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Depuis trente-neuf ans, une frontière militaire partage un territoire disputé : sept millions d’engins explosifs empêchent toujours les habitants de circuler

Au cœur du Sahara occidental, une longue fortification continue de séparer des familles, des terres de parcours et deux autorités rivales.

Elle apparaît parfois comme une simple ligne sur une carte. Sur le terrain, cette frontière est un immense dispositif militaire fait de remblais, de barbelés, de postes de surveillance et de zones minées. Achevée à la fin des années 1980, elle reste l’un des symboles les plus visibles d’un conflit qui n’a jamais trouvé de règlement politique durable.

Une construction née de la guerre

L’histoire de cette barrière commence après le départ de l’Espagne, ancienne puissance coloniale, en 1975. Le Sahara occidental devient alors l’objet d’un affrontement entre le Maroc, qui administre aujourd’hui la majeure partie du territoire, et le Front Polisario, mouvement qui réclame l’indépendance du territoire au nom de la population sahraouie.

La Mauritanie participe d’abord au partage de la zone avec le Maroc, avant de se retirer du conflit en 1979. Face aux attaques menées par les combattants du Front Polisario contre des positions militaires et des axes économiques, les autorités marocaines changent de stratégie. Plutôt que de tenter de contrôler chaque portion d’un désert immense, elles choisissent de protéger les zones qu’elles considèrent comme prioritaires par une succession de fortifications.

Les premiers travaux démarrent en 1980. L’ouvrage ne se construit pas en une seule fois. Plusieurs lignes successives sont élevées, chacune étendant le périmètre protégé vers le sud et vers l’est. La dernière phase vient refermer le dispositif au cours des années suivantes, jusqu’à former une ligne de contrôle qui atteint environ 2 700 à 2 720 kilomètres selon les sources.

Cette fortification ne correspond pas à un mur de béton continu. Il s’agit d’un système défensif étendu, conçu pour repérer, ralentir et empêcher les déplacements militaires à travers le désert.

Des talus surveillés sur des milliers de kilomètres

Vu de loin, le dispositif ressemble à une levée de sable qui se confond avec le paysage. Sa structure est pourtant bien plus complexe. Des remblais hauts de plusieurs mètres forment l’ossature de la ligne. Ils s’accompagnent de fossés, de clôtures, de postes militaires, de bunkers et de pistes permettant aux véhicules de patrouille de circuler rapidement.

Le côté contrôlé par le Maroc accueille de nombreuses installations de surveillance. Des radars, des unités d’artillerie et des positions militaires jalonnent la zone. Les estimations évoquent plusieurs dizaines de milliers de soldats mobilisés pour assurer la protection de cette immense ligne, même si les chiffres exacts restent difficiles à vérifier de manière indépendante.

Le dispositif coupe le Sahara occidental en deux espaces très différents :

  • à l’ouest, les zones administrées par le Maroc, où se trouvent les principales villes et une grande partie du littoral ;
  • à l’est, des territoires contrôlés par le Front Polisario, souvent appelés « zones libérées » par ses représentants ;
  • entre les deux, une bande de terrain sous surveillance des Nations unies, chargées d’observer les évolutions militaires.

Cette séparation ne concerne pas seulement les forces armées. Elle bouleverse les itinéraires des éleveurs, des familles nomades et des habitants qui vivaient autrefois dans un espace largement ouvert. Dans un désert où l’eau, les pâturages et les pistes constituent des ressources vitales, modifier un trajet peut avoir des conséquences directes sur la vie quotidienne.

Sept millions de mines dans un désert encore dangereux

Le danger principal ne se voit pas. Des millions de mines antipersonnel et d’autres munitions non explosées seraient enfouies autour de la ligne fortifiée. Le chiffre de sept millions est souvent cité pour mesurer l’ampleur du problème, même si le recensement exact reste délicat dans un environnement aussi vaste et mouvant.

Le vent recouvre des traces, déplace le sable et rend certaines zones difficiles à identifier. Une mine posée il y a plusieurs décennies peut rester active. Elle menace les habitants, les bergers, les enfants, mais aussi les animaux qui s’éloignent des pistes connues.

Entre 1975 et 2013, au moins 2 500 personnes ont été tuées ou blessées par des mines et des restes explosifs liés au conflit, selon des bilans cités par plusieurs organisations spécialisées.

Les victimes ne sont pas uniquement des combattants. Les accidents frappent souvent des civils qui traversent une zone inconnue, cherchent du bétail ou circulent à bord d’un véhicule hors des axes repérés. Une explosion peut provoquer des amputations, des traumatismes durables et, dans les secteurs les plus isolés, rendre l’accès aux secours extrêmement difficile.

Le déminage avance lentement

Les équipes soutenues par les Nations unies et plusieurs organismes spécialisés travaillent depuis des années à identifier puis neutraliser les zones contaminées, surtout à l’est de la fortification. Leur mission demande du temps. Avant de retirer un engin, les techniciens doivent examiner le terrain, interroger les populations locales, marquer les secteurs à risque et établir des itinéraires sûrs.

Les tensions militaires ralentissent régulièrement ces opérations. Après la reprise des hostilités en 2020, certaines activités ont été suspendues. Des opérations ont ensuite repris dans plusieurs secteurs à partir de 2023 et 2024. Chaque terrain rendu sûr permet de rouvrir un passage, de récupérer une parcelle ou de faciliter les déplacements des habitants.

Le déminage ne consiste pas seulement à retirer les explosifs. Les associations mènent aussi des campagnes de prévention. Elles expliquent notamment aux populations comment reconnaître les panneaux de danger, éviter les objets métalliques abandonnés et ne jamais quitter une piste utilisée régulièrement.

Un cessez-le-feu fragilisé par les tensions récentes

Un cessez-le-feu conclu sous l’égide de l’ONU entre en vigueur en 1991. Il met fin à la guerre ouverte qui opposait le Maroc et le Front Polisario depuis la moitié des années 1970. La Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental est alors créée avec l’objectif d’accompagner la trêve et de préparer une consultation sur l’avenir du territoire.

Ce référendum n’a jamais eu lieu, notamment en raison de désaccords persistants sur les listes électorales et sur le statut final du Sahara occidental. La question reste donc inscrite à l’agenda diplomatique international, sans solution acceptée par les deux camps.

En novembre 2020, les tensions autour du passage de Guerguerat, dans le sud du territoire, ravivent le conflit. Le Front Polisario annonce alors ne plus se considérer lié par le cessez-le-feu. Depuis, les deux parties rapportent des incidents et des tirs ponctuels le long de la ligne de séparation, tandis que l’ONU continue d’appeler à une désescalade.

Pourquoi cette ligne marque encore les paysages et les vies

La fortification a rempli une fonction militaire claire : consolider le contrôle marocain sur les principales villes, sur les infrastructures et sur une large part du territoire. Elle a aussi figé une réalité géographique. Des familles sahraouies vivent depuis des décennies séparées entre les villes du Sahara occidental, les zones orientales et les camps de réfugiés installés près de Tindouf, en Algérie.

Le terme « berm » désigne à l’origine un remblai ou une levée de terre servant de protection. Dans le Sahara occidental, le mot prend une dimension bien plus lourde : il renvoie à une frontière armée, à des mines encore actives et à un conflit dont les effets se prolongent dans le quotidien.

Pour les voyageurs comme pour les habitants, une règle reste non négociable : ne jamais s’écarter des itinéraires reconnus sans accompagnement local autorisé. Dans certaines zones désertiques, l’absence de panneau ne signifie pas que le sol est sûr. Les mines et les restes explosifs continuent de faire du désert un espace où quelques mètres d’écart peuvent changer une vie.

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