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En Tanzanie, une langue inverse notre règle de grammaire : pour un groupe mixte, c’est le féminin qui l’emporte

En Tanzanie, une langue inverse notre règle de grammaire : pour un groupe mixte, c'est le féminin qui l'emporte

Dans une petite communauté de Tanzanie, une langue bouscule une habitude bien ancrée dans les langues européennes : le masculin n’y domine pas le féminin.

Alors qu’en français, en italien ou en espagnol, un seul homme suffit à faire basculer tout un groupe au masculin, une langue parlée en Tanzanie applique la règle inverse. Comme le rapporte un article de vulgarisation linguistique cité par le média italien qui publie cette analyse, certains systèmes grammaticaux africains mettent le féminin au centre quand il s’agit de parler de groupes mixtes.

Quand le masculin l’emporte… sauf chez les Hadza en Tanzanie

Dans la plupart des langues qui marquent le genre, la « règle » est connue : dès qu’un groupe rassemble au moins un homme, le masculin pluriel s’impose. C’est le cas en français, mais aussi en italien, en espagnol, en portugais, en russe, en arabe, en gallois, en islandais ou encore en polonais.

Les linguistes appellent cela la « règle de résolution du genre » : lorsqu’un adjectif, un pronom ou un verbe doit s’accorder avec un groupe de personnes de sexes différents, la langue doit trancher en faveur d’un genre unique. Dans une écrasante majorité de langues, ce genre de référence est le masculin.

Dans la plupart des langues du monde dotées d’un genre grammatical, un groupe mixte déclenche un accord au masculin, même s’il est majoritairement féminin.

Ce mécanisme est tellement intégré qu’il paraît naturel. Pourtant, il ne s’agit que d’une convention parmi d’autres possibles. Certaines langues démontrent que cette « évidence » peut être totalement renversée.

C’est le cas de l’hadza, langue isolée parlée par quelques centaines de chasseurs-cueilleurs dans le nord de la Tanzanie. Là où le français dirait « les Hadza » pour désigner le peuple dans son ensemble, hommes et femmes confondus, l’hadza utilise Hazabee. Or, le suffixe -bee est celui du pluriel féminin.

En hadza, le féminin sert de forme par défaut pour les groupes

En hadza, un groupe mixte déclenche donc un accord féminin plutôt que masculin. Grammaticalement, le féminin pluriel devient la forme de référence dès qu’il s’agit d’un collectif.

En Tanzanie, la langue hadza inverse la règle dominante : un groupe d’hommes et de femmes est traité au féminin, y compris pour désigner tout un peuple.

Ce fonctionnement exceptionnel attire l’attention des spécialistes de « typologie linguistique », cette branche qui compare les grammaires des langues du monde pour identifier les structures fréquentes et celles, au contraire, presque uniques.

Les chercheurs situent l’hadza dans un environnement linguistique très particulier, aux côtés de langues d’Afrique de l’Est – notamment en Éthiopie – où les relations entre genre et nombre sont beaucoup plus étroites qu’en français.

En Éthiopie, des pluriels massivement féminins

Les cas les plus proches se trouvent dans le sud de l’Éthiopie, avec deux langues couchitiques : le sidaama (ou sidamo), qui compte près de 5 millions de locuteurs, et le kambaata, parlé par moins d’un million de personnes.

Le sidaama : des pluriels qui se comportent comme du féminin

Un travail de la linguistique Ruth Kramer, de l’université américaine Georgetown, et du philosophe Anbessa Teferra, publié en 2020 dans une revue spécialisée, s’est penché sur le sidaama. Leur étude montre que, dans cette langue, la plupart des noms au pluriel, quel que soit leur genre au singulier, activent la concordance féminine sur le verbe.

Dans le système du parfait, la troisième personne masculine du singulier porte le suffixe -í. En revanche, la forme -tú est partagée par la troisième personne féminine du singulier et par le pluriel. En pratique, une majorité de noms pluriels déclenchent une concordance considérée comme féminine, même si le mot est masculin au singulier.

Le kambaata : tous les pluriels basculent côté féminin

La linguiste Yvonne Treis, chercheuse au CNRS en France, a observé un phénomène analogue pour le kambaata, langue cousine du sidaama. Elle note que les formes pluriel y sont de genre féminin « indépendamment du genre de la base ».

En sidaama comme en kambaata, la catégorie du pluriel tend à « hériter » du genre féminin, ce qui finit par placer le féminin au cœur de l’accord grammatical.

Concrètement, la troisième personne du pluriel en kambaata partage sa forme verbale avec la troisième personne du singulier féminin. Le verbe mar- (« aller ») donne ainsi mar-táa’u pour dire « elle va » mais aussi « ils/elles vont ».

La linguiste signale aussi que certains noms grammaticaux masculins, tout en désignant des femmes, comme meent-u (« femmes ») ou nubááb-u (« anciens »), provoquent une concordance verbale féminine lorsqu’ils sont sujets. Le marquage de genre et les accords ne coïncident donc pas strictement.

Féminin pluriel dominant : pas une preuve de société matriarcale

Face à ces cas atypiques, la tentation est grande de faire un lien avec l’organisation sociale. Des sociétés où le féminin domine dans la grammaire seraient-elles plus égalitaires, voire matriarcales ? Les travaux cités par l’article s’attachent à démonter cette idée trop simple.

Les sociétés kambaata et sidaama sont décrites par les anthropologues comme patrilinéaires et patriarcales. Le pouvoir formel revient aux hommes, la filiation suit la lignée masculine et certaines pratiques de respect ou de retenue attendues des femmes envers les parents par alliance rappellent les systèmes patriarcaux classiques.

Chez les Hadza de Tanzanie, les études évoquent une société égalitaire, sans chefs formels, ni permanents ni fondés sur le genre. Mais elle n’est pas pour autant matriarcale. Le fait que la langue adopte le féminin pluriel pour les groupes mixtes ne traduit donc pas automatiquement une domination des femmes dans la structure sociale.

La linguistique Silvia Luraghi, professeure de glottologie et de linguistique à l’université de Pavie, citée dans l’article, résume ainsi le consensus : « En général, l’attribution du genre ne se corrèle pas à la structure sociale ».

Quand genre et nombre se mélangent

Selon Silvia Luraghi, dans ces langues d’Afrique de l’Est – surtout les langues couchitiques et nilotiques, avec lesquelles l’hadza entretient au moins des liens de voisinage – genre et nombre ne fonctionnent pas comme deux catégories totalement distinctes, à la manière du français ou de l’italien.

Dans plusieurs langues africaines, la frontière entre genre et nombre se brouille : un changement de nombre peut entraîner un changement de genre, et inversement.

On retrouve des phénomènes proches ailleurs. En russe, cite-t-elle en exemple, de nombreux pluriels de noms masculins animés sont de genre neutre. Le mot brat (« frère »), masculin au singulier, devient brat’ja, neutre au pluriel. Même logique pour drug (« ami »), qui donne druz’ja au pluriel, également neutre. Le neutre y joue un rôle de « collectif ».

Pour cette spécialiste, la question n’est donc pas de savoir si une société est patriarcale ou non, mais de comprendre quels rôles précis remplissent les catégories grammaticales, notamment lorsque genre et nombre se croisent.

Les exemples abondent : en allemand, le mot Mädchen (« fille ») est grammaticalement neutre mais s’accorde avec des pronoms féminins. En hébreu, langue afroasiatique comme le sidaama ou le kambaata, les numéraux suivent un système particulier : la concordance s’y inverse, les formes employées avec les noms masculins empruntant des marques associées au féminin, et l’inverse.

Et en France, que devient la règle « le masculin l’emporte » ?

Pour un lecteur francophone, ces exemples d’Afrique de l’Est éclairent les débats qui entourent aujourd’hui le genre grammatical en France. Dans l’usage scolaire traditionnel, « le masculin l’emporte sur le féminin » lorsque des mots des deux genres sont coordonnés ou lorsqu’un groupe est mixte.

Cette convention est appliquée dans :

  • l’accord des adjectifs (« les garçons et les filles sont contents ») ;
  • l’accord des participes passés (« elles et lui sont arrivés ») ;
  • le choix des pronoms (« ils » pour un groupe mixte).

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, diverses associations et plusieurs linguistes rappellent régulièrement que cette règle n’a rien de « naturel ». Elle est le résultat d’une histoire grammaticale, notamment fixée à partir du XVIIe siècle, quand des grammairiens ont explicitement affirmé la supériorité du masculin dans la langue.

Le cas de l’hadza en Tanzanie montre concrètement que la domination grammaticale du masculin en français n’est qu’une option parmi d’autres, pas une fatalité linguistique.

En France, les débats sur l’écriture inclusive – utilisation de formes épicènes, double flexion (« les Françaises et les Français »), voire point médian – s’inscrivent dans cette remise en cause de la règle unique. Les exemples africains rappellent qu’une langue peut parfaitement fonctionner avec d’autres mécanismes d’accord, y compris en faisant jouer un rôle central au féminin.

Ce que ces langues changent dans la manière de penser le genre

Pour les linguistes, l’intérêt de l’hadza, du sidaama et du kambaata tient à leur valeur de contre-exemples. Ils démontrent que :

Aspect Langues dominantes (français, italien…) Hadza / Sidaama / Kambaata
Genre de référence pour un groupe mixte Masculin Féminin (ou forme plurielle assimilée au féminin)
Lien entre genre et nombre Catégories séparées Catégories imbriquées
Correspondance avec la structure sociale Pas automatique Pas automatique non plus

Ces configurations montrent que la grammaire ne copie pas mécaniquement l’ordre social. Un système patriarcal peut coexister avec un pluriel à dominante féminine, tout comme un système neutre peut coexister avec un masculin qui sert de référence.

Pour un public francophone, l’exemple tanzanien offre un argument concret dans les discussions sur la place du féminin dans la langue. Il rappelle que les conventions grammaticales ont une histoire, qu’elles varient fortement d’une langue à l’autre et qu’elles peuvent, au besoin, évoluer.

Pour les spécialistes de typologie linguistique, ces rares cas restent précieux : ils montrent que la règle apparemment évidente qui fait du masculin la forme par défaut dans tant de langues n’est qu’une convention parmi d’autres, et que le féminin peut tout aussi bien, ailleurs, tenir ce rôle central pour parler des groupes.

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