36 000 tonnes glissées sur le réacteur 4 de Tchernobyl en 2016 : ce couvercle géant ne tiendra qu’un siècle, et un drone a déjà révélé sa faille en 2025
À Tchernobyl, une arche d’acier géante protège depuis 2016 le réacteur 4 détruit, mais son répit annoncé vient déjà d’être ébranlé.
En Ukraine, la fameuse arche de confinement construite au-dessus du réacteur 4 de Tchernobyl devait offrir cent ans de sécurité. Comme le rappellent plusieurs sites spécialisés, dont le portail européen Europe Diplomatic, ce bouclier de 36 000 tonnes a déjà été fragilisé par un drone en 2025, faisant renaître les interrogations sur la durabilité de cet ouvrage hors norme et sur le coût réel de cette protection à l’échelle d’un siècle.
Une arche géante, trois fois le poids de la tour Eiffel
En novembre 2016, les ingénieurs ukrainiens et leurs partenaires internationaux faisaient glisser, sur des rails, une structure d’acier de 108 mètres de haut au-dessus du réacteur numéro 4, celui qui a explosé en 1986. Son poids, 36 000 tonnes, équivaut à trois fois celui de la tour Eiffel. Sa portée de 257 mètres et sa longueur de 162 mètres en font la plus grande construction mobile terrestre jamais réalisée.
Son volume est tel qu’elle pourrait contenir sans peine une cathédrale comme Notre-Dame de Paris ou Saint-Paul à Londres. L’objectif n’est pas de neutraliser la radioactivité, mais de la confiner et de créer un environnement contrôlé pour gérer le démantèlement. Sous ce couvercle repose toujours un cœur fondu et quelque 200 tonnes de matières hautement radioactives.
Cent mètres de haut, 36 000 tonnes d’acier : l’arche de Tchernobyl est un bouclier conçu pour gagner un siècle sur le temps de la radioactivité.
Un chantier réalisé à distance pour limiter l’exposition
Travailler au contact direct du réacteur restait impossible à cause des doses de rayonnements. Les ingénieurs ont donc choisi une option inédite : assembler l’arche à distance, à l’écart du réacteur, puis la faire coulisser sur rails jusqu’à sa position finale au-dessus du bloc 4.
Le calendrier a été millimétré. Les deux moitiés de l’arche ont été construites séparément, puis réunies en 2015. Ensuite, un système de 224 vérins hydrauliques a permis de pousser la structure de 60 centimètres à chaque cycle. Environ 40 heures de manœuvre, réparties sur cinq jours, ont été nécessaires pour parcourir les 327 mètres qui séparent la zone de montage du réacteur. À chaque poussée, les équipes s’éloignaient un peu plus de la source de contamination, tout en sécurisant progressivement le site.
Ce choix de construction découlait aussi des faiblesses du premier « sarcophage » soviétique, coulé en urgence à la fin des années 1980. Prévu pour environ trente ans, il a commencé à se fissurer bien avant cette échéance. Les experts avaient identifié des infiltrations d’eau, des bétons fragilisés et une structure jugée instable. L’arche devait donc corriger ces erreurs, viser une durée de vie quatre fois supérieure et résister aux intempéries de la région ukrainienne.
Le prix d’un siècle de répit pour Tchernobyl
Ce bouclier n’a rien d’un bricolage provisoire. Selon les données rappelées par Europe Diplomatic et d’autres sources comme Vinci Construction Projets, l’arche à elle seule a coûté environ 1,5 milliard d’euros. Le programme global de sécurisation du site, baptisé Shelter Implementation Plan, représenterait autour de 2,15 milliards d’euros.
Ce financement a reposé sur une coalition internationale coordonnée par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Cette institution a apporté environ 700 millions d’euros. L’Union européenne a contribué à hauteur de 431 millions d’euros. La Russie a versé 55 millions d’euros. Plus de 40 pays ont participé, illustrant que Tchernobyl reste un dossier transfrontalier.
En juillet 2019, après la phase de tests, l’arche a été officiellement remise aux autorités ukrainiennes. Kiev se retrouve désormais responsable de son entretien et du démantèlement progressif de l’ancien sarcophage bâti à la fin de l’ère soviétique.
Une structure vivante qui coûte cher à faire fonctionner
L’arche ne se contente pas de couvrir le réacteur comme un capot figé. Il s’agit d’une installation technique complète. Elle abrite des systèmes de climatisation, de filtration de l’air, de mesure radiologique et des équipements conçus pour permettre, à terme, le démontage des débris du réacteur et de l’ancien sarcophage.
Les coûts d’exploitation prévus dépassent largement ceux du premier abri de fortune. Les estimations avancées évoquent des dépenses annuelles proches de 60 millions de dollars, soit environ cinq fois le coût de fonctionnement de l’ancienne structure. Cette facture inclut l’énergie nécessaire à la ventilation et au contrôle de l’humidité, la maintenance des équipements et la surveillance permanente du site.
Construction de l’arche : environ 1,5 milliard d’euros
Programme global Shelter Implementation Plan : autour de 2,15 milliards d’euros
Contribution de la BERD : près de 700 millions d’euros
Contribution de l’Union européenne : 431 millions d’euros
Contribution de la Russie : 55 millions d’euros
Coût de fonctionnement annuel estimé : environ 60 millions de dollars
Un drone révèle la fragilité du bouclier en 2025
La promesse initiale tenait en une formule simple : cette arche offrirait cent ans de protection. Mais le compte à rebours de ce siècle de répit a été brusquement perturbé. En février 2025, un drone a percuté la structure, causant des dégâts sérieux sur ce site pourtant parmi les plus surveillés d’Ukraine.
Les premiers engagements financiers pour les réparations atteignent déjà 42,5 millions d’euros. Les évaluations laissent penser que la facture totale des interventions d’urgence pourrait dépasser les 100 millions d’euros. Au-delà du trou visible dans l’enveloppe, des systèmes clés ont été touchés.
Selon les autorités ukrainiennes, l’impact du drone a affecté à la fois la capacité de confinement et les outils nécessaires au démantèlement à long terme du réacteur.
Le choc a compromis les deux fonctions majeures de l’arche : limiter les dangers radiologiques et fournir un environnement stable pour les opérations de démontage prévues sur plusieurs décennies. Certains équipements conçus pour garantir la fameuse durée de vie de cent ans ne sont plus opérationnels et doivent être réparés ou remplacés.
Ce type d’incident illustre la vulnérabilité d’installations pourtant pensées pour résister au temps, aux intempéries et aux contraintes structurelles, mais pas forcément aux attaques menées dans le contexte d’un conflit armé. Il rappelle aussi un précédent : le premier sarcophage, déjà, s’était dégradé plus vite que prévu, forçant la communauté internationale à accélérer le calendrier de l’arche actuelle.
Un siècle face à une radioactivité qui dure bien plus longtemps
À l’échelle d’une vie humaine, cent ans paraissent une période immense. Face à la radioactivité des restes de combustible de Tchernobyl, ce n’est qu’un délai technique. Sous l’arche, les matières les plus dangereuses resteront actives bien au-delà de 2116, date à laquelle les ingénieurs envisagent, sur le papier, la nécessité d’un nouveau confinement.
L’arche ne fait que gagner du temps pour organiser, pièce par pièce, le démantèlement du réacteur, la gestion des déchets et l’isolement à long terme des matériaux les plus dangereux. L’enjeu consiste à empêcher des rejets radioactifs dans l’atmosphère et à protéger les travailleurs. Chaque incident, comme ce drone en 2025, vient rogner cette marge de manœuvre déjà limitée.
Le projet d’une éventuelle « troisième arche » reste lointain, mais l’histoire du site montre que les prévisions d’ingénierie et la réalité ne suivent pas toujours le même tempo. Le drone de 2025 agit comme un rappel brutal : même les ouvrages les plus sophistiqués demeurent dépendants du contexte politique et sécuritaire du pays qui les abrite.
Ce que cela signifie pour un lecteur en France
Pour un lecteur français, Tchernobyl reste un symbole des risques nucléaires à l’échelle européenne. La France exploite ses propres centrales nucléaires, encadrées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), avec des normes et des procédures strictes pour limiter la probabilité d’un accident majeur.
À la différence du site ukrainien, le parc français se compose de réacteurs en exploitation, non de ruines à ciel ouvert abritant un cœur fondu. Les méthodes de confinement ne sont donc pas comparables : en France, les enceintes de confinement sont intégrées dès la conception des réacteurs, avec des systèmes redondants destinés à faire face à des incidents graves.
En cas de problème technique ou de menace sécuritaire, plusieurs niveaux d’alerte existent : plans particuliers d’intervention, plans ORSEC, contrôles de la gendarmerie spécialisée dans la protection des installations sensibles. Le scénario où un drone endommage un dispositif de confinement sur un site déjà accidenté ne correspond pas à la situation française actuelle.
En revanche, les questions de financement à long terme, de démantèlement des centrales en fin de vie et de gestion des déchets radioactifs se posent aussi en France. Elles concernent des acteurs comme EDF et l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Là encore, les coûts se chiffrent en milliards d’euros et s’inscrivent sur plusieurs décennies.
Pourquoi cette arche reste stratégique malgré ses faiblesses
Pour l’Ukraine, l’arche de Tchernobyl constitue une barrière symbolique et pratique. Elle limite le risque de rejets massifs en cas d’effondrement de structures internes encore fragilisées. Elle fournit aussi des moyens d’intervention robotisés et des ponts roulants pour manipuler les débris, ce qui serait impossible à ciel ouvert.
Pour les pays européens, cette structure représente un investissement dans la stabilité environnementale du continent. En 1986, les rejets de Tchernobyl avaient touché plusieurs pays, dont la France, sous forme de panaches radioactifs. Réduire la probabilité de nouveaux rejets massifs reste donc un enjeu commun, même si le site se trouve en Ukraine.
Le terme de « confinement » mérite d’ailleurs d’être précisé. Il s’agit d’une barrière physique et technique qui réduit drastiquement la dispersion des particules radioactives dans l’air, l’eau ou le sol. Mais elle ne transforme pas les déchets en substances inoffensives. Le danger demeure enfermé, et toute défaillance de cette barrière, que ce soit par vieillissement des matériaux ou par impact extérieur, rouvre des risques pour l’environnement.
Dans ce contexte, le drone de 2025 n’est pas seulement un incident matériel : il démontre qu’un dispositif imaginé pour gérer la lenteur du temps nucléaire peut être mis en cause en quelques secondes par un engin relativement simple. Le chantier de réparation, lui, prendra des années et mobilisera à nouveau des moyens financiers internationaux, alors même que l’Ukraine doit déjà assumer l’exploitation quotidienne de cette arche de 36 000 tonnes.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.