Dans une petite ville du nord de l’Italie, un homme a fait passer de simples constructions récentes pour des ruines antiques, attirant des visiteurs payants.
À Arcugnano, près de Vicence en Italie, un site présenté comme un amphithéâtre grec antique a attiré des touristes pendant deux ans. Comme le raconte le site d’actualité américain CNN, l’ouvrage n’avait pourtant rien d’historique : il avait été construit de toutes pièces par son propriétaire, Franco Malosso, avant que la supercherie ne soit révélée et ne finisse devant la justice italienne.
Un « amphithéâtre grec » hors d’âge… bâti quelques années plus tôt
Arcugnano se situe dans une région connue pour son patrimoine ancien, des vestiges néolithiques jusqu’à la période romaine. Sur les collines des Berici, classées par l’Unesco, ce décor historique a servi de toile de fond idéale à l’arnaque montée par Franco Malosso.
Selon les documents de justice cités par CNN, l’homme avait demandé une autorisation officielle pour construire un simple garage. À la place, il a fait édifier un vaste théâtre à ciel ouvert d’environ 5 000 mètres carrés, avec gradins, colonnes, statues et un plan d’eau présenté comme un « lac ».
Un entrepreneur local explique, devant le tribunal, que Malosso lui a donné une consigne très claire : il fallait « le faire paraître ancien ». Les marches et les assises ont été artificiellement vieillies, les statues et colonnes en ciment ont reçu un aspect patiné pour imiter la pierre antique.
Installé sur une zone protégée, le faux « amphithéâtre » a été construit à la place du garage autorisé, avec l’ordre explicite de le rendre “vieux”.
À partir de 2014, le site ouvre au public. Malosso le promeut sous plusieurs appellations à consonance historique : « Anfiteatro Berico », « Anfiteatro Marittimo Berico » ou encore « Anfiteatro Porta degli Angeli ». Des concerts et spectacles y sont organisés, renforçant l’illusion d’un lieu ancien remis en activité.
Billets à 46 dollars et visites privées à 600 euros
L’accès n’avait rien de symbolique. Les touristes venus de l’extérieur de la région devaient payer 12 euros (environ 14 dollars) pour visiter les prétendues ruines. Les habitants locaux, eux, se voyaient facturer 40 euros, soit environ 46 dollars.
Les tarifs pouvaient grimper encore. Des visites privées de groupe étaient proposées autour de 600 euros pour 45 minutes, soit près de 700 dollars. Ces montants étaient présentés comme une contribution à « l’entretien » du site.
12 euros pour les visiteurs de passage ;
40 euros pour les habitants des environs ;
600 euros la visite de groupe de 45 minutes.
On ignore combien de personnes ont payé pour voir cet amphithéâtre imaginaire. L’arnaque a toutefois duré environ deux ans, jusqu’à ce que le site soit signalé aux autorités locales en 2016.
Des incohérences flagrantes dans le récit du « découvreur »
Malgré le décor soigné, les indices d’une supercherie ne manquaient pas. Selon l’accusation, citée par CNN, Malosso assurait à certains visiteurs que le théâtre avait été fréquenté par des figures historiques comme Jules César ou Cléopâtre, mais aussi par Juliette Capulet, héroïne fictive de William Shakespeare.
Les noms choisis pour le lieu trahissaient aussi un certain manque de rigueur. L’adjectif « Marittimo » laissait entendre un lien avec la mer, alors qu’Arcugnano se trouve à une bonne cinquantaine de kilomètres de la côte. Quant à « Porta degli Angeli », il suggère une « porte des anges » ancienne qui n’existait tout simplement pas sur le site.
Un détail architectural attirait également l’attention des spécialistes. Le bâtiment, en éventail, ressemblait à un théâtre classique, pas à un amphithéâtre, qui présente normalement une forme ovale ou circulaire entièrement entourée de gradins.
Le prétendu amphithéâtre grec était en réalité un théâtre en éventail, situé loin des zones historiques de colonisation grecque en Italie.
Les experts rappellent aussi que la colonisation grecque en Italie antique se concentrait très au sud, loin d’Arcugnano. Présenter une construction locale comme un amphithéâtre grec relevait donc déjà d’une énorme approximation historique.
Enfin, la version de Malosso sur l’« origine » du site posait problème. Il affirmait l’avoir mis au jour à la suite d’un glissement de terrain. Or, comme le souligne l’archéologue Darius Arya, directeur du programme Ancient Rome Live, interrogé par CNN, une véritable fouille archéologique ne ressemble en rien à une découverte fortuite de ce type. Les découvertes doivent être déclarées, examinées et fouillées méthodiquement par des professionnels mandatés par l’État.
Une inspection éclair et des juges peu convaincus
Après le signalement en 2016, la police locale et les services de protection du patrimoine se rendent sur place. Selon le lieutenant-colonel Giuseppe Marseglia, cité par CNN, la vérification a été expéditive : une seule journée a suffi pour conclure au caractère factice de l’ouvrage.
Le militaire ne mâche pas ses mots à l’égard de Malosso :
« Parmi les criminels, les faussaires sont ceux qui ont le plus de talent, car ils parviennent à créer des œuvres d’art. Puis il y a les escrocs… Je n’ai aucun respect pour [Malosso]. Le qualifier de faussaire serait une insulte pour les faussaires. »
En vingt-cinq ans de carrière, Marseglia affirme n’avoir jamais été confronté à un faux site archéologique de cette ampleur.
La procédure pénale aboutit d’abord à une condamnation en 2019. Malosso fait appel, puis se tourne vers la Cour de cassation italienne, la plus haute juridiction du pays. Toutes ses tentatives de contestation échouent.
La décision définitive confirme une peine de 28 mois de prison et une amende de 3 000 euros. Le tribunal ordonne aussi la mise sous séquestre du site et la démolition du théâtre. Reste une énigme : qui paiera les travaux de destruction ? Le maire d’Arcugnano aurait déjà fait savoir qu’il ne souhaitait pas engager d’argent public pour effacer cette construction illégale.
Ce que dit cette affaire des fausses antiquités
L’Italie, comme la France, protège sévèrement son patrimoine archéologique. Le cas Malosso illustre un phénomène plus large : la tentation d’instrumentaliser l’histoire pour attirer des visiteurs et générer des revenus, au risque de brouiller la frontière entre reconstitution, mise en scène et mensonge pur et simple.
Les experts archéologiques rappellent que les sites authentiques reposent sur :
des fouilles encadrées par la loi ;
des études scientifiques publiées ou documentées ;
une datation précise ou au moins cohérente ;
une signalétique claire sur ce qui est original et ce qui est reconstruit.
Dans le cas d’Arcugnano, rien de tout cela n’existait. Le discours reposait sur l’autorité autoproclamée du propriétaire, sans validation indépendante. Les incohérences historiques majeures (présence de personnages fictifs, anachronismes, confusion entre théâtre et amphithéâtre) n’ont visiblement pas suffi à alerter tous les visiteurs.
Quelles protections en France pour les vrais sites archéologiques ?
En France, les découvertes archéologiques sont strictement encadrées par le Code du patrimoine. Toute fouille programmée doit être autorisée par l’État, via les services régionaux de l’archéologie. Lorsqu’un particulier découvre par hasard des vestiges sur son terrain, il doit en avertir la mairie ou la préfecture, qui relaient l’information aux services compétents.
Les sites officiellement reconnus comme monuments historiques bénéficient d’un classement ou d’une inscription. Leur propriétaire ne peut pas y réaliser de travaux importants sans autorisation des autorités patrimoniales. La vente de billets d’entrée n’est pas interdite en soi, mais elle doit se faire dans le respect de ces règles, et sans usurper une qualification archéologique inexistante.
En France comme en Italie, un propriétaire n’a pas le droit de creuser un supposé site antique dans son jardin et de le monnayer sans en référer aux autorités.
Les reconstitutions historiques existent, par exemple sous forme de parcs à thème ou de chantiers de construction expérimentale. Elles s’annoncent en général comme telles auprès du public : il ne s’agit pas de ruines authentiques, mais d’imitation pédagogique ou touristique. La frontière avec l’arnaque se situe précisément dans la manière de présenter le lieu.
Comment un visiteur peut limiter les risques de se faire piéger
Pour un touriste français, cette affaire italienne rappelle quelques réflexes simples avant de payer pour visiter un prétendu site antique, en Italie, en France ou ailleurs.
Vérifier si le lieu figure sur les sites officiels de la ville, de la région ou des offices de tourisme.
Regarder si le site est mentionné par des institutions culturelles reconnues (musées, services du patrimoine).
Observer la signalétique : présence d’explications historiques sourcées, de plans, de références à des fouilles.
Se méfier des récits qui mélangent personnages historiques et figures totalement fictives.
Comparer rapidement sur un moteur de recherche le nom du site et quelques mots-clés (« faux », « reconstruction », « parc »).
Un autre indice tient au discours des guides ou des propriétaires. Un véritable site archéologique admet souvent les zones d’incertitude, les hypothèses, les travaux en cours. Un récit trop romanesque, saturé d’anecdotes invérifiables, doit inciter à garder une certaine distance.
Reconstruction pédagogique ou escroquerie assumée ?
La construction de copies de monuments ou de théâtres antiques n’a, en soi, rien de répréhensible. Des sites de spectacles historiques, en France comme en Italie, reprennent la forme d’arènes ou de théâtres romains pour accueillir concerts et reconstitutions, sans chercher à se faire passer pour des ruines vieilles de deux millénaires.
La nuance essentielle se joue sur la transparence. À Arcugnano, la justice italienne a estimé que Franco Malosso avait franchi cette ligne, en présentant un ouvrage récent comme un vestige antique et en bâtissant tout un discours mensonger pour justifier des billets jusqu’à 40 euros, voire 600 euros pour certains groupes.
Pour les autorités, cette affaire touche à la fois au respect du patrimoine réellement protégé, à la protection des consommateurs et à la crédibilité des institutions culturelles. Elle montre aussi comment le prestige de l’Antiquité peut encore, au XXIᵉ siècle, alimenter des scénarios d’arnaque très rentables quand ils ne sont pas démasqués à temps.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pendant combien de temps la supercherie a-t-elle duré ?
Le site a ouvert au public à partir de 2014 et a été signalé aux autorités locales en 2016, soit environ deux ans d'exploitation.
Combien Franco Malosso faisait-il payer pour visiter le faux amphithéâtre ?
Les tarifs variaient : 12 euros pour les visiteurs externes, 40 euros pour les habitants locaux, et 600 euros pour les visites privées de groupe de 45 minutes.
Quelles étaient les incohérences majeures du site ?
Le bâtiment avait une forme de théâtre en éventail et non celle d'un amphithéâtre ; il était situé loin des zones grecques antiques ; Malosso affirmait que Jules César et Juliette Capulet (personnage fictif) l'avaient fréquenté ; le nom « Marittimo » suggérait un lien avec la mer malgré l'éloignement de la côte.
Quelle a été la sentence finale de Franco Malosso ?
Il a été condamné à 28 mois de prison et 3 000 euros d'amende, peine confirmée par la Cour de cassation. Le site doit être démoli, mais le financement des travaux n'est pas assuré.
Comment l'arnaque a-t-elle été découverte ?
Après signalement aux autorités en 2016, la police locale et les services de protection du patrimoine ont mené une inspection sur une seule journée pour conclure au caractère factice de l'ouvrage.