Des chercheurs en psychologie, principalement aux États-Unis, ont analysé des milliers de mensonges. Leur verdict bouscule tous nos réflexes pour repérer un menteur.
On pense souvent qu’un menteur se trahit par un regard fuyant, une voix qui tremble ou des mains qui s’agitent. Pourtant, les travaux de plusieurs équipes de recherche, rapportés par le média britannique BBC Future, montrent une réalité très différente : les grands menteurs se reconnaissent beaucoup moins à leurs gestes qu’à la façon très précise dont ils construisent leurs histoires.
Pourquoi certains mentent en permanence, et d’autres presque jamais
Les études citées par BBC Future se concentrent surtout sur des travaux menés aux États-Unis, au Canada, en Allemagne et aux Pays-Bas. Elles montrent qu’une petite minorité de personnes produit une énorme quantité de mensonges.
Dans une étude sur 91 jours auprès d’étudiants américains, des centaines de participants ont déclaré au total 116 366 mensonges.
Une minorité de « gros menteurs » concentrait une part disproportionnée de ces mensonges.
Une autre recherche estime qu’environ 5 % des individus seraient responsables de la moitié des mensonges.
La plupart d’entre nous mentent donc peu, et plutôt de façon banale : s’excuser d’un retard, minimiser un détail gênant, protéger les sentiments d’un proche. À l’inverse, les menteurs prolifiques vont multiplier les contrevérités, parfois d’une ampleur spectaculaire.
L’exemple de l’ancienne patronne de Theranos, Elizabeth Holmes, ou celui du cycliste Lance Armstrong, cité par BBC Future, illustre ce profil : des mensonges massifs, répétés, longtemps tenus, avant une chute brutale.
Le vrai « radar à mensonges » : la charge mentale du récit
Les psychologues cités par BBC Future convergent : le cœur de la détection du mensonge ne se situe pas dans les mimiques, mais dans la structure mentale du récit. Mentir demande un effort cognitif important.
Un bon repère pour débusquer un mensonge n’est pas le regard, mais la façon dont la personne gère la complexité de son histoire sous pression.
Molly MacMillan, chercheuse en psychologie cognitive à l’université Memorial de Terre-Neuve (Canada), rappelle que dire la vérité demande peu d’efforts : il suffit de relater ce qui s’est passé. Mentir, au contraire, implique :
de supprimer mentalement la vérité ;
d’inventer une version alternative ;
de se souvenir de cette version pour rester cohérent dans le temps.
Les imageries cérébrales montrent une plus forte activation des zones liées au contrôle et à la planification lorsqu’une personne ment. Plus le cerveau est occupé, plus il devient difficile de maintenir un mensonge crédible.
La technique validée par les psychologues : augmenter la charge cognitive
Plusieurs équipes spécialisées dans la détection du mensonge utilisent une approche commune : rendre le mensonge plus coûteux mentalement. L’idée est simple : si mentir est déjà exigeant, il suffit d’ajouter une difficulté pour faire « craquer » l’histoire.
Demander à quelqu’un de raconter son histoire à l’envers, ou de la répéter dans des conditions plus complexes, augmente fortement les chances de voir un mensonge se fissurer.
Les techniques évoquées par ces recherches incluent par exemple :
demander à la personne de décrire la chronologie des faits à rebours ;
lui faire raconter plusieurs fois la même scène, en changeant certains angles (« uniquement ce que vous avez entendu », « uniquement ce que vous avez fait ») ;
l’interroger tout en lui demandant d’accomplir une tâche mentale secondaire (compter à rebours, se souvenir d’une suite de chiffres, etc.).
Quel intérêt ? Quand une personne dit la vérité, elle puise dans un souvenir réel. Même si l’exercice est un peu perturbant, le fond reste stable. Quand elle ment, elle doit reconstruire son histoire en temps réel, tout en gérant la difficulté supplémentaire. Les incohérences, les hésitations, les contradictions deviennent alors plus visibles.
L’intelligence fluide, l’arme secrète des menteurs habiles
Une étude publiée en 2023 sur environ 400 personnes a montré que ceux qui mentaient le mieux en conversation spontanée obtenaient de meilleurs scores en « intelligence fluide ». Ce type d’intelligence renvoie à la capacité à raisonner et résoudre des problèmes sous pression, à l’opposé de l’intelligence dite « cristallisée », fondée sur les connaissances accumulées.
Les grands menteurs disposeraient donc de plusieurs atouts :
une bonne gestion de l’information en temps réel ;
une mémoire de travail verbale développée (retenir et organiser plusieurs éléments de discours à la fois) ;
une capacité à inhiber la vérité pour maintenir une version inventée.
Chez l’enfant, des expériences montrent déjà ce lien : les petits qui suivent mieux des consignes paradoxales (par exemple dire « nuit » en voyant une image de soleil, et « jour » en voyant la lune) mentent aussi plus facilement dans d’autres tâches. Ils parviennent mieux à bloquer la réponse spontanée – un mécanisme clé du mensonge.
La force des « scénarios alternatifs »
Les chercheurs se sont aussi intéressés à la pensée contrefactuelle, cette tendance à imaginer ce qui aurait pu se passer autrement (« si seulement j’avais… »). Les personnes qui la pratiquent beaucoup seraient plus enclines à mentir pour protéger leur image, montre une expérience sur des scénarios de soirée manquée ou d’accident de la route.
Imaginer facilement des réalités alternatives faciliterait donc aussi la création de mensonges crédibles.
Des personnalités façonnées pour mentir sans scrupule
La capacité mentale ne suffit pas à faire un menteur chronique. La plupart des personnes intelligentes restent honnêtes. Les chercheurs mettent en avant un autre facteur : certains traits de personnalité regroupés dans ce que la psychologie appelle la « triade noire ».
Trait
Caractéristique principale
Rapport au mensonge
Machiavélisme
Manipulation, calcul, faible empathie
Mensonge utilisé comme outil stratégique
Narcissisme
Ego surdimensionné, besoin d’admiration
Mensonges pour se grandir et protéger son image
Psychopathie
Froideur affective, impulsivité, absence de remords
Mensonges fréquents, peu de culpabilité
Les personnes qui obtiennent des scores élevés sur ces dimensions se disent plus à l’aise avec le fait de mentir pour gagner un avantage. Certaines études montrent même qu’elles se sentent plutôt satisfaites après avoir trompé leur entourage.
Le « baratin » stratégique, une forme particulière de tromperie
Le psychologue allemand Christian Blötner s’est penché sur une forme de mensonge très présente dans la vie publique : le « baratin » déconnecté de la vérité, utilisé pour impressionner ou esquiver une question. Il le définit comme :
« Une information exprimée sans souci de vérité, de sens ou de précision, destinée à impressionner, persuader ou tromper autrui pour un avantage personnel. »
Ses travaux suggèrent que :
les personnes machiavéliques orientées « évitement » ont tendance à baratiner pour fuir les questions gênantes ;
celles orientées « approche » utilisent un baratin plus offensif, en enjolivant leurs réussites ou leurs compétences.
Cette forme de mensonge, moins factuelle et plus floue, complique d’autant la détection. Là encore, la stratégie de charge cognitive (poser des questions précises, demander des exemples concrets, revenir sur les détails) reste l’un des moyens les plus efficaces pour tester la solidité du discours.
Qu’est-ce qu’un « bon » mensonge aux yeux des menteurs ?
Une équipe dirigée par Brianna Verigin, à l’université de Maastricht (Pays-Bas), a interrogé près de 200 personnes sur leur façon de mentir efficacement. Leurs réponses dessinent une véritable méthode.
Les menteurs habiles misent sur des histoires simples, plausibles, pauvres en détails vérifiables et étroitement mêlées à la vérité.
Les stratégies les plus citées :
Rester simple : un récit court, clair, avec peu d’éléments à mémoriser.
Rester plausible : une histoire qui ressemble à la réalité, sans éléments trop extraordinaires.
Éviter les détails précis : moins il y a d’informations vérifiables, moins il y a de risques de contradiction.
Insérer le mensonge dans un récit vrai : la trame générale est authentique, seule une partie clé est fausse.
Un exemple donné par les chercheurs : une personne soupçonnée d’un vol pourra s’appuyer sur un vrai souvenir d’un autre jour similaire (même horaire, même trajet) pour construire son alibi. Elle utilisera des détails réels, puis modifiera uniquement l’élément qui l’incrimine.
La situation en France : comment ces travaux sont utilisés
En France, les forces de l’ordre, les magistrats, les psychologues et certains enquêteurs privés connaissent ce principe de « charge cognitive », même si le terme n’est pas toujours utilisé tel quel dans le débat public.
Lors d’auditions, les enquêteurs de la police ou de la gendarmerie peuvent :
revenir plusieurs fois, à des moments différents, sur un même épisode ;
demander une reformulation très détaillée du déroulé des faits ;
poser des questions de contexte (temps, sons, odeurs, personnes présentes) qui obligent à préciser le récit.
Le principe est le même que dans les études citées par BBC Future : une personne qui dit la vérité peut se tromper sur des détails, mais la structure générale de son récit reste stable. Un menteur, lui, aura plus de mal à garder une cohérence parfaite, surtout quand il doit sans cesse ajuster son histoire.
Dans le cadre professionnel, en ressources humaines ou en médiation, certains spécialistes formés à la psychologie du mensonge privilégient aussi l’analyse du contenu du discours plutôt qu’une interprétation des gestes, souvent trompeuse et sujette aux biais.
Les menteurs pathologiques, un profil très différent
Les recherches rapportées par BBC Future distinguent les « menteurs prolifiques », souvent stratégiques, des « menteurs pathologiques ». Ces derniers présentent une forme de mythomanie, parfois appelée pseudologia fantastica.
Selon le psychologue américain Drew Curtis, auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, ces personnes :
mentent beaucoup plus que la moyenne ;
voient leurs mensonges perturber leur vie quotidienne ;
mettent parfois en danger leur entourage ou elles-mêmes par leurs fictions répétées.
Contrairement aux menteurs calculateurs, les menteurs pathologiques n’ont pas forcément de bonnes capacités de contrôle. Ils peuvent ressentir du remords, mais n’arrivent pas à enrayer leur compulsion. Curtis évoque des difficultés de « fonctions exécutives », c’est-à-dire la capacité à anticiper les conséquences et à se freiner à temps.
Ce que ces recherches changent dans notre vie quotidienne
Pour un lecteur français, ces travaux offrent plusieurs repères concrets dans les relations personnelles, familiales ou professionnelles.
Se méfier des « signes universels » de mensonge comme le regard fuyant, largement remis en cause par la science.
S’intéresser davantage au contenu du récit : sa cohérence, sa stabilité, sa gestion des détails.
Observer comment une personne réagit quand on lui demande de préciser, de répéter, ou de raconter sa version sous un autre angle.
Un exemple simple : face à une explication qui vous semble douteuse, demander calmement :
« Peux-tu me redire ce que tu as fait, mais uniquement en te concentrant sur les heures et les lieux ? »
« Et si tu reprends depuis la fin, en remontant jusqu’au début, comment ça s’est passé ? »
Il ne s’agit pas de se transformer en interrogateur, mais de savoir que la mise sous tension cognitive met davantage en lumière les incohérences qu’un simple examen du langage corporel.
Un autre risque évoqué par les chercheurs est le coût psychologique du mensonge pour le menteur lui-même. Les études mentionnées par BBC Future montrent que les menteurs fréquents rapportent en moyenne une moins bonne qualité de vie et une estime de soi plus faible. Les mensonges répétés, surtout dans le couple ou la famille, finissent aussi souvent par être découverts.
Au-delà de la détection, ces travaux rappellent donc une réalité assez classique, mais confirmée par la recherche : sur le long terme, la franchise reste généralement plus protectrice que les mensonges, même habiles, y compris pour celui qui serait tenté d’en abuser.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.