sous-marin à 2 400 mètres de profondeur peut-il abriter la vie ?
Bien que cet environnement soit extrême, avec une pression colossale et une obscurité totale, il offre des conditions stables. Les courants y apportent des particules nourricières, permettant à ces communautés d'éponges de prospérer sans avoir besoin de la lumière du soleil.
Qu'est-ce qu'une éponge de verre exactement ?
Les éponges de verre sont d'anciens organismes marins dotés d'un squelette de silice. Fixées au fond océanique, elles se nourrissent en filtrant l'eau et constituent une part importante des écosystèmes des grandes profondeurs.