Au parc national de Katmai, en Alaska, deux ourses ont récemment tué des oursons d’autres portées, sous l’œil médusé des observateurs.
Ces drames, survenus au bord de la Brooks River dans le parc national de Katmai, en Alaska, ont été signalés par Popular Science, un média scientifique américain. Ils intriguent les naturalistes qui suivent chaque jour ces ours bruns via des caméras en direct. Car ces mises à mort, rares et documentées pour la première fois chez des femelles dans ce secteur, ne semblent pas liées à la faim ni à un comportement « fou », mais à des mécanismes plus complexes.
Des ourses célèbres, des oursons filmés en direct et un choc pour les internautes
Les ours de Katmai, en Alaska, sont devenus des vedettes d’Internet. Les internautes leur donnent des prénoms comme Otis, Chunk ou Diver. Chaque saison du saumon, Fat Bear Week transforme leur frénésie alimentaire en jeu en ligne, où l’on suit fascinés ces animaux qui se gavent de saumons rouges au pied des chutes de Brooks.
Filmés en continu sur la Brooks River grâce aux webcams de l’organisation à but non lucratif Explore.org, ces ours apparaissent souvent presque comme des personnages de dessin animé. On s’attendrit devant les « cubs of the year », les oursons de l’année, qui jouent, roulent, se chamaillent et apprennent les codes de leur espèce sous l’œil attentif de leur mère.
Puis la brutalité de la vie sauvage rappelle soudain que ces images ne sont ni scénarisées ni filtrées.
Pour la première fois, des naturalistes ont documenté à Brooks River des cas d’infanticide commis non par des mâles, mais par des ourses elles-mêmes.
Au cours des dernières semaines, deux mères différentes ont tué des oursons qui ne leur appartenaient pas. Les faits ont été si marquants que les rangers du parc et Mike Fitz, naturaliste résident pour Explore.org, ont organisé une discussion en direct pour tenter d’expliquer ce qui avait pu conduire à de tels comportements.
Ni faim ni folie : la piste des « adoptions indésirables » chez les ours
Pour les scientifiques, l’hypothèse la plus probable ne serait ni la faim ni une forme de dérèglement, mais un phénomène plus contre-intuitif : l’adoption dans le règne animal, quand elle tourne mal.
Le chercheur Stephen Stringham, spécialiste du comportement des ours et auteur de travaux récents sur l’infanticide chez ces animaux, rappelle que ces situations obéissent souvent à un même schéma. Des oursons de différentes portées se mélangent : ils jouent, se roulent ensemble, se chamaillent. Ce sont précisément les scènes attendrissantes que les webcams captent régulièrement.
En jouant ainsi, les oursons échangent leurs odeurs. Progressivement, un ourson étranger peut se mettre à :
tenter de téter une femelle qui n’est pas sa mère ;
chercher sa protection en cas de danger ;
bénéficier de ressources (lait, attention, énergie) normalement réservées à la portée légitime.
Pour une ourse, ce parasitage représente un coût énergétique réel. Elle a investi des réserves importantes pour porter, allaiter et défendre ses propres petits. L’arrivée d’un ourson étranger crée une concurrence directe.
« [Ces oursons non apparentés] se retrouvent en concurrence avec ses petits pour son lait et pour son attention. Ce n’est pas à son avantage de laisser faire », explique en substance Stephen Stringham.
Le cas troublant de l’ourse 806, entre adoption et mise à mort
Le premier épisode dramatique concernait une femelle connue sous le matricule 806. Elle élève déjà deux oursons lorsqu’un troisième, un ourson de printemps sans lien de parenté, commence à jouer régulièrement avec sa petite famille, toléré à proximité.
Les caméras filment ce trio inhabituel, perçu par les internautes comme une scène attendrissante. Puis, brusquement, 806 se met à poursuivre ce petit étranger et le tue.
Ce comportement interroge encore plus les naturalistes car, quelques mois auparavant, la même 806 avait adopté un ourson abandonné, baptisé Biggie par les observateurs. Elle l’avait intégré à sa portée et pris en charge, preuve qu’une ourse peut, dans certains cas, accepter un jeune non apparenté.
Pour Stringham, la frontière entre adoption et rejet violent reste mal comprise. Les chercheurs ignorent ce qui fait pencher la balance vers la mise à mort dans un cas, et vers l’adoption dans un autre, chez la même femelle.
Un second drame hors champ et la question de la hiérarchie sociale
Le deuxième infanticide n’a pas été filmé. Il s’est produit en aval de la zone couverte par les webcams. Les faits ont été observés par un visiteur du parc, puis confirmés par les rangers.
Les agents du parc ont pu identifier la mère de la victime : une ourse de six ans surnommée Jolly. Elle a été vue ensuite dans le secteur, semblant chercher son ourson disparu. L’ourse meurtrière, elle, n’a pas pu être identifiée.
Les travaux de Stephen Stringham suggèrent un autre facteur possible : la domination sociale entre femelles. Dans les cas étudiés où les relations étaient suffisamment documentées, l’ourse qui tue un ourson d’une autre femelle se montre souvent plus dominante que la mère de la victime.
Quand un ourson est tué, les données disponibles pointent fréquemment vers une ourse au comportement plus affirmé, face à une femelle plus « basse » dans la hiérarchie.
Pour Brooks River, rien ne permet pour l’instant d’affirmer que ces épisodes s’inscrivent dans ce schéma. Les rangers restent prudents et soulignent que les interactions entre femelles sont complexes, variables selon les saisons, l’âge, l’expérience et l’accès à la ressource alimentaire.
La nourriture, un facteur de risque en période de disette
Dans ces cas précis, les spécialistes ne pensent pas que la faim ait été le moteur principal.
Stringham rappelle toutefois qu’en période de disette, des comportements similaires pourraient être déclenchés par la pression alimentaire. Lorsque le saumon abonde, plusieurs portées peuvent cohabiter sans trop de tensions, les mères tolérant davantage le mélange des jeunes.
Mais lorsque la saison avance et que les bancs de poissons se raréfient, chaque calorie compte. Une femelle supporte alors beaucoup moins qu’un ourson étranger vienne consommer son lait ou détourner son attention au détriment de ses petits.
Avec plusieurs portées réunies et des ressources qui se tendent, les risques de confusion d’odeurs et de conflits augmentent, et la tolérance maternelle recule.
Pour ces deux drames survenus à Katmai, Stringham avertit toutefois qu’il s’agirait, dans l’état actuel des observations, de pure spéculation de lier directement l’infanticide à un manque de saumon.
Quand un ourson fuit, l’instinct de prédation peut s’enclencher
Les rangers présents lors de l’attaque commise par 806 rapportent un autre élément clé : au moment critique, l’ourson étranger s’est mis à courir en voyant approcher l’ourse.
Cette fuite aurait pu déclencher un comportement de poursuite ancré dans l’instinct de prédation. Les ours, comme beaucoup de carnivores, réagissent fortement au mouvement de fuite, qui peut transformer une interaction tendue en attaque mortelle.
Les rangers d’Alaska formulent d’ailleurs la même recommandation pour les humains surpris par un ours : ne pas courir. Face à un prédateur plus rapide, la fuite peut aggraver le danger plutôt que le réduire.
Dans le cas des oursons, ces courses sont fréquentes lors des jeux, sans que la mère ne les attaque. Mais ici, combinée à la présence d’un jeune non apparenté et à une situation déjà délicate, elle aurait pu servir de déclencheur.
Ne pas projeter la morale humaine sur les ours
Face à ces images, de nombreux internautes réagissent avec dégoût ou colère, cherchant à désigner une « méchante » ourse et une « pauvre victime ». Les rangers de Katmai insistent sur le fait que ce réflexe n’a pas de sens dans le monde animal.
« Nous ne devrions pas diaboliser une ourse parce qu’elle a tué un autre ours. Nous ne devrions pas la blâmer parce qu’elle n’a pas su protéger son petit », rappelle la garde-forestière Christine Loberg.
Une autre ranger, Sarah Bruce, y voit un rappel brutal adressé aux humains confortablement installés derrière leurs écrans : ces scènes de vie et de mort font partie du même monde que nous. « Je dois constamment me rappeler que je fais moi aussi partie de cette planète sauvage », confie-t-elle. Ces événements observés par webcam ne sont pas séparés de notre propre existence, ils illustrent simplement ce que signifie être vivant sur Terre.
Ours, webcams et France : ce que les drames d’Alaska disent de nos propres ours
Les faits relatés se déroulent dans un contexte très particulier : le parc national de Katmai, vaste territoire d’Alaska où les ours bruns disposent d’un accès exceptionnel aux saumons migrateurs et interagissent sous l’œil permanent des caméras. La France ne connaît rien d’équivalent.
Dans l’Hexagone, seuls quelques dizaines d’ours bruns vivent encore dans les Pyrénées, issus de réintroductions menées depuis les années 1990. Ils occupent des zones de montagne fragmentées, sans concentration spectaculaire de nourriture comme les chutes de Brooks.
Les infanticides existent aussi chez l’ours brun en général, mais, dans les Pyrénées, les observations sont rares et concernent surtout des attaques de mâles sur des oursons, un phénomène déjà décrit dans la littérature scientifique. L’infanticide commis par une femelle sur un ourson étranger reste beaucoup moins documenté, faute de suivi visuel constant.
Alaska (Katmai)
France (Pyrénées)
Nombreux ours bruns concentrés autour des rivières à saumon
Population réduite, dispersée en montagne
Webcams en direct, observation continue des interactions
Suivi par colliers GPS, pièges photographiques, traces au sol
Infanticides de femelles récemment documentés sur images
Infanticides surtout attribués aux mâles, rarement observés directement
Rôle clé du saumon dans la dynamique sociale
Régime plus varié, pas de grande migration de poissons concentrant les individus
En France, la surveillance et la gestion de la population d’ours relèvent notamment de l’Office français de la biodiversité (OFB), l’équivalent, pour la faune sauvage, de ce que les rangers assurent à Katmai : suivi scientifique, gestion des conflits avec les activités humaines et sensibilisation du public. Mais aucun dispositif n’offre au grand public un accès aussi direct et continu à la vie des ours que les webcams d’Alaska.
Que disent ces drames sur le comportement des mères ours ?
Ces épisodes ne signifient pas que les ourses seraient des « mauvaises mères ». Au contraire, chez l’ours brun, la maternité représente un investissement colossal : gestation, mise bas en tanière, allaitement intense, défense active contre les mâles et les dangers extérieurs pendant plusieurs années.
Les infanticides entre femelles, quand ils surviennent, traduisent plutôt un arbitrage brutal entre :
la survie et la réussite de la propre portée de l’ourse ;
et le coût de tolérer un jeune étranger qui consomme des ressources limitées.
Pour un lecteur, ces scènes montrent que la nature n’obéit ni à nos valeurs ni à nos récits de « gentils » et de « méchants ». L’infanticide, aussi choquant soit-il, fait partie des stratégies possibles de survie et de reproduction chez certaines espèces, surtout quand les ressources, l’espace ou la hiérarchie sociale imposent des contraintes fortes.
Ces événements rappellent enfin un point souvent oublié lorsque l’on regarde des webcams animalières depuis son salon : l’image est continue, la violence ne disparaît pas hors champ. En voyant ces drames se produire en direct ou relatés quelques heures après, les spectateurs prennent conscience, presque en temps réel, des tensions et des risques qui structurent la vie de ces grands prédateurs.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi ces ourses ont-elles tué des oursons qui n'étaient pas les leurs ?
Selon les scientifiques, l'infanticide résulte d'une « adoption indésirable » : les oursons étrangers se mélangent aux portées, échangent leurs odeurs et commencent à téter ou à consommer le lait de la femelle. Ce parasitage représente un coût énergétique réel qui pousse l'ourse à rejeter l'intrusion.
Est-ce que la faim a provoqué ces tueries ?
Les experts ne pensent pas que la faim ait été le moteur principal dans ces deux cas. Cependant, en période de disette, la pression alimentaire pourrait déclencher des comportements similaires, car chaque calorie compte pour la survie des petits.
Comment les chercheurs expliquent-ils le comportement de l'ourse 806 qui a adopté puis tué un ourson ?
La même ourse 806 avait précédemment adopté un petit abandonné mais a ensuite tué un autre ourson étranger. Les scientifiques ignorent encore ce qui fait basculer la balance entre l'adoption et le rejet violent chez une même femelle.
Quel rôle joue l'instinct de prédation dans ces attaques ?
Quand un ourson prend la fuite à l'approche d'une ourse, cela peut déclencher son instinct de prédation. Les rangers ont observé que l'ourson tué par 806 s'était mis à courir, ce qui aurait activé ce mécanisme instinctif de poursuite.
La domination sociale entre femelles ours influence-t-elle ces infanticides ?
Les travaux de Stringham suggèrent que l'ourse meurtrière est souvent plus dominante que la mère de la victime. Toutefois, pour Brooks River, aucune donnée ne confirme actuellement que ce facteur hiérarchique s'applique à ces deux épisodes.