Pour l’un des fondateurs d’Anthropic, l’école ne suffit plus à préparer les enfants à un avenir dominé par l’intelligence artificielle.
Benjamin Mann, ingénieur à l’origine d’Anthropic après son départ d’OpenAI, porte un regard très personnel sur l’éducation. Père d’une petite fille, il explique que ses priorités ont profondément changé en quelques années. Là où il aurait autrefois recherché un établissement prestigieux et un emploi du temps rempli d’activités, il préfère aujourd’hui encourager l’autonomie, la curiosité et le bien-être.
Une vision parentale qui s’éloigne de la course aux diplômes
Le constat de Benjamin Mann part d’une idée simple : les connaissances techniques, longtemps considérées comme la meilleure garantie d’une carrière solide, risquent d’évoluer à une vitesse inédite. L’intelligence artificielle sait déjà rédiger, traduire, programmer, analyser des documents ou produire des images. Elle progresse aussi dans des domaines qui exigeaient jusqu’ici de longues études.
Dans ce contexte, l’ingénieur ne place plus la réussite scolaire au sommet de ses attentes pour sa fille. Il ne rejette pas l’école, ni l’apprentissage. Il remet plutôt en cause l’idée selon laquelle intégrer les établissements les plus sélectifs serait forcément le chemin le plus sûr vers une vie réussie.
Pour Benjamin Mann, l’objectif n’est plus d’accumuler le plus tôt possible les savoirs et les distinctions, mais d’aider un enfant à rester heureux, gentil, empathique et curieux.
Cette prise de position surprend venant d’un entrepreneur issu de la recherche technologique. Le parcours de ces dirigeants a souvent reposé sur des études exigeantes, une maîtrise poussée des sciences et une culture de la performance. Pourtant, celui qui a participé à la création d’une entreprise concurrente d’OpenAI estime que le contexte a changé.
Les quatre qualités qu’il privilégie pour sa fille
Sa réflexion ne consiste pas à annoncer la fin de l’instruction. Lire, compter, raisonner et comprendre le monde restent indispensables. Mais il considère que les enfants devront surtout apprendre à travailler avec des outils qui répondront rapidement à une grande partie de leurs questions.
Les qualités humaines prennent alors une autre dimension :
La curiosité, pour formuler des questions originales et ne pas se contenter d’une réponse automatique.
L’empathie, pour comprendre les besoins des autres et coopérer dans des situations complexes.
La gentillesse, souvent sous-estimée, qui facilite la confiance au sein d’un groupe.
Le bonheur, car une réussite mesurée uniquement par le salaire ou le diplôme peut laisser de côté l’équilibre personnel.
Ce choix parental rejoint un débat qui traverse déjà de nombreuses familles. Faut-il multiplier les cours, les sports, les langues et les activités dès l’enfance ? Ou faut-il laisser davantage de temps libre, de jeu, d’ennui et d’expérimentation ? Pour les parents confrontés à cette question, le discours de Benjamin Mann ne donne pas une recette universelle. Il rappelle que le rythme de chaque enfant compte.
Poser une bonne question pourrait devenir un avantage décisif
Dans le secteur de l’intelligence artificielle, plusieurs responsables partagent cette intuition. Sam Altman, dirigeant d’OpenAI, a estimé que la capacité à identifier les bonnes questions pourrait peser davantage que le fait de connaître immédiatement les réponses.
L’idée mérite d’être nuancée. Une intelligence artificielle peut proposer une réponse convaincante tout en commettant une erreur, en inventant une source ou en reproduisant un biais. L’utilisateur doit donc être capable de vérifier, de comparer et de demander des précisions. Cette compétence ne relève pas uniquement de la technique. Elle demande du jugement, de la culture générale et une certaine maturité.
Face à une machine capable de produire vite, la valeur humaine se situe aussi dans le choix du problème à résoudre, dans le doute et dans la responsabilité de la décision.
Jensen Huang, dirigeant de Nvidia, a lui aussi décrit un avenir où la programmation deviendrait plus accessible grâce aux assistants automatiques. Cela ne signifie pas que les métiers scientifiques vont disparaître. Ils vont se transformer. Un ingénieur pourra consacrer moins de temps à écrire des lignes de code répétitives et davantage à définir une architecture, contrôler les résultats ou discuter avec les équipes concernées.
Pourquoi l’école reste pourtant nécessaire
Affirmer que les diplômes ne garantissent plus tout ne veut pas dire qu’ils ne servent plus à rien. Les études apportent une méthode de travail, des bases solides et parfois un réseau professionnel. Dans la médecine, le droit, le bâtiment, l’enseignement ou l’industrie, les qualifications restent encadrées et souvent obligatoires.
Le risque serait de croire qu’un outil numérique peut remplacer la compréhension. Un élève qui délègue trop tôt ses devoirs à une intelligence artificielle peut obtenir un texte propre sans acquérir les notions nécessaires. Or, savoir repérer une mauvaise réponse suppose déjà de posséder quelques repères.
Une approche équilibrée peut donc associer les fondamentaux scolaires et des pratiques qui développent l’initiative :
demander à l’enfant d’expliquer son raisonnement, même lorsqu’il se trompe ;
l’encourager à créer un projet concret, comme un journal, un jardin ou une petite enquête ;
utiliser les outils numériques comme supports de travail, sans leur confier toutes les décisions ;
valoriser l’écoute, l’effort et la capacité à changer d’avis.
Le choix d’une pédagogie centrée sur l’autonomie
Benjamin Mann aurait choisi pour sa fille une école inspirée de la pédagogie Montessori. Cette méthode, élaborée par Maria Montessori, laisse une place importante à l’autonomie de l’enfant. Les élèves manipulent du matériel, avancent à leur rythme et choisissent certaines activités selon leurs centres d’intérêt, avec l’accompagnement d’adultes formés.
Ce type d’établissement ne convient pas nécessairement à toutes les familles ni à tous les tempéraments. Certaines écoles traditionnelles proposent aussi des projets coopératifs, des ateliers artistiques et des temps d’expression qui vont dans le même sens. L’enjeu n’est donc pas seulement le nom d’une méthode. Il porte sur la place accordée à l’initiative et au droit d’essayer.
Une compétence humaine difficile à automatiser
La créativité ne désigne pas seulement le dessin ou la musique. Elle peut prendre la forme d’une idée inattendue, d’une manière de résoudre un conflit ou d’une nouvelle organisation au travail. L’empathie, elle, permet de saisir ce qu’une personne ressent sans réduire son expérience à une suite de données.
Ces aptitudes ne sont pas magiques et ne s’opposent pas aux connaissances. Elles se construisent avec le temps, dans les échanges familiaux, les lectures, les jeux collectifs et les erreurs. C’est précisément cette combinaison que Benjamin Mann semble défendre : former des enfants capables d’apprendre toute leur vie, sans faire de leur bulletin scolaire la seule mesure de leur avenir.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Benjamin Mann rejette-t-il complètement l'école traditionnelle ?
Non, il ne rejette pas l'école ni l'apprentissage. Il remet en cause l'idée que les établissements les plus sélectifs seraient le chemin le plus sûr vers une vie réussie. Il considère que les diplômes apportent une méthode de travail, des bases solides et un réseau professionnel qui restent utiles.
Pourquoi la capacité à poser les bonnes questions devient-elle plus importante ?
Selon Sam Altman d'OpenAI et l'analyse de l'article, l'IA peut répondre rapidement à la plupart des questions, mais l'humain doit être capable de vérifier les réponses, identifier les erreurs et déterminer les véritables problèmes à résoudre. Cette compétence demande du jugement et de la culture générale.
La pédagogie Montessori est-elle la seule solution proposée ?
Non, l'article précise que cette méthode ne convient pas à tous les enfants et toutes les familles. De nombreuses écoles traditionnelles proposent aussi des projets coopératifs, ateliers artistiques et temps d'expression allant dans le même sens.
Quels métiers resteront encadrés et exigeront toujours des diplômes ?
L'article mentionne la médecine, le droit, le bâtiment, l'enseignement et l'industrie comme secteurs où les qualifications restent encadrées et souvent obligatoires malgré les progrès de l'IA.
Comment utiliser les outils numériques sans déléguer toute la réflexion à l'IA ?
L'article recommande une approche équilibrée : demander à l'enfant d'expliquer son raisonnement, l'encourager à créer des projets concrets, utiliser les outils numériques comme supports sans leur confier toutes les décisions, et valoriser l'écoute et la capacité à changer d'avis.