Si vous traversez les temps morts sans vous plaindre, les psychologues estiment que vous cachez des atouts mentaux bien particuliers.
Un article du média américain en ligne qui s’appuie sur plusieurs travaux de recherche en psychologie montre que les personnes qui ne s’ennuient jamais seules ne sont pas simplement « chanceuses ». Elles possèdent, sans toujours le savoir, une série de compétences émotionnelles et cognitives que beaucoup n’arrivent jamais à développer. Voici ce que la science en dit, et ce que cela implique concrètement, y compris pour un lecteur en France.
Un faux mythe : « je ne m’ennuie jamais »
Le texte s’ouvre sur l’exemple de Chris Hadfield, astronaute canadien et ancien commandant de la Station spatiale internationale. Cet iconique spationaute affirmait ne jamais s’ennuyer, reprenant l’idée que « seuls les gens ennuyeux s’ennuient ».
Le chercheur James Danckert, spécialiste de l’ennui, l’a pourtant interrogé longuement pour un livre. En revenant sur son enfance à la ferme, Hadfield a reconnu qu’une de ses corvées – le hersage, consistant à repasser sur un champ déjà labouré pour casser les grosses mottes de terre – lui semblait interminable. Devant de la boue, derrière de la boue, sans impression d’avancer. Il tuait le temps en voyant combien de temps il pouvait retenir sa respiration.
Il s’ennuyait donc bien. Simplement, cela ne durait jamais longtemps : il trouvait rapidement de quoi occuper son esprit. Pour Danckert, interrogé ensuite, ceux qui assurent ne jamais s’ennuyer « gèrent simplement leur ennui de manière exceptionnelle ».
Ne pas s’ennuyer seul ne signifie pas que l’ennui n’existe pas, mais que vous savez le transformer en quelque chose d’utile ou d’agréable.
Les longues escales dans un aéroport, les dimanches après-midi sans programme, vous les avez comme tout le monde. La différence, selon les psychologues cités, c’est que vous les avez apprivoisés au point de presque ne plus les remarquer.
1. S’asseoir seul avec ses pensées sans chercher tout de suite une distraction
Premier signe mis en avant : la capacité à rester seul avec ses pensées. L’article décrit une scène banale. Le médecin a 40 minutes de retard. Votre téléphone affiche 3 % de batterie. Vous le rangez, vous vous laissez aller sur la chaise et vous laissez filer vos idées. À l’appel de votre nom, vous avez peut-être réaménagé mentalement votre salon ou préparé une conversation délicate en famille.
Pour de nombreuses personnes, cette attente serait presque insupportable. Des chercheurs de l’université de Virginie et de Harvard ont laissé des volontaires seuls dans une pièce nue, sans rien d’autre à faire que penser. Dans une version de l’expérience, ils pouvaient appuyer sur un bouton qui leur administrait une légère décharge électrique, qu’ils avaient pourtant déclaré vouloir éviter au point de payer pour ne pas la subir.
Résultat : deux tiers des hommes et un quart des femmes ont quand même appuyé sur le bouton. Une partie des spécialistes a nuancé la portée de ces résultats, rappelant que la majorité n’a pas choisi le choc. Reste qu’un nombre non négligeable de participants a préféré une petite douleur au simple fait de rester assis à réfléchir pendant quinze minutes.
Les personnes à l’aise seules auraient été « tranquilles » dans cette pièce, peut-être même heureuses de ce moment suspendu.
2. Savoir que penser peut être agréable
Autre caractéristique : vous avez, un jour, découvert que rester seul à réfléchir peut être plaisant. Beaucoup ne franchissent jamais cette étape. Une équipe dirigée par Aya Hatano, à l’université de Kyoto, a demandé à des volontaires d’estimer combien ils aimeraient attendre calmement dans une pièce sans activité, puis les a confrontés à cette situation.
Dans six expériences, les participants ont régulièrement sous-estimé le plaisir qu’ils tireraient d’être seuls avec leurs pensées. Parce qu’ils anticipaient quelque chose d’ennuyeux, ils préféraient, quand on leur laissait le choix, consulter l’actualité en ligne. Au final, les deux activités étaient pourtant jugées globalement aussi agréables.
L’article décrit un cercle vicieux courant : on redoute l’ennui, on dégaine immédiatement son téléphone, et on ne laisse jamais une chance à la version « silencieuse », qui aurait sans doute été acceptable, voire agréable. Ceux qui ne s’ennuient pas seuls ont rompu ce schéma depuis longtemps.
3. Se calmer sans l’aide de personne
La capacité à utiliser la solitude comme « bouton reset » émotionnel apparaît également comme une force clé. Le texte évoque la scène suivante : une réunion s’est mal terminée, une remarque du manager devant toute l’équipe reste en travers. Sur la route du retour, au lieu d’appeler un proche, la personne s’installe quelques minutes dans sa voiture, moteur coupé. Au moment d’entrer chez elle, ses épaules se sont détendues.
Des psychologues de l’université de Rochester ont étudié ce phénomène. En laissant des personnes seules quinze minutes sans leurs appareils, ils ont observé une baisse d’émotions intenses comme la colère, l’inquiétude ou l’excitation, au profit d’états plus calmes et discrets. Ils ont qualifié ce résultat d’« effet de désactivation », que d’autres observations ont retrouvé lorsque des étudiants pratiquaient régulièrement des temps de solitude sur une semaine.
Tout n’est pas rose : parmi ces émotions plus faibles figuraient aussi la tristesse et la solitude, et une étude suivant les gens dans leur vie quotidienne a montré des effets plus variables. Mais pour ceux qui redoutent d’être seuls, l’apaisement passe souvent par la présence d’autrui. Ceux qui ne s’ennuient jamais seuls, eux, s’appuient depuis longtemps sur ces moments de calme, et acceptent ce qu’ils ressentent sans trop résister.
4. Une réserve de self-control sous-estimée
Les chercheurs cités mettent aussi en avant le lien entre ennui et maîtrise de soi. De nombreuses décisions regrettables débutent sur un temps mort : un deuxième verre de vin pris sans envie réelle, une commande en ligne inutile, une heure de défilement sur les réseaux dont on ne garde aucun souvenir.
À l’université de Waterloo, une enquête auprès de près de 2 000 étudiants montre que le niveau de self-control annoncé par les participants prédit fortement leur tendance à s’ennuyer. Moins les étudiants déclaraient de maîtrise de soi, plus ils se disaient facilement sujets à l’ennui. Cette variable expliquait une bonne part du lien entre ennui et difficultés comme la dépression ou l’agressivité.
Le lien reste une corrélation, mais il colle avec ce que montrent les journées calmes : quand l’envie de faire « n’importe quoi » surgit, vous savez la laisser passer.
5. Un temps libre choisi, pas subi
James Danckert, lui-même spécialiste de l’ennui, admet qu’il n’y échappe pas. Dans un texte pour une revue de psychologie, il raconte qu’autour de 16 heures, il se surprend souvent à tourner en rond dans son salon à la recherche d’une activité. Un jour, il a fini par faire un gâteau uniquement pour avoir « quelque chose à montrer » de son après-midi. Il le qualifiera ensuite de raté.
Pour lui, l’ennui agit comme une petite poussée qui incite à se lancer dans une activité qui compte à nos yeux. Peu importe qu’elle n’ait rien d’impressionnant : ce qui compte, c’est que la personne ait choisi consciemment. Même regarder une série légère pendant des heures lui semble acceptable, à condition de se percevoir comme l’auteur de cette décision.
Les gens qui ne s’ennuient pas seuls vivent souvent leur temps libre ainsi. Trois épisodes d’un concours de pâtisserie d’affilée ? C’est assumé. Une soirée entière à trier de vieilles photos ? C’était au programme. Leur agenda personnel ne flotte pas au gré de stimulations extérieures, il est piloté.
6. Une curiosité qui remplit les journées vides
Autre trait pointé par Danckert : la curiosité. L’article illustre cela avec une après-midi pluvieuse passée à lire pourquoi certains phares sont peints en rayures. Personne ne l’avait demandé, ce n’était utile à rien. Un article a mené à un autre, jusqu’à ce que la nuit tombe.
Pour le chercheur, la curiosité est l’un des véritables opposés de l’ennui. On ne peut pas être profondément curieux d’un sujet et s’ennuyer en même temps. Ceux qui ne s’ennuient jamais seuls se promènent souvent avec une liste mentale de sujets à creuser : une période historique, une plante qui dépérit, une langue qu’ils aimeraient reprendre.
Lorsque le calendrier se vide, ils ne ressentent pas un trou, mais une opportunité.
7. Ne pas attendre des autres qu’ils soient un spectacle permanent
Cette aisance avec soi-même modifie aussi la relation aux autres. L’article rapporte une scène : le lundi matin, un collègue demande, d’un ton un peu inquiet, « Mais qu’est-ce que tu as fait de ton week-end ? ». La réponse tient en quelques activités tranquilles – librairie de livres d’occasion, roman terminé, placard à épices réorganisé – et la personne assure avoir passé un excellent moment.
Ce rapport indépendant au temps change la dynamique sociale. Les sorties ne servent pas à combler un vide intérieur, mais à passer un moment choisi avec quelqu’un. Les proches ne sont pas là pour « faire le show », ils ont été sélectionnés pour la relation elle-même. Cela rend la présence souvent plus simple : pas besoin de planning chargé en vacances, ni de bavardage permanent à table. Partager un silence sur une terrasse devient naturel.
8. Être à l’aise avec qui l’on est
En toile de fond, l’article avance une explication simple : si votre propre compagnie ne vous pèse pas, c’est que vous appréciez la personne avec laquelle vous passez tout ce temps. Vos pensées ne sont pas un territoire à fuir. Quand le calme s’installe, le film des erreurs passées ne prend pas toute la place, ou bien vous savez comment « changer de chaîne » intérieurement.
James Danckert observe que les personnes qui s’ennuient facilement ont aussi tendance à présenter une estime de soi plus basse. Son laboratoire étudie le rôle d’une confiance plus fragile en ses propres capacités. Là encore, il insiste sur le caractère corrélatif du lien, pas sur une cause unique. Néanmoins, le tableau paraît cohérent : à l’aise avec vous-même, vous ne vivez pas les moments de solitude comme une punition, mais comme un temps passé avec une personne que vous auriez choisie.
Et en France, comment se situent ces forces psychologiques ?
Le texte de référence ne porte pas spécifiquement sur la France, mais les mécanismes décrits concernent tout autant un lecteur français. Les études mentionnées viennent des États-Unis, du Canada ou du Japon, mais elles s’intéressent à des traits universels : gestion de l’ennui, autonomie émotionnelle, curiosité.
En France, les psychologues cliniciens ou les psychiatres qui travaillent sur l’addiction aux écrans ou sur l’anxiété sociale retrouvent souvent ce même schéma : une difficulté à rester seul avec ses pensées augmente le risque de comportements compulsifs (scroll infini, achats impulsifs, sollicitations permanentes des proches). À l’inverse, les suivis thérapeutiques cherchent fréquemment à renforcer la capacité à tolérer le vide, par la méditation de pleine conscience, des temps sans écrans ou des exercices d’introspection encadrée.
Les institutions françaises, qu’il s’agisse des services hospitaliers, des centres médico-psychologiques ou des cabinets libéraux, proposent de plus en plus d’ateliers où l’on réapprend à accueillir le temps calme. La logique rejoint celle décrite par les chercheurs étrangers : transformer l’ennui redouté en ressource, en moment où l’on se régule et où l’on se connaît mieux.
Comment reconnaître ces huit forces chez soi
L’article met en avant huit capacités sans les présenter comme une liste figée. Pour un lecteur, quelques repères permettent de voir si ces forces sont déjà à l’œuvre :
Vous supportez bien les attentes imprévues sans sortir automatiquement votre téléphone.
Vous avez déjà été surpris de passer un bon moment seul à réfléchir ou à rêvasser.
Votre première réaction après un choc émotionnel n’est pas toujours de solliciter quelqu’un.
Vous savez laisser un temps mort rester un temps mort, sans culpabilité.
Vos loisirs, même banals, sont le fruit de décisions assumées.
Vous gardez mentalement une liste de sujets ou de projets que vous aimeriez approfondir.
Vous ne comptez pas sur les autres pour vous « occuper » en permanence.
Malgré vos doutes, vous avez globalement une relation plutôt bienveillante avec vous-même.
Un atout discret face aux sollicitations permanentes
Dans un environnement saturé de notifications, d’applications et de contenus en continu, ces forces deviennent un avantage discret. Savoir apprécier le simple fait de penser, de laisser l’esprit dériver ou de s’occuper d’une tâche modeste protège, au moins en partie, de la tentation de remplir chaque minute par une stimulation extérieure.
Les psychologues qui travaillent sur la gestion du temps signalent que ces compétences s’entretiennent. Quelques minutes par jour sans écran, des moments de marche sans casque audio, un carnet où noter ses idées de lecture ou de projets personnels contribuent progressivement à revaloriser la solitude. L’ennui qui, pour d’autres, sonne comme une alarme à éteindre au plus vite devient alors un signal utile : celui qu’un espace vient de s’ouvrir pour soi.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.