À l’heure où le froid s’installe en Europe, ces serres monumentales, de Vienne à Paris, offrent des bulles de chaleur et de lumière.
Reportage façon carnet de voyages dans ces « palais de verre » mis en avant par le média espagnol El País : six serres historiques en Autriche, Espagne, Belgique, France, Irlande et Royaume-Uni, où l’architecture rivalise avec la botanique pour offrir un refuge spectaculaire quand l’automne assombrit les villes.
Quand le verre invente son propre climat
Au XIXe siècle, les capitales européennes se passionnent pour le verre et le fer. Les grandes serres deviennent à la fois laboratoires botaniques et symboles de puissance, capables de recréer un climat tropical au cœur de villes souvent froides et humides.
Ces serres monumentales sont nées d’un même rêve : domestiquer l’exotisme, faire pousser des palmiers et des orchidées sous des latitudes improbables.
El País rappelle l’anecdote fondatrice : en 1829, le médecin londonien Nathaniel Ward découvre par hasard qu’un simple bocal en verre fermé peut créer un microclimat capable de maintenir un végétal en vie des années sans arrosage. De cette trouvaille naîtront des caisses vitrées capables de transporter, par bateaux entiers, thé, caoutchouc ou quinquina entre continents.
Dans cette lignée, les grandes serres européennes deviennent de véritables « cathédrales de lumière ». Au-delà de la célèbre Palm House de Kew, le quotidien espagnol met en avant six serres spectaculaires, dont la dernière grande construction française du genre, à Paris.
Vienne : la jungle impériale du Gran Palmenhaus
À Vienne, au cœur du domaine de Schönbrunn, ancienne résidence d’été des Habsbourg, se dresse le Gran Palmenhaus, commandé par l’empereur François-Joseph Ier. Lors de son ouverture en 1882, il s’agit du plus grand serre du monde.
Le bâtiment impressionne toujours par ses dimensions : 111 mètres de long, 25 mètres de haut et quelque 45 000 panneaux de verre. À l’époque, les Viennois ne pouvaient y accéder que certains jours, en payant un droit d’entrée pour admirer les trésors botaniques de la cour.
Aujourd’hui, le visiteur traverse trois zones climatiques reliées par des passages en forme de tunnel :
le pavillon central, le plus haut, rassemble des espèces du bassin méditerranéen, des îles Canaries, d’Afrique du Sud, d’Amérique et d’Australie ;
le pavillon nord, plus frais, abrite des plantes de Chine, du Japon, de l’Himalaya ou encore de Nouvelle-Zélande ;
le pavillon sud, le plus chaud, offre une ambiance entièrement tropicale.
Le doyen des lieux est un olivier espagnol estimé à environ 350 ans, plus vieux que le bâtiment lui‑même. À ses côtés, une palmeraie abrite un spécimen qui frôle les 23 mètres de hauteur. À la belle saison, le géant botanique est le nénuphar géant dont les feuilles peuvent atteindre 1,20 mètre de diamètre.
Les chemins latéraux discrets cachent une section de plantes carnivores. En face, le Wüstenhaus, la « maison du désert », réunit cactus, succulentes et faune des zones arides, offrant un contraste spectaculaire : en quelques minutes, on passe de l’humidité tropicale à un décor quasi saharien.
Pays
Ville
Période d’ouverture type
Prix indiqué
Autriche
Vienne
De 10 h à 17 h (octobre-avril)
9 € (serre seule)
Espagne
Barcelone
10 h – 20 h, tous les jours
Entrée libre
Belgique
Bruxelles (Laeken)
3 semaines au printemps
Tarifs annoncés chaque année
Barcelone : un hivernacle ressuscité après 17 ans de fermeture
Direction la Catalogne, dans le parc de la Ciutadella, pour le Hivernacle de Barcelone, né à l’occasion de l’Exposition universelle de 1888. Conçu d’abord par l’architecte Josep Fontserè, puis finalement édifié selon les plans de Josep Amargós, il utilise les matériaux les plus modernes de l’époque : fer et verre.
Sa mission initiale : cultiver des plantes tropicales incapables de survivre en plein air dans la capitale catalane. Mais pendant l’Exposition, la serre sert aussi de salle de fêtes et de conférences. Au fil des décennies, elle accueille des expositions de canaris, d’animaux de ferme, de champignons, avant de se transformer en bar-restaurant dans les années 1990, puis en salle de concert avec gradins installés à l’intérieur.
Fermé durant 17 ans, l’Hivernacle rouvre en décembre 2023 après une vaste restauration. Surprise : les travaux mettent au jour, sous des couches de peinture, les panneaux floraux originaux d’Alexandre de Riquer, figure majeure du modernisme catalan. Le fer retrouve sa couleur verte d’origine.
Plus de 100 espèces végétales poussent aujourd’hui dans l’Hivernacle, dont certaines rappellent les serres d’exposition du XIXe siècle en France, en Allemagne ou au Royaume‑Uni.
La grande nef centrale invite à la promenade lente, au milieu des ficus, monsteras ou alocasias. La nave Magnòlies abrite la collection de plantes vivantes, tandis que la nave Picasso accueille des expositions temporaires de sciences naturelles. L’entrée est gratuite, avec possibilité de visites guidées réservables via le musée des sciences naturelles de Barcelone.
Bruxelles : la ville de verre du roi des Belges
Dans la périphérie de Bruxelles, au domaine royal de Laeken, une véritable « ville de verre » reste cachée presque toute l’année. Les Invernaderos Reales de Laeken, les grandes serres royales, sont commandées en 1873 par le roi Léopold II à l’architecte Alphonse Balat, maître de Victor Horta.
L’ensemble se compose de dômes, pavillons et longues galeries vitrées qui serpentent le parc comme des rues couvertes. Le public n’y a accès que trois semaines par an, au printemps, une tradition centenaire. Les jardiniers planifient cette fenêtre avec précision, accélérant ou freinant la floraison des plantes pour offrir, à l’ouverture, un parcours au sommet de sa splendeur.
Sur la « meseta de las palmeras » se succèdent pavillons d’azalées et galerie de géraniums. Le trajet passe ensuite par l’Embarcadero, ancien lieu de réception des invités du roi, aujourd’hui décoré de medinillas philippines installées dans des vases chinois rapportés d’Extrême-Orient par Léopold II lui‑même. On poursuit avec la serre dite du Congo et l’Orangerie, avant d’atteindre le Jardin d’hiver, actuellement fermé pour une restauration délicate. De l’extérieur, on admire sa coupole de 36 arcs reposant sur des colonnes doriques.
Détail contemporain mis en avant par El País : depuis 2021, le domaine se chauffe grâce à la chaleur excédentaire d’une usine d’incinération voisine, transférée par 4 500 mètres de canalisations.
Paris : le dernier grand jardin d’hiver du XIXe siècle
À Paris, aux portes du bois de Boulogne, la Ville décide à la fin du XIXe siècle de créer un vaste ensemble de serres municipales. L’architecte Jean-Camille Formigé en achève la construction en 1898. Il s’agit du dernier grand ensemble de serres édifié en France au XIXe siècle, en pleine vogue des jardins d’hiver.
Les structures de fer peintes en bleu, vert et turquoise encadrent un parterre à la française. Sur le mur d’entrée, 14 mascarons, attribués au cercle de Rodin, donnent un visage presque théâtral au lieu. À l’autre extrémité, une fontaine signée Jules Dalou complète cet ensemble typiquement « Belle Époque ».
Passer la porte du palmarium parisien, c’est ressentir aussitôt une chaleur tropicale, comme si l’on quittait le périphérique pour une serre d’outre‑mer.
Sous la grande voûte, une haute palmeraie canarienne et des arbres tropicaux s’élèvent au‑dessus d’un bassin peuplé de carpes japonaises. Une volière accueille des oiseaux exotiques dont les chants renforcent l’illusion de voyage lointain. Le jardin réunit environ 6 000 plantes, avec des floraisons qui se succèdent toute l’année : orquidées l’hiver, hoyas, broméliacées, cactus et succulentes l’été.
Particularité récente : depuis 2019, des serres contemporaines entourent l’un des courts de tennis de Roland‑Garros. On peut donc déambuler entre quatre paysages tropicaux avec, juste à côté, une tribune de 5 000 places. L’entrée aux serres municipales reste gratuite, avec des horaires adaptés à la saison, notamment en octobre où les serres ferment en fin d’après‑midi.
Dublin : le Curvilinear Range, chef‑d’œuvre sauvé du temps
En Irlande, au jardin botanique de Glasnevin, à Dublin, le Curvilinear Range naît d’une urgence. En 1842, les anciennes serres en bois sont trop abîmées pour être réparées. Décision est prise de les remplacer par un vaste ensemble en fer et en verre.
La signature est celle de Richard Turner, maître ferronnier dublinois à qui l’on doit aussi les grandes serres de Kew, à Londres, et de Belfast. À Glasnevin, il réalise un long pavillon de courbes de fer forgé et de panneaux de verre, construit par étapes entre 1843 et 1869. El País souligne que la structure est considérée comme la plus belle serre d’Irlande, au point d’avoir figuré sur des timbres nationaux.
Lors de la restauration dans les années 1990, les techniciens constatent que moins d’un cinquième du fer original doit être remplacé, un taux de préservation bien meilleur que pour les serres cousines de Kew et Belfast, rénovées, elles, avec de l’acier.
Sous ses courbes transparentes prospèrent aujourd’hui des rhododendrons vireya originaires du Sud‑Est asiatique. Une passerelle extérieure permet de dominer les jardins. Autour, d’autres serres attirent l’œil, comme la Grande maison des palmiers, dont le fer fut fabriqué à Glasgow puis acheminé par mer jusqu’à Dublin, ou la maison des orchidées. C’est ici, dans les années 1840, que des orchidées issues de graines parviennent pour la première fois à fleurir.
Glasgow : Kibble Palace, le palais qui a voyagé par bateau
Au nord du Royaume‑Uni, à Glasgow, Kibble Palace offre une histoire presque romanesque. Ce grand conservatoire est commandé en 1865 par John Kibble, aristocrate excentrique, ingénieur, astronome et photographe. Il le fait construire d’abord pour sa résidence de Coulport, au bord du Loch Long.
Une légende locale rapporte qu’il utilisait des caméras et plaques de verre si grandes qu’il devait les transporter en voiture à cheval, et qu’il aurait traversé le lac sur une bicyclette montée sur flotteurs. Quelques années plus tard, en 1872, il décide de déplacer son palais à Glasgow, en le démontant et en le transportant par bateau. Le bâtiment est ensuite agrandi pour intégrer une immense coupole d’environ 45 mètres de diamètre au jardin botanique de la ville.
Réouvert en 1873, Kibble Palace devient alors une salle de concerts et de réunions, illuminée par 600 lampes à gaz capables de changer de couleur.
C’est là que des figures politiques comme Disraeli ou Gladstone prennent la parole, tout comme le prédicateur américain Dwight Moody qui, d’après El País, y attire une telle foule qu’il doit prêcher juché sur une voiture à cheval.
Aujourd’hui, l’atmosphère a radicalement changé. Sous la petite coupole d’entrée, un bassin entoure une île plantée d’un fougère arborescente australienne. Les transepts abritent des plantes carnivores et des espèces des Canaries. La grande coupole accueille la collection nationale de fougères arborescentes, plantées dans les années 1880, au milieu de statues victoriennes en marbre. L’accès y est gratuit, avec des horaires réduits en hiver.
Ce que ces serres changent pour un visiteur français
Pour un lecteur français, ces six adresses offrent autant d’idées de courts séjours urbains à programmer à l’automne ou en hiver, lorsque la météo limite les visites en plein air. Elles fonctionnent comme des refuges climatisés à l’échelle d’un parc, accessibles pour la plupart à prix modeste, voire gratuitement.
Dans chaque pays, la gestion varie : certaines serres relèvent d’un jardin botanique national (Dublin), d’autres de domaines royaux (Laeken), de municipalités (Paris, Barcelone) ou encore de fondations universitaires. Le principe reste le même qu’aux serres d’Auteuil à Paris : offrir un espace pédagogique et patrimonial, en lien avec la conservation de collections botaniques rares.
Pour les amateurs de plantes, ces lieux permettent d’observer des espèces exotiques dans des conditions proches de leur environnement naturel simulé. Pour les passionnés d’architecture, ils illustrent l’âge d’or du fer et du verre avant l’avènement massif du béton et de l’acier.
Pourquoi ces palais de verre attirent particulièrement à l’automne
À l’entrée de la mauvaise saison, ces serres cumulent plusieurs atouts pour un city trip :
elles proposent une activité abritée, appréciable en cas de pluie, de vent ou de froid ;
elles offrent une lumière naturelle filtrée par le verre, moins agressive que l’éclairage artificiel ;
elles maintiennent une température confortable, voire tropicale comme à Vienne ou Paris ;
elles permettent des visites courtes ou prolongées, adaptées à un programme de week‑end.
À cela s’ajoute une dimension très photogénique, mise en avant par El País : grandes voûtes de verre, reflets sur les bassins, silhouettes de palmiers, statues et ferronneries décoratives. Que ce soit pour une simple balade ou pour alimenter un compte Instagram, ces serres fonctionnent comme des décors naturels déjà mis en scène.
Pour un voyageur français, combiner une visite de musée, une balade de quartier et une halte dans l’une de ces serres permet de structurer un séjour d’automne sans dépendre entièrement de la météo. Ces « palais de verre » deviennent alors bien plus que des curiosités architecturales : de véritables refuges climatiques et sensoriels, à quelques heures de train ou d’avion de la France.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Qu'est-ce que la découverte de Nathaniel Ward en 1829 et son impact sur les serres ?
Le médecin londonien a découvert par hasard qu'un bocal en verre fermé peut créer un microclimat capable de maintenir un végétal en vie des années sans arrosage. Cette trouvaille a donné naissance aux caisses vitrées capables de transporter thé, caoutchouc ou quinquina par bateaux entiers entre continents, influençant la construction des grandes serres européennes.
Pourquoi les grandes serres ont-elles été construites au XIXe siècle ?
Les capitales européennes se passionnaient pour le verre et le fer. Les grandes serres sont devenues à la fois laboratoires botaniques et symboles de puissance, capables de recréer un climat tropical au cœur de villes souvent froides et humides, permettant de domestiquer l'exotisme.
Quand les Invernaderos Reales de Laeken à Bruxelles sont-elles ouvertes au public ?
Les serres royales ne sont accessibles que trois semaines par an, au printemps. Les jardiniers planifient cette fenêtre avec précision, accélérant ou freinant la floraison des plantes pour offrir, à l'ouverture, un parcours au sommet de sa splendeur.
Qu'est-ce que l'Hivernacle de Barcelone et pourquoi a-t-elle été restaurée ?
Née à l'occasion de l'Exposition universelle de 1888, cette serre a fermé durant 17 ans avant de rouvrir en décembre 2023 après une vaste restauration. Les travaux ont mis au jour les panneaux floraux originaux d'Alexandre de Riquer, figure majeure du modernisme catalan, cachés sous des couches de peinture.
Comment fonctionnent les systèmes de chauffage des serres de Laeken ?
Depuis 2021, le domaine des Invernaderos Reales se chauffe grâce à la chaleur excédentaire d'une usine d'incinération voisine, transférée par 4 500 mètres de canalisations, illustrant une adaptation contemporaine et écologique.