EUROTEL

Près de 30 000 scans analysés : vos yeux révèlent à quelle vitesse votre corps vieillit vraiment

Près de 30 000 scans analysés : vos yeux révèlent à quelle vitesse votre corps vieillit vraiment

En Corée du Sud, une équipe de chercheurs a passé au crible près de 30 000 images du fond de l’œil pour mieux mesurer le vieillissement du corps.

Selon une étude relayée par le média anglophone spécialisé ScienceAlert et publiée dans la revue scientifique GeroScience, des chercheurs de l’université nationale de Séoul pensent tenir un nouvel outil pour estimer la vitesse à laquelle notre organisme vieillit réellement, bien au-delà de notre simple âge civil. Leur idée : lire dans le fond de l’œil des indices précis sur l’état général du corps.

Âge chronologique contre âge biologique : ce que regardent les chercheurs

Nous soufflons tous nos bougies à la même cadence : une par année de vie. Cet âge, dit chronologique, ne raconte pourtant pas toute l’histoire. Le corps, lui, vieillit plus ou moins vite selon nos gènes, notre environnement et nos habitudes de vie. C’est ce que les scientifiques appellent l’âge biologique.

Mesurer cet âge biologique reste complexe. Différentes approches existent déjà, comme l’analyse de certains marqueurs dans le sang ou l’étude de l’ADN. L’équipe sud-coréenne s’appuie, elle, sur une autre fenêtre du corps : la rétine, située au fond de l’œil, reliée directement au cerveau et étroitement liée à la santé cardiovasculaire.

Depuis quelques années, les chercheurs développent un concept baptisé « écart d’âge rétinien », ou RAG (pour retinal age gap). L’idée est simple : à partir d’une grande base d’images, une intelligence artificielle apprend à estimer l’âge d’une personne simplement en observant son fond d’œil. La différence entre l’âge prédit par l’algorithme et l’âge réel de la personne sert alors de signal : un RAG positif suggère un vieillissement biologique accéléré, un RAG négatif un vieillissement plus lent que la moyenne.

L’« écart d’âge rétinien » correspond à la différence entre l’âge estimé par l’IA sur le fond de l’œil et l’âge réel de la personne.

Près de 30 000 scans pour entraîner l’algorithme

Dans cette nouvelle étude menée en Corée du Sud, les scientifiques ont franchi une étape en élargissant considérablement la base d’images servant à entraîner leur modèle. Ils ont intégré à la fois des scans d’yeux sains et d’yeux présentant des maladies rétiniennes ou du nerf optique, ce qui manquait à la plupart des travaux précédents.

Au total, 29 530 images du fond de l’œil provenant de 7 535 participants ont servi à l’apprentissage du système. Une fois l’algorithme entraîné, il a été testé sur un autre groupe : 14 832 scans issus de 7 416 personnes différentes. Cette séparation entre données d’entraînement et données de test permet de vérifier que le modèle ne se contente pas de « mémoriser » les images, mais qu’il sait généraliser à de nouveaux patients.

Résultat : l’algorithme parvient à prédire l’âge chronologique avec une erreur moyenne d’environ 2,5 à 2,7 ans, un niveau de précision jugé solide par rapport aux versions précédentes de ce type de modèle.

L’IA ne se trompe en moyenne que de 2,5 à 2,7 ans pour estimer l’âge d’une personne à partir d’un simple fond d’œil.

Diabète, tabac, cataracte : ce que révèle vraiment l’écart d’âge rétinien

Au-delà de la performance technique, les chercheurs se sont surtout intéressés à ce que signifie concrètement un RAG élevé pour la santé. Pour cela, ils ont comparé les valeurs d’écart d’âge rétinien avec différents facteurs médicaux et habitudes de vie des participants.

Plusieurs associations ressortent clairement :

  • les personnes atteintes de diabète présentent en moyenne un RAG supérieur de +2,52 ans ;
  • les fumeurs actuels ont un RAG environ +0,5 an plus élevé ;
  • les anciens fumeurs affichent encore un surplus d’environ +0,46 an ;
  • les patients souffrant de dégénérescence maculaire liée à l’âge montrent un RAG supérieur d’environ +0,6 an ;
  • les personnes atteintes de cataracte ont un RAG en moyenne +1,86 an plus élevé.

Les auteurs précisent toutefois qu’une partie du lien observé avec la cataracte pourrait simplement venir de la moindre qualité des images, plus « brouillées » par l’opacification du cristallin, et pas uniquement d’un vieillissement accéléré de la rétine.

Pour les chercheurs, ces résultats confortent l’idée que l’écart d’âge rétinien reflète bien, au moins en partie, l’influence de certaines maladies et de certains comportements sur le vieillissement biologique global.

Selon l’équipe sud-coréenne, l’écart d’âge rétinien apparaît lié à l’état de santé général, aux habitudes de vie et à plusieurs pathologies oculaires.

Comment l’intelligence artificielle affine sa lecture des yeux

L’étude va au-delà d’un simple agrandissement de la base de données. Les chercheurs ont aussi ajusté leur algorithme en recourant à ce qu’ils appellent un apprentissage « multi-tâches ». Concrètement, le modèle n’est pas uniquement chargé d’estimer l’âge ; il doit aussi prendre en compte le sexe de la personne à partir de la même image.

Ce double objectif, géré simultanément, permet de réduire certaines imprécisions liées aux différences entre hommes et femmes. Pour les auteurs, intégrer ce type d’éléments au cœur du système améliore la fiabilité de l’écart d’âge rétinien comme indicateur de santé.

Les scientifiques insistent également sur la nécessité d’enrichir encore les bibliothèques d’images, en y intégrant davantage de profils, d’origines et de pathologies différentes. Un enjeu central pour éviter que l’outil ne soit calibré que sur une population restreinte et ne perde en pertinence dès qu’il s’applique à d’autres patients.

Un outil surtout utile à l’échelle des populations, pas encore des individus

Malgré l’enthousiasme que suscite ce type de technologie, les auteurs restent prudents sur son usage immédiat. Les effets repérés sur l’âge biologique restent modestes par rapport à la marge d’erreur globale du modèle. L’écart d’âge rétinien sert donc mieux, pour l’instant, à décrire des tendances dans de grands groupes de personnes qu’à prédire finement le risque d’un individu précis.

Les chercheurs le reconnaissent : ils n’ont pas encore comparé leur méthode à d’autres outils de mesure de l’âge biologique déjà utilisés en recherche. Ils soulignent aussi que seule une observation des mêmes personnes sur plusieurs années permettra de dire avec certitude si l’évolution de l’écart d’âge rétinien suit réellement le vieillissement biologique.

À ce stade, l’écart d’âge rétinien décrit mieux le vieillissement d’une population que le risque exact encouru par une personne prise isolément.

Quelles perspectives pour les patients et les médecins ?

Si les résultats se confirment, les chercheurs imaginent plusieurs usages concrets, notamment dans les services d’ophtalmologie. Le fond d’œil fait déjà partie des examens courants chez l’ophtalmologiste. Intégrer, dans la même image, une estimation de l’âge biologique pourrait servir de système d’alerte.

Les auteurs envisagent que, dans les cliniques où l’imagerie du fond d’œil est routinière, un RAG élevé puisse inciter à un bilan plus complet pour détecter des pathologies cardiovasculaires ou métaboliques, parfois silencieuses. À terme, des mesures répétées dans le temps pourraient aussi aider à suivre l’effet d’un traitement ou d’un changement de mode de vie sur le rythme de vieillissement.

Les prochaines étapes de recherche mentionnées dans l’article publié dans GeroScience incluent notamment :

  • le suivi de participants sur plusieurs années pour mesurer l’évolution de leur RAG ;
  • la comparaison avec d’autres marqueurs d’âge biologique reconnus ;
  • la vérification de l’impact des interventions médicales ou des changements de mode de vie sur l’« âge » de la rétine.

Où en est la France sur ces questions de vieillissement et de fond d’œil ?

En France, les ophtalmologistes utilisent déjà largement les examens du fond d’œil pour repérer des maladies de la rétine, des signes de diabète, d’hypertension artérielle ou de pathologies liées au vieillissement comme la dégénérescence maculaire liée à l’âge ou la cataracte.

Les services hospitaliers et certains laboratoires de recherche travaillent eux aussi avec des outils d’intelligence artificielle appliqués aux images médicales, notamment pour aider au dépistage de la rétinopathie diabétique ou pour automatiser l’analyse de certains clichés. L’idée de se servir de ces images pour estimer un âge biologique commence à circuler, mais reste encore essentiellement dans le domaine de la recherche.

Pour un lecteur français, l’intérêt potentiel se situe surtout dans la prévention. Le principe serait, à terme, de profiter d’un examen ophtalmologique de routine pour obtenir aussi une indication globale sur le vieillissement du corps. Un tel outil, s’il se confirme scientifiquement, pourrait venir compléter d’autres indicateurs de santé déjà suivis par les médecins généralistes ou les spécialistes.

Âge biologique, fond d’œil, IA : ce qu’il faut comprendre

Le concept d’âge biologique repose sur l’idée que l’organisme ne vieillit pas au même rythme chez tout le monde. Deux personnes de 60 ans peuvent ainsi présenter un état général très différent. L’une souffre de plusieurs pathologies chroniques, l’autre reste active et peu médicalisée. Les chercheurs cherchent donc des « biomarqueurs » capables de traduire, de manière objective, cet écart de vieillissement.

La rétine se révèle un terrain d’étude intéressant car elle concentre de nombreux petits vaisseaux sanguins. Les altérations visibles à ce niveau reflètent souvent l’état du système vasculaire en général, lui-même lié au risque cardiovasculaire, au diabète ou à certaines maladies neurodégénératives.

L’intelligence artificielle, en analysant des milliers de détails invisibles à l’œil nu, peut repérer des motifs récurrents associés à l’âge et à différentes pathologies. Elle ne remplace pas le médecin, mais fournit un indicateur complémentaire qui, s’il reste toujours interprété dans un cadre médical, pourrait aider à cibler plus tôt les personnes à risque.

Pour un patient, cette approche rappelle enfin un principe déjà bien établi : les habitudes de vie – tabac, alimentation, activité physique, contrôle du diabète ou de la tension – influencent à la fois la santé des yeux et la vitesse de vieillissement du corps dans son ensemble. L’œil devient ici un simple miroir, très pratique à analyser, de ce qui se joue dans le reste de l’organisme.

Défiler vers le haut