Ils comptaient trois ou quatre fourmilières dans les collines de Toscane : ils en dénombrent aujourd’hui au moins six cents, soit 100 millions de fourmis
Dans un parc national de Toscane, des chercheurs ont découvert une véritable « ville » de fourmis rouges, bien plus vaste qu’imaginé au départ.
Au cœur des Apennins, dans le centre de l’Italie, un projet scientifique lancé au milieu du XXe siècle a engendré une population colossale de fourmis. Comme le raconte un récit publié par un média anglophone, un chercheur italien a révélé comment quelques fourmilières transplantées dans les années 1950 se sont transformées en un réseau géant de monticules, abritant environ 100 millions de fourmis rouges des bois.
Des collines de Toscane transformées en « ville » de fourmis
Le récit débute à Florence, en Toscane, avant de grimper vers les contreforts des Apennins, dans le Parc national des Forêts du Casentin, une vaste zone boisée située entre la Toscane et l’Émilie-Romagne. Là, le chercheur italien Alberto Masoni accompagne l’auteur de l’article sur une courte marche à travers une forêt dense.
Au bout d’une dizaine de minutes, ils atteignent un premier monticule. Il mesure environ un mètre cinquante de hauteur, comparable à un petit tas de foin. Ces structures impressionnantes ne sont pas naturelles au sens strict : elles ont été construites par des fourmis rouges des bois, Formica paralugubris, une espèce de fourmis forestières.
Interrogé sur la population hébergée dans un seul de ces monticules, Alberto Masoni répond tranquillement : « Un demi-million. » À quelques mètres de là, un autre monticule similaire abrite, selon lui, le même ordre de grandeur de fourmis.
En observant la colline constellée de monticules, le chercheur arrive à une estimation vertigineuse : environ 100 millions de fourmis rouges dans ce secteur.
En regardant les pentes boisées, l’auteur décrit une succession de dômes, éparpillés sur la colline. En multipliant rapidement les monticules par le nombre de fourmis par nid, il aboutit à un chiffre à neuf zéros : 100 millions d’individus. Une estimation que le chercheur confirme d’un « quelque part dans ces eaux-là ». De quoi donner le vertige à son visiteur.
Un projet scientifique des années 1950 qui a tout changé
Cette « ville » de fourmis n’est pas apparue par hasard. Dans les années 1950, des chercheurs italiens ont décidé de transplanter des nids de Formica paralugubris depuis les Alpes vers ce parc national. Leur objectif : limiter la présence d’autres insectes considérés comme nuisibles dans ces forêts.
De nombreux nids ont été déplacés, mais seuls trois ou quatre ont survécu à cette adaptation forcée à un nouvel environnement. Ces rares colonies fondatrices ont suffi à lancer une expansion spectaculaire.
Des trois ou quatre fourmilières d’origine, la population est passée à au moins six cents monticules recensés dans le parc national, tous cartographiés par Alberto Masoni.
Au fil des décennies, les colonies se sont fragmentées, multipliées, étendues à travers le parc, jusqu’à former ce réseau dense de nids. Les fourmis rouges des bois jouent un rôle majeur dans l’écosystème forestier : elles consomment une grande quantité d’insectes, contribuent à la décomposition de la matière organique et influencent la structure de la flore en transportant des graines.
Une architecture souterraine sophistiquée
Derrière l’apparence de simples tas de brindilles, ces monticules cachent une véritable architecture intérieure. Alberto Masoni décrit des nids constitués de centaines de chambres, de galeries et de pièces, dont l’usage varie selon les saisons.
Des chambres situées en profondeur, mieux isolées, utilisées en hiver.
Des tunnels verticaux reliant les parties basses aux sorties situées au sommet.
Des zones réservées aux larves et aux œufs, protégées des variations de température.
Des « routes » internes permettant de répartir nourriture et matériaux.
En hiver, les fourmis se regroupent dans les chambres les plus basses du nid. Ces zones restent connectées à l’extérieur par des tunnels remontant vers le haut du monticule. L’ensemble de la structure retient et diffuse la chaleur produite par la masse de fourmis.
La chaleur générée à l’intérieur du nid suffit à maintenir le sommet du monticule sans neige, même en plein hiver.
Ce chauffage biologique permet à la colonie de rester active, ou du moins organisée, pendant la mauvaise saison. La forme conique du monticule, couvert d’aiguilles de conifères et de fragments végétaux, favorise aussi le drainage de l’eau et la protection contre l’humidité excessive.
Des autoroutes de phéromones entre les nids
Ces fourmilières ne fonctionnent pas comme des entités isolées. Elles sont reliées par un vaste réseau de « routes » chimiques. L’auteur décrit des « autoroutes de phéromones » reliant les différents monticules et permettant aux fourmis de circuler librement entre plusieurs nids de ce qu’il compare à des « cités forestières ».
En s’approchant de la surface d’un monticule, il observe une activité intense. À chaque ouverture, des centaines d’individus entrent et sortent sans cesse, transportant matières premières, proies, fragments végétaux. Aux yeux d’un observateur humain, le flux semble presque infini.
Ces chemins olfactifs guident les fourmis vers des points précis :
Les sources de nourriture dans la forêt.
Les nids voisins avec lesquels elles échangent des ressources.
Les zones à défendre contre des intrus potentiels.
Ce fonctionnement en « réseau » rappelle ce que les biologistes appellent parfois une supercolonie : un ensemble de nids entre lesquels les fourmis coopèrent plutôt que de se battre.
Un prédateur redoutable pour d’autres insectes
Les fourmis rouges des bois sont des prédateurs voraces. Elles s’attaquent à de nombreux insectes qui vivent dans les mêmes forêts et finissent par en repousser une bonne part. C’était d’ailleurs l’un des objectifs du projet de transplantation : limiter les populations d’insectes jugés nuisibles aux arbres.
Selon le récit, ces fourmis occupent une altitude différente de celle d’une autre espèce bien connue pour sa compétitivité : la fourmi d’Argentine. Cette espèce exotique envahissante, installée au niveau de la mer, maintient une immense colonie continue le long des côtes, de la péninsule Ibérique à l’Italie. Des chercheurs l’ont déjà qualifiée de « plus grande unité coopérative jamais enregistrée ».
Les fourmis rouges des bois vivent en altitude, les fourmis d’Argentine au niveau de la mer : pour l’instant, leurs territoires ne se chevauchent pas.
Alberto Masoni lâche, en riant, qu’une confrontation directe entre ces deux espèces serait difficile à imaginer tant chacune peut dominer son environnement. Cette séparation altitudinale évite pour l’instant un conflit à grande échelle entre ces supercolonies concurrentes.
Que représente une telle population pour un lecteur français ?
Pour un lecteur en France, ces chiffres peuvent sembler abstraits. Les forêts françaises abritent aussi de nombreuses fourmis des bois, notamment du genre Formica, mais sans projet historique de transplantation aussi massif que dans ce parc italien. Les grands massifs comme les Vosges, le Jura ou les Alpes comptent eux aussi des monticules impressionnants, parfois de plus d’un mètre de haut.
Les équivalents français des gestionnaires du parc italien sont l’Office français de la biodiversité et l’Office national des forêts pour ce qui concerne la surveillance des habitats forestiers. Ils travaillent, entre autres, sur la protection des insectes auxiliaires comme certaines fourmis, coccinelles ou carabes, dont l’action peut limiter certains ravageurs.
Une population estimée à 100 millions de fourmis dans un seul parc montre à quel point ces insectes peuvent peser sur le fonctionnement d’un écosystème :
régulation de nombreuses populations d’insectes herbivores ;
aération et mélange des sols, grâce au creusement des galeries ;
transport de graines, qui peut favoriser ou freiner certaines plantes ;
ressource alimentaire pour des oiseaux, des amphibiens et des petits mammifères.
En France, les débats sur la protection des insectes se concentrent souvent sur les abeilles domestiques ou sauvages. Les fourmis, moins visibles dans l’espace public, jouent pourtant un rôle structurel comparable à celui décrit dans le parc italien.
Ce que cette « nation cachée » de fourmis apprend aux scientifiques
L’article dont est tiré ce récit est présenté comme un extrait d’un ouvrage à paraître, consacré aux « nations cachées des animaux ». La supercolonie de fourmis de Toscane sert ici d’exemple spectaculaire : elle illustre comment des animaux très petits peuvent créer des structures collectives à l’échelle d’un paysage entier.
Pour les scientifiques, cartographier plus de six cents monticules comme l’a fait Alberto Masoni revient à suivre la croissance d’une entité vivante distribuée. Chaque nid ressemble à une ville, mais l’ensemble de la supercolonie peut être vu comme un « pays » de fourmis, connecté par un réseau de routes et de flux de ressources.
Cette vision aide aussi à comprendre l’impact des introductions d’espèces ou de populations par l’homme. Dans les années 1950, le transfert de quelques fourmilières semblait un geste limité. Soixante-dix ans plus tard, la région compte des centaines de nids et une masse d’insectes considérable. Ce cas illustre la puissance de la reproduction et de l’organisation sociale chez les fourmis.
Une leçon sur le temps long et l’échelle
La transformation de trois ou quatre nids en une constellation de six cents monticules rappelle que les décisions prises à l’échelle d’une génération humaine peuvent produire des effets bien plus vastes sur le long terme. Dans la forêt du Casentin, ces « mégapoles » de fourmis forment désormais un élément clé du paysage écologique.
Pour qui se promène en montagne, en Italie comme en France, ces monticules ne sont pas de simples curiosités. Ils signalent la présence d’immenses sociétés d’insectes, capables de modifier leur environnement, de s’adapter aux saisons et de façonner leurs propres « nations » silencieuses sous nos pieds.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
D'où provient cette supercolonie de fourmis en Toscane ?
Des chercheurs italiens ont transplanté des nids de Formica paralugubris depuis les Alpes vers le parc national dans les années 1950, dans l'objectif de contrôler les populations d'insectes nuisibles aux forêts. Seuls trois ou quatre nids ont survécu à cette transplantation, mais ils se sont ensuite multipliés exponentiellement.
Comment les fourmis rouges communiquent-elles entre différents monticules ?
Les monticules sont reliés par des « autoroutes de phéromones », des chemins chimiques qui permettent aux fourmis de circuler librement entre les différents nids et de coopérer. Ce réseau fonctionne comme une supercolonie où les fourmis échangent ressources et informations plutôt que de se battre.
Comment les fourmis rouges survivent-elles en hiver dans ces monticules ?
En hiver, les fourmis se regroupent dans les chambres les plus basses et isolées des nids. La chaleur générée par la masse de millions de fourmis suffit à maintenir le nid organisé et permet même de garder le sommet du monticule sans neige en plein hiver.
Quel est le rôle écologique de ces fourmis rouges dans la forêt ?
Les fourmis rouges des bois sont des prédateurs voraces qui consomment une grande quantité d'insectes, contribuent à la décomposition de la matière organique et influencent la structure de la flore en transportant des graines à travers la forêt.
Pourquoi ces fourmis ne entrent-elles pas en conflit avec les fourmis d'Argentine ?
Les fourmis rouges des bois vivent en altitude dans les Apennins, tandis que les fourmis d'Argentine restent installées au niveau de la mer le long des côtes. Cette séparation altitudinale évite actuellement un conflit à grande échelle entre ces deux supercolonies.