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Un réseau de yourtes nomades ouvre les « Montagnes célestes » du Kirghizstan : ces sommets sauvages n’étaient réservés qu’aux randonneurs les plus aguerris

Un réseau de yourtes nomades ouvre les « Montagnes célestes » du Kirghizstan : ces sommets sauvages n'étaient réservés qu'aux randonneurs les plus aguerris

Au cœur du Kirghizstan, un nouvel itinéraire de yourte en yourte transforme un massif longtemps réservé aux trekkeurs chevronnés.

Dans un reportage publié par le média américain CNN Travel, un journaliste raconte comment un réseau de yourtes nomades a métamorphosé l’accès aux « Montagnes célestes » du Kirghizstan, permettant à des randonneurs bien moins aguerris de parcourir un itinéraire autrefois réservé aux porteurs de gros sacs et aux expéditions organisées.

Une traversée de 110 kilomètres au milieu des « Montagnes célestes »

Le récit commence au-dessus du lac Ala-Kol, dans l’est du Kirghizstan. Quelques dizaines de pas sur un pierrier enneigé mènent à un col d’où se dévoile un panorama de crêtes et un lac glaciaire d’un bleu intense. Ces sommets appartiennent au massif du Tian Shan, surnommé en kirghiz « Tengir Too », littéralement les « Montagnes du Ciel ».

Là se trouve l’Ak-Suu Transverse, souvent abrégée AST, un itinéraire de trekking d’environ 70 miles, soit 110 kilomètres, qui traverse une partie des plus beaux paysages du Tian Shan kirghiz. Longtemps, cette traversée n’attirait qu’une poignée de randonneurs très expérimentés, prêts à porter plusieurs jours de nourriture, une tente, un sac de couchage et tout leur matériel sur le dos.

Le sentier part du village de Jyrgalan, devenu un pôle d’écotourisme dans le nord-est du pays. Il enchaîne sept cols et plus de 21 600 pieds de dénivelé positif, soit environ 6 500 mètres. Le parcours serpentent entre lacs alpins, cascades et vastes pâturages d’altitude — les jailoo — où les bergers montent leurs troupeaux de moutons, chevaux, vaches et yaks l’été.

Sur environ neuf jours, l’Ak-Suu Transverse offre une immersion continue dans un massif encore dépourvu de routes, de remontées mécaniques et d’infrastructures touristiques lourdes.

Autrefois, certains randonneurs ne croisaient sur plusieurs jours que quelques bergers isolés. Aujourd’hui, les rencontres se multiplient, sans pour autant faire disparaître l’impression de nature intacte.

Des yourtes de bergers transformées en réseau d’hébergement

Le basculement s’est joué autour d’un symbole fort de la culture nomade kirghize : la yourte en feutre, appelée boz-ui. Ces tentes circulaires démontables jalonnent les pâturages depuis des siècles. Elles sont montées chaque printemps lorsque les familles quittent le village pour accompagner leurs troupeaux en altitude. Très peu de bergers vivent encore en nomades intégrals, mais la transhumance estivale reste bien présente.

En 2024, un guide de montagne local, Daniyar Alymbekov, a décidé de revisiter cet héritage. À la tête de l’agence Kyrgyz Life, il organisait jusque-là des expéditions classiques avec guides, cuisiniers et porteurs. Il a choisi de réorienter son activité pour installer un réseau complet de camps de yourtes le long de l’Ak-Suu Transverse.

Son idée est née en observant trois camps déjà installés sur le parcours et qui fonctionnaient très bien. Il envisage d’abord d’ajouter quelques emplacements supplémentaires, puis mesure l’ampleur du potentiel. « Plus tard, j’ai compris que cela allait grandir et que je devais couvrir l’intégralité de l’AST », explique-t-il à CNN Travel.

Les quelques yourtes dispersées ont peu à peu laissé place à de véritables petits hameaux saisonniers. Chaque camp propose hébergement, repas et couchage, parfois avec plusieurs yourtes pour dormir et une yourte commune pour les repas. L’entrepreneur reconnaît des difficultés, notamment pour recruter du personnel pour un travail uniquement saisonnier. Mais l’affluence suit.

Selon Kyrgyz Life, les camps peuvent désormais accueillir jusqu’à 40 à 50 groupes par jour sur l’ensemble du réseau, contre seulement deux ou trois grands groupes auparavant.

Du gros sac au simple sac de journée

Pour les randonneurs, le changement est radical. Là où il fallait autrefois porter tente, matelas, sac de couchage et plusieurs jours de vivres, il devient possible de marcher léger, uniquement avec un sac de journée. Les camps fournissent les repas, l’abri et même les couvertures.

Dans son récit, le journaliste de CNN Travel raconte une étape mouvementée. Alors qu’il quitte le col dominant le lac Ala-Kol pour rejoindre son sixième camp de yourtes, un orage brutal venu du sud s’abat sur le massif. La pluie glaciale traverse ses couches de vêtements, la visibilité baisse et le doute s’installe : trouvera-t-il le camp ? Y aura-t-il quelqu’un en ce début de saison ?

Au moment où la nuit tombe et que les vagues du lac s’écrasent sur les rochers, une voix retentit en haut de la pente, appelant son prénom avec insistance. Il s’agit du gardien du camp, descendu à sa rencontre. En le suivant jusqu’à la yourte, il découvre l’intérieur chauffé, le thé prêt et un plat de plov — riz mijoté avec viande et légumes, spécialité d’Asie centrale — sur le feu. Une fois ses vêtements trempés retirés, la chaleur qui se diffuse confirme, écrit-il, que le recours aux yourtes payantes « valait largement le coût ».

  • Pas de tente à porter
  • Repas chauds matin, midi et soir
  • Lit ou matelas installé dans la yourte
  • Rencontre directe avec des familles kirghizes

Cette légèreté ouvre la voie à des détours que les gros sacs rendaient pénibles : grimpettes improvisées vers des belvédères face au pic Tashtambek-Tor Bashi (environ 4 450 mètres), incursions dans de petites vallées latérales jalonnées de lacs dans les secteurs de Boz Uchuk et Anyrtor.

Un trek désormais accessible aux randonneurs moyens

Pour Daniyar Alymbekov, l’enjeu dépasse la simple logistique. Ce maillage de yourtes permet, selon lui, de rendre accessibles à un public plus large des espaces naturels exceptionnels du Kirghizstan. « Avant, en portant les tentes et tout le reste nous-mêmes, c’était nettement plus compliqué, mais maintenant même des non-randonneurs peuvent s’en sortir », affirme-t-il.

Certains visiteurs perçoivent désormais la traversée comme un défi personnel. Ils veulent enchaîner les sept cols et les cent kilomètres comme une sorte de marathon de montagne. Pour marquer le coup, Kyrgyz Life remet cette année des médailles « Ak-Suu Finisher » à ceux qui collectent un tampon dans chaque camp de yourtes du parcours.

La fréquentation a tellement augmenté que certains jours, le tronçon entre Jyrgalan et Arashan accueille plus de touristes que la portion déjà réputée entre Arashan et Jeti-Oguz.

Sur le terrain, le journaliste observe la différence. Sur des sections où l’on ne croisait autrefois que quelques bergers en une semaine, il rencontre désormais plusieurs groupes de marcheurs en route vers Ala-Kol. L’ambiance reste pourtant celle de la haute montagne isolée : pas de routes, pas de remontées, quasiment aucune infrastructure construite en dur sur l’itinéraire lui-même.

Une randonneuse américaine, Tara Fenwick-Smith, interrogée par CNN Travel, décrit un trek complet : « Des cols exigeants, des vallées verdoyantes avec des montagnes enneigées, des rivières tumultueuses à traverser, plus de chevaux que de gens, et ce berger amical qui n’a pas vu de touriste depuis des mois et vous invite dans sa yourte pour un thé », raconte-t-elle. Pour elle, l’AST combine paysages spectaculaires et hospitalité chaleureuse, à condition d’emporter un bon imperméable.

Combien ça coûte et comment y aller depuis la France ?

La région de Karakol, grande base de départ pour les treks de l’est kirghiz, a vu son aéroport rouvrir avec le statut d’aéroport international en 2024. À ce stade, il ne propose toutefois que des vols intérieurs entre Bichkek, la capitale, et la ville d’Och au sud.

L’aéroport international voisin d’Issyk-Koul accueille des liaisons saisonnières en provenance du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et de la Russie. Les voyageurs venant de France doivent en pratique transiter par Bichkek, via l’aéroport international Manas, relié à plusieurs hubs majeurs en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, avant de rejoindre Karakol par la route ou par un vol intérieur.

Côté budget, CNN Travel indique qu’une formule tout compris en autonomie, avec hébergement en yourtes et trois repas par jour, démarre à 5 600 soms kirghizes par personne et par jour si elle est réservée directement auprès de Kyrgyz Life. Ce montant représente environ 64 dollars américains quotidiens, soit une soixantaine d’euros au taux de change récent, hors transport international.

Les randonneurs qui préfèrent l’indépendance peuvent se contenter d’un droit d’entrée modique dans le parc national de Karakol, autour de 300 soms, l’équivalent d’un peu plus de 3 dollars.

Des guides locaux et des chevaux peuvent s’ajouter au forfait contre supplément, ce qui peut intéresser les groupes ou les personnes peu habituées à l’orientation en montagne. Pour les budgets serrés, l’agence propose des départs à dates fixes en haute saison estivale, permettant de mutualiser certains coûts entre randonneurs.

Et en France, existe-t-il des treks similaires ?

Pour un lecteur français, l’idée d’un réseau de yourtes évoque certains itinéraires « gîte à gîte » bien connus dans l’Hexagone, comme le GR20 en Corse ou le Tour du Mont-Blanc avec ses refuges. La logique reste proche : chaque fin d’étape, un hébergement simple fournit un toit, un repas, parfois une couverture, limitant le poids à porter.

En France, ces hébergements prennent souvent la forme de refuges de montagne, de gîtes d’étape ou de chambres d’hôtes, généralement gérés par des particuliers ou par le Club alpin français. L’hébergement sous tente légère reste possible et parfois nécessaire, mais il n’est pas systématique sur les principaux itinéraires balisés. Le réseau kirghiz présente la particularité d’utiliser une structure traditionnelle démontable, la yourte, et de s’appuyer sur des familles semi-nomades déjà présentes sur les hauts pâturages.

Un randonneur français intéressé par l’Ak-Suu Transverse retrouvera donc certains repères : étapes prédéfinies, réservation recommandée en saison, portage limité. Mais il devra aussi s’adapter à une altitude plus élevée, à une météo montagnarde très changeante et à des infrastructures médicales plus éloignées que dans les Alpes ou les Pyrénées.

Une immersion dans la culture nomade et ses contraintes

Au-delà de la performance sportive, ce type de trek propose une réelle immersion dans la vie pastorale kirghize. Passer la nuit sous une yourte, c’est partager l’espace de vie traditionnel de familles qui montent chaque été sur les pâturages pour nourrir leurs troupeaux. Les repas servent souvent de moment d’échange, même lorsque la barrière de la langue limite les conversations.

Cette ouverture attire davantage de visiteurs vers une économie rurale qui restait jusque-là en retrait. Elle pose aussi des questions pratiques : gestion des déchets, pression sur certaines zones de pâturage, organisation du travail saisonnier. CNN Travel évoque notamment les difficultés rencontrées par Kyrgyz Life pour recruter et fidéliser du personnel à la montagne plusieurs mois par an.

Pour les randonneurs, quelques principes de base contribuent à préserver l’équilibre local :

  • rester sur les sentiers existants et suivre les indications des guides ;
  • rapporter ses déchets jusqu’aux villages lorsqu’aucune collecte n’est prévue ;
  • respecter les troupeaux et les chiens de garde, en conservant ses distances ;
  • adapter sa tenue et son comportement aux usages locaux, notamment dans les yourtes familiales.

Ce type d’itinéraire illustre la façon dont le tourisme peut s’appuyer sur des pratiques pastorales anciennes sans les effacer. La yourte, structure emblématique des peuples nomades d’Asie centrale, devient à la fois hébergement touristique et vecteur de transmission culturelle. Pour le visiteur, l’expérience associe effort physique, paysages de haute montagne encore peu fréquentés et immersion dans un mode de vie qui s’adapte en douceur à l’arrivée de nouveaux voyageurs.

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