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Il couvrait 3 000 km² et se voyait depuis l’espace : en 2015, ce lac bolivien a totalement disparu, et le quinoa n’est pas seul en cause

En Bolivie, un lac immense a disparu en quelques années, laissant derrière lui un désert de sel, des villages sinistrés et un symbole du dérèglement environnemental.

Au cœur de l’Altiplano bolivien, le lac Poopó s’est évaporé en à peine plus d’une décennie. Comme le racontent la radio-télévision suisse RTS et le média français en ligne Reporterre, ce drame écologique mêle réchauffement climatique, agriculture d’exportation et mines, avec à la clé l’effondrement d’un mode de vie millénaire. Et il interroge directement la consommation de quinoa en Europe, France comprise.

Un lac géant disparu en treize ans seulement

Le 16 décembre 2015, la Bolivie a officiellement acté la disparition du lac Poopó, deuxième plus grand lac du pays après le Titicaca. Sur les cartes, il existait encore. Sur place, il ne restait qu’une vaste croûte blanchâtre, un désert de sel craquelé battu par les vents de l’Altiplano.

Au début des années 2000, les images satellites montraient encore une vaste étendue d’eau d’environ 3 000 km². À son maximum, pendant la saison des pluies, le lac s’étirait sur près de 70 km de long, à 3 686 mètres d’altitude. Une véritable mer intérieure, visible depuis l’espace, de la taille du Luxembourg.

Ce n’était pourtant pas la première alerte. Tout au long du XXe siècle, le Poopó a connu de fortes sécheresses :

  • entre 1939 et 1944,
  • entre 1969 et 1973,
  • entre 1994 et 1997.

À chaque fois, les pluies suivantes remplissaient à nouveau le bassin. Les pêcheurs se souvenaient d’un lac capricieux, mais vivant. En 2015, la bascule est d’une autre nature : le lit s’est retrouvé entièrement à sec, sans retour. Les habitants parlent d’une rupture, pas d’un simple épisode de sécheresse.

En une dizaine d’années, un lac de 3 000 km², visible depuis l’espace, a été rayé de la carte, transformant un paysage lacustre en désert salé.

Un climat qui se réchauffe, mais pas seul responsable

Dans un premier temps, les autorités boliviennes ont mis en avant la seule responsabilité du climat, en accusant El Niño et la hausse des températures. Une explication commode, mais incomplète.

Des chercheurs ont analysé les données satellitaires du bassin versant sur deux décennies. Leur conclusion est dérangeante pour les pouvoirs publics : sur la période étudiée, les précipitations ont globalement apporté plus d’eau que ce qui a été perdu par évaporation. Autrement dit, il pleuvait assez pour maintenir le lac. C’est en aval que l’eau a été captée et consommée.

Le réchauffement n’est pas absent du tableau. Sur les hauts plateaux andins, la température moyenne a augmenté de 0,9 °C entre 1995 et 2005, et la température minimale a grimpé d’un peu plus de 2 °C en un demi-siècle. Cette hausse accentue l’évaporation et fragilise les écosystèmes d’altitude. Mais à elle seule, elle n’explique pas l’assèchement brutal du Poopó.

Quinoa, mines, détournement des rivières : la combinaison fatale

L’une des clés se trouve dans les champs qui ont gagné du terrain autour de la rivière Desaguadero, principal affluent du lac. Depuis le début des années 2000, la demande mondiale de quinoa a explosé. Cette graine andine, perçue comme un aliment santé et star des rayons bio, a propulsé la Bolivie parmi les grands exportateurs.

Pour irriguer ces nouvelles surfaces, les paysans ont creusé de nombreux canaux et mis en place des systèmes de dérivation. Résultat : une part croissante de l’eau qui devait alimenter le Poopó a été saisie en amont pour les cultures.

Chaque paquet de quinoa exporté depuis l’Altiplano bolivien correspond à de l’eau qui n’est jamais arrivée jusqu’au lac Poopó.

Un autre acteur pèse lourd : l’industrie minière. La région recèle d’importants gisements de zinc et d’étain. Leur extraction demande des volumes d’eau considérables, à la fois pour le traitement du minerai et pour les besoins des sites d’exploitation.

Les scientifiques et ONG évoqués par RTS et Reporterre décrivent un enchaînement bien précis :

  • développement massif de l’irrigation pour le quinoa,
  • captation de l’eau par les mines de zinc et d’étain,
  • hausse rapide des températures dans l’Altiplano, favorisant l’évaporation,
  • régulation insuffisante de l’usage de l’eau à l’échelle du bassin.

Pris isolément, aucun de ces facteurs n’aurait forcément suffi à faire disparaître le lac. Combinés, ils ont conduit à son assèchement total.

Le « peuple de l’eau » face à un désert

Derrière la courbe des températures et les cartes satellites, une société entière a vacillé. Les Uru Murato, surnommés le « peuple de l’eau », vivaient au contact du lac depuis des siècles. Leur économie reposait sur la pêche, leurs rites sur la présence de cette vaste étendue.

À Punaca Tinta Maria, village historiquement tourné vers la pêche, il ne reste plus que sept familles, contre 84 avant l’assèchement. Dans l’ensemble de la région, les recensements ne comptent désormais qu’environ 600 Uru, alors que ce peuple est présent depuis des millénaires en Bolivie et au Pérou.

Un ancien pêcheur, Felix Mauricio, 82 ans, se souvient de l’abondance passée. Selon lui, « un petit poisson faisait trois kilos ». En montrant la terre desséchée, il résume la rapidité du basculement : le lac s’est retiré en très peu de temps.

Privés de leur ressource principale, beaucoup se sont tournés vers les mines ou le secteur du bâtiment. Certains ont tenté de se lancer dans la culture du quinoa, mais la plupart des Uru possèdent très peu de terres, leur identité étant liée à l’eau plutôt qu’à l’agriculture. Ironie tragique : la culture qui a contribué à tarir leur lac reste, en grande partie, hors de leur portée.

La faune a également été frappée de plein fouet. Le Poopó abritait près de 200 espèces animales, dont de nombreux oiseaux comme les flamants roses, des reptiles, des mammifères et plusieurs espèces de poissons. Une partie de cette biodiversité a tout simplement disparu avec la perte de l’habitat aquatique.

Une eau potable désormais rare pour les villages

Pour les riverains, l’enjeu ne se limite plus à la nostalgie d’un paysage. L’accès à l’eau potable devient lui-même problématique. Dans certains villages, un unique puits doit désormais alimenter l’ensemble des habitants.

Malgré ce constat, l’idée d’un retour du lac n’a pas totalement disparu. Des reportages relayés notamment par le Programme alimentaire mondial montrent des familles qui continuent d’organiser des cérémonies en espérant la renaissance de l’eau. Le Poopó reste présent dans les récits, les prières, les rites communautaires.

Le lac a disparu physiquement, mais il continue de structurer l’imaginaire et les espoirs des populations locales.

Peut-on encore sauver ce qu’il reste du Poopó ?

Sur le plan scientifique, des experts gardent un mince espoir : tant que le lit du lac n’est pas totalement urbanisé ou transformé, une remontée des eaux reste théoriquement possible si la gestion du bassin est profondément revue.

La Bolivie ne peut pas agir seule sur le réchauffement global, qui dépend des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En revanche, le pays garde la main sur l’allocation de ses ressources en eau. Cela supposerait :

  • de limiter ou réorganiser les canaux d’irrigation pour le quinoa,
  • de mieux contrôler les prélèvements d’eau par les entreprises minières,
  • de planifier l’usage de l’eau à l’échelle du bassin, et non secteur par secteur.

    Un tel arbitrage se heurte à des intérêts puissants. La filière quinoa fait vivre des milliers de familles sur l’Altiplano. Les mines pèsent lourd dans l’économie bolivienne et dans les recettes de l’État. À ce stade, ni le gouvernement de La Paz ni les producteurs ne semblent prêts à réduire significativement ces activités.

    Quinoa et eau : ce que cela change pour un consommateur français

    Pour un lecteur français, le quinoa évoque surtout une alternative aux pâtes ou au riz, souvent présentée comme responsable, parfois locale lorsqu’il est cultivé en France. Le cas bolivien rappelle qu’un produit « bio » n’est pas automatiquement neutre sur le plan environnemental.

    Dans les rayons, une partie du quinoa vendu en France provient encore des Andes, même si une production s’est développée en Bretagne, dans le Centre ou dans l’Ouest français. La culture de quinoa en France ne repose pas sur les mêmes systèmes d’irrigation, ni sur un bassin aussi fragile que l’Altiplano.

    Les agences de l’eau françaises, les préfectures et les chambres d’agriculture encadrent les prélèvements dans les rivières et les nappes. Des restrictions peuvent être imposées en période de sécheresse. Le système n’est pas exempt de tensions, mais il limite le risque de voir disparaître un grand lac en quelques années sous l’effet d’une seule filière.

    Pour le consommateur, plusieurs leviers existent :

    • vérifier l’origine géographique sur l’emballage,
    • alterner quinoa importé et quinoa cultivé en France,
    • favoriser des marques qui détaillent leurs engagements sur l’eau et les conditions de production.

    Ces choix individuels ne suffisent pas à eux seuls à relancer un lac disparu en Bolivie, mais ils participent à la pression exercée sur les filières pour qu’elles intègrent la question de l’eau dans leurs pratiques.

    Pourquoi un lac comme le Poopó est si vulnérable

    Les lacs d’altitude fermés, comme le Poopó, dépendent d’un équilibre délicat entre apports (rivières, pluies, fonte des neiges) et pertes (évaporation, infiltrations, prélèvements humains). Ils ont peu de marges de manœuvre : la moindre modification durable d’un côté de la balance peut provoquer une baisse rapide du niveau.

    Dans le cas du Poopó, plusieurs caractéristiques ont accentué la vulnérabilité :

    Facteur Effet sur le lac Poopó
    Altitude élevée Rayonnement solaire intense, évaporation importante
    Bassin endoréique (sans exutoire vers la mer) Accumulation de sels et forte dépendance aux apports des affluents
    Un principal affluent (Desaguadero) Fort impact des détournements d’eau en amont
    Réchauffement rapide local Augmentation de la température de l’air et de l’eau, évaporation accrue
    Usage intensif de l’eau par l’agriculture et les mines Réduction directe des volumes arrivant dans le lac

    Ce type de configuration existe ailleurs dans le monde : mer d’Aral en Asie centrale, mer Morte au Proche-Orient, ou certains lacs salés d’Amérique du Nord. Dans tous ces cas, l’eau prélevée en amont pour l’irrigation ou l’industrie a joué un rôle décisif.

    Un avertissement pour d’autres zones humides

    L’histoire du Poopó sert désormais de cas d’école pour les hydrologues et les spécialistes des politiques de l’eau. Elle met en évidence trois enseignements concrets :

    • un équilibre hydrologique peut s’effondrer en quelques années, même sur un grand lac,
    • une culture présentée comme durable peut devenir destructrice si elle n’est pas encadrée,
    • les peuples autochtones, pourtant les moins responsables, sont souvent les premiers touchés.

    Pour les zones humides françaises – grands lacs, marais, lagunes – le message est clair : surveiller les prélèvements, coordonner les usages et tenir compte des projections climatiques reste la seule façon d’éviter de se retrouver, à terme, face à un paysage de sel là où se trouvait autrefois de l’eau.

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