Son compagnon vient de lui annoncer qu’il a perdu son travail. Elle répond “ah… ok”, comme si on venait de lui dire qu’il allait pleuvoir. Silence lourd dans la chambre. Lui se sent abandonné, elle se sent coupable, sans vraiment comprendre pourquoi. Dans sa poitrine, quelque chose serre, brûle presque, mais aucun mot ne vient. Rien d’autre qu’un “je ne sais pas ce que je ressens”.
Nous connaissons tous ce moment où l’on attend une réaction, un geste, une émotion visible. Et en face, rien ne sort. Pas parce que la personne s’en fiche, mais parce qu’elle n’a pas le mode d’emploi de ce qui se passe à l’intérieur d’elle. C’est ça, l’alexithymie : un monde émotionnel intense, mais sans langage. Et quand on n’a pas les mots, tout devient vite malentendu.
“Je ne ressens rien” : quand le corps parle, mais que les mots manquent
Dans le cabinet des psychologues, cette phrase revient souvent : “Je crois que je ne ressens rien.” La voix est plate, le regard un peu fuyant, les épaules rigides. Puis on gratte un peu. On parle du sommeil coupé en deux, des maux de ventre, de la gorge serrée dans les embouteillages, du cœur qui s’emballe le dimanche soir. Soudain, le tableau change. Les émotions ne manquent pas, elles débordent. Simplement, elles ne passent pas par les mots, elles restent coincées dans le corps.
Un trentenaire raconte qu’il s’est effondré un jour, en plein open space, sans avoir “vu venir” son burnout. Ses collègues l’ont trouvé en larmes dans les toilettes, alors qu’il se disait juste “fatigué” depuis des mois. Pas triste, pas angoissé, juste “fatigué”. Les études avancent que 10 % de la population présenterait des traits d’alexithymie. C’est énorme. Derrière ces chiffres, il y a des personnes cataloguées comme froides, distantes, voire égoïstes, alors qu’à l’intérieur tout gronde.
Les psychologues sont clairs : ces personnes ne ressentent pas moins. Elles ressentent *autrement*. Les émotions arrivent comme un gros bloc indistinct, sans nuance. Pas de “je suis frustré” ou “je suis inquiet”, mais un grand “je suis mal”. Sans vocabulaire pour trier, impossible de réguler. Le cerveau n’arrive pas à faire le tri, alors le corps prend le relais : douleurs, tensions, irritabilité, explosion soudaine pour un détail. Soyons honnêtes : on confond vite “je ne montre pas” avec “je ne ressens pas”.
Nommer pour exister : comment apprivoiser ses émotions quand on ne parle pas leur langue
Un premier pas concret, c’est de passer du flou au précis. Plutôt que de se répéter “ça ne va pas” en boucle, on peut tester une mini méthode : arrêter deux minutes, fermer les yeux et scanner le corps de la tête aux pieds. Où ça coince ? Nuque tendue, ventre serré, souffle court ? Poser ensuite une simple question : *si cette sensation était une météo, ce serait quoi ?* Orage, brouillard, tempête, ciel couvert. Cela peut paraître enfantin, mais ce détour symbolique aide souvent à mettre un premier mot approximatif sur ce qui se passe.
Une autre action simple : se créer un petit “dictionnaire perso” des émotions. Pas un gros cahier parfait, non. Une note dans le téléphone avec une dizaine de mots : colère, tristesse, honte, fatigue, peur, solitude, excitation, jalousie, soulagement, fierté. Après une journée difficile, relire cette liste et en choisir un ou deux qui collent vaguement. Même si on n’est pas sûr. L’objectif n’est pas d’être juste, c’est d’apprendre à faire un lien entre ce que le corps vit et un mot accessible.
Le piège le plus fréquent, c’est de se juger. “Je suis nul, je ne ressens rien comme les autres”, “je suis un robot”, “je dois avoir un problème”. Cette auto-critique verrouille encore plus le système émotionnel. Une personne alexithymique n’est pas froide, elle est souvent débordée sans le dire. Beaucoup ont grandi dans des environnements où les émotions n’étaient pas nommées, parfois même ridiculisées. On fait quoi, alors ? On ne se force pas à “devenir expressif” du jour au lendemain. On commence petit : au lieu de raconter son ressenti pendant 20 minutes, on essaie juste une phrase de plus que d’habitude.
Du côté des proches, la grande erreur est de prendre cette difficulté comme un manque d’amour ou d’empathie. On se dit “si ça comptait pour lui, il réagirait”. On oublie que certaines personnes vivent leurs émotions comme une langue étrangère non maîtrisée. Elles comprennent quelques mots, mais pas assez pour tenir une conversation fluide. *Ça ne veut pas dire qu’elles ne sont pas là, ces émotions. Juste qu’elles restent en coulisses.*
“Les personnes alexithymiques ne sont pas vides émotionnellement, elles sont souvent saturées. Elles ont besoin de temps, de douceur et de mots simples pour organiser ce chaos intérieur.”
Concrètement, quelques repères peuvent aider au quotidien :
Remplacer la question “qu’est-ce que tu ressens ?” par “qu’est-ce que ça te fait dans le corps, là, maintenant ?”.
Proposer des options : “Tu te sens plutôt épuisé, agacé ou inquiet ?”, plutôt qu’un grand vide à remplir.
Accepter les réponses maladroites, du type “j’en sais rien, c’est confus”, sans les corriger immédiatement.
Limiter les conversations émotionnelles aux moments calmes, pas en pleine dispute de couple.
Se rappeler que **montrer peu** n’est pas synonyme de **ne rien vivre** à l’intérieur.
Et si on arrêtait de confondre mutisme émotionnel et absence de cœur ?
L’alexithymie bouscule frontalement nos idées reçues sur ce que doit être une “bonne” réaction émotionnelle. On s’attend à des larmes, des mots d’amour, un regard intense, une phrase réconfortante bien placée. Beaucoup de personnes n’ont pas ce réflexe automatique. Elles aiment en gestes, en présence silencieuse, en réparant le grille-pain ou en cherchant des solutions pratiques. Ce n’est ni mieux ni moins bien, c’est une autre façon de se relier. Tant que chacun comprend le langage de l’autre, le lien est possible.
Forcer quelqu’un à “dire ce qu’il ressent” alors qu’il ne sait pas le faire met une pression énorme. Le risque, c’est de le pousser à inventer quelque chose pour faire plaisir, ou à se fermer encore plus. À l’inverse, ne jamais parler d’émotions laisse le malentendu s’installer. Entre ces deux extrêmes, il existe un terrain plus réaliste : celui des petits pas réguliers, des questions simples, des tentatives imparfaites. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours, mais chaque occasion saisie compte.
L’alexithymie invite finalement à une forme de modestie émotionnelle. Personne n’est né avec le lexique parfait de ses ressentis. Certains ont juste commencé l’apprentissage plus tôt, dans des familles où l’on disait “tu as l’air déçu” plutôt que “arrête de faire une crise”. D’autres doivent tout reprendre à zéro, adultes, parfois en thérapie, parfois seuls avec un carnet et beaucoup de tâtonnements. On peut voir ça comme un handicap, ou comme un travail d’artisan : lent, précis, fragile, mais profondément humain.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Les émotions sont bien présentes
L’alexithymie n’est pas une absence de ressenti, mais une difficulté à identifier et nommer ce qui se passe en soi.
Déculpabiliser les personnes concernées et éviter de les juger comme “froides” ou “indifférentes”.
Le corps comme porte d’entrée
Maux physiques, tensions et fatigue servent de signaux pour repérer ce que les mots n’expriment pas encore.
Offrir une méthode concrète pour commencer à comprendre ses émotions au quotidien.
Les petits pas relationnels
Questions simples, options proposées, absence de jugement et temps long pour apprivoiser ce langage émotionnel.
Aider les proches à mieux communiquer avec une personne alexithymique sans l’écraser ni se sentir rejetés.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
L'alexithymie signifie-t-elle qu'on ne ressent aucune émotion ?
Non, c'est l'inverse : les personnes alexithymiques ressentent des émotions très intensément, mais elles arrivent difficilement à les identifier et à les exprimer par des mots. Les psychologues sont unanimes sur ce point : elles ressentent autrement, pas moins.
Comment reconnaître l'alexithymie chez soi ou chez quelqu'un d'autre ?
Les signes incluent une voix plate lors de moments émouvants, une difficulté à mettre en mots ses ressentis, des symptômes physiques comme des douleurs, des tensions ou un sommeil perturbé, ainsi que des explosions émotionnelles soudaines pour des détails mineurs.
Pourquoi certaines personnes développent-elles l'alexithymie ?
Beaucoup ont grandi dans des environnements où les émotions n'étaient pas nommées ou étaient ridiculisées. L'article indique que certaines familles disent « arrête de faire une crise » plutôt que « tu as l'air déçu », ce qui entrave l'apprentissage émotionnel.
Comment les proches peuvent-ils mieux communiquer avec une personne alexithymique ?
Remplacez « qu'est-ce que tu ressens ? » par « qu'est-ce que ça te fait dans le corps ? », proposez des options spécifiques plutôt qu'un grand vide à remplir, et acceptez les réponses imprécises sans les corriger immédiatement.
Une personne alexithymique peut-elle améliorer sa capacité à nommer ses émotions ?
Oui, avec des petits pas réguliers : scanner son corps, transformer les sensations en métaphores, créer un dictionnaire personnel des émotions, et progressivement s'exprimer davantage sans se juger ni se forcer.