En Tanzanie, en Bolivie et dans le Kalahari, des chercheurs ont observé des chasseurs-cueilleurs qui ignorent presque totalement la notion d’insomnie.
Dans un article de la BBC consacré au sommeil, des chercheurs américains décrivent comment certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs d’Afrique et d’Amérique du Sud dorment, sans parler jamais « d’insomnie ». Ce décalage avec les pays industrialisés, où la privation de sommeil est massive, offre des pistes concrètes pour mieux dormir, y compris en France.
Des peuples qui ne comprennent pas l’idée même de « mal dormir »
La BBC rapporte les travaux de Jerome Siegel, spécialiste du sommeil à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il a étudié trois groupes de chasseurs-cueilleurs : les Tsimane en Bolivie, les San du Kalahari et les Hadza en Tanzanie. Ces communautés vivent encore avec très peu de technologies modernes, sans éclairage artificiel généralisé et au plus près de leur environnement naturel.
Interrogé par la BBC sur son travail de terrain, Jerome Siegel raconte avoir posé une simple question à ces habitants : « Avez-vous parfois des difficultés à dormir ? ». Traduit dans leur langue, le concept même laisse perplexe. Les membres de ces communautés ont du mal à comprendre ce que l’expression signifie réellement.
Les chasseurs-cueilleurs n’ont pas de mot clair pour « insomnie » et peinent à saisir l’idée de « problème de sommeil », selon les travaux rapportés par la BBC.
Pourtant, ces populations ne dorment pas plus que les citadins occidentaux. Les études montrent qu’elles dorment souvent moins, avec des nuits fragmentées et des réveils fréquents. La différence ne se situe donc pas tant dans la durée que dans le rapport psychologique au sommeil : pour elles, ces réveils font partie du fonctionnement normal du corps, sans déclencher d’angoisse.
Un sommeil façonné par des millions d’années d’évolution
Les travaux décrits par la BBC s’inscrivent dans une réflexion plus large sur l’évolution. Le sommeil existe chez quasiment tous les organismes observés, des bactéries aux mammifères. S’il était un handicap pur, il aurait probablement été éliminé par la sélection naturelle. Les chercheurs y voient au contraire un besoin biologique profond, avec des mécanismes très robustes, capables de fonctionner dans des conditions difficiles.
Les chasseurs-cueilleurs dorment parfois sur un sol dur, dans des huttes ouvertes, exposés à la pluie, au froid, aux insectes ou aux bruits d’animaux. Malgré ce contexte bien plus rude qu’un appartement chauffé, ils ne décrivent pas de « nuits blanches » au sens où l’entendent beaucoup d’habitants des pays industrialisés.
Pour Jerome Siegel, notre organisme reste équipé de « déclencheurs » naturels de sommeil, adaptés à ces environnements primaires : variation de lumière, changements de température, rythme de la vie sociale. Le problème des sociétés modernes tiendrait davantage à la manière dont nous perturbons ces signaux, en restant exposés aux écrans, à une lumière artificielle forte ou à des températures constantes toute la nuit.
Lumière : le premier réglage à reprendre en main
L’article de la BBC, rédigé par la journaliste scientifique Amanda Ruggeri, souligne que la lumière joue un rôle clé dans les cycles de sommeil des chasseurs-cueilleurs. Leur activité suit largement le soleil : forte lumière le jour, obscurité presque totale la nuit. Leur horloge interne, ou rythme circadien, se cale ainsi naturellement.
Les recherches citées dans l’article suggèrent plusieurs gestes simples pour se rapprocher de ce fonctionnement :
s’exposer à la lumière naturelle dès le réveil, en sortant quelques minutes à l’extérieur ou en s’installant près d’une fenêtre lumineuse ;
limiter l’intensité lumineuse le soir : éteindre les lampes inutiles, utiliser des lumières plus douces ;
réduire l’usage des écrans avant le coucher, la lumière bleue retardant l’endormissement ;
éviter les pièces très éclairées en fin de soirée, qui envoient au cerveau un signal de « plein jour ».
Caler son réveil sur la lumière du matin et assombrir réellement son environnement le soir rapproche notre horloge interne de celle des chasseurs-cueilleurs.
Les conseils mis en avant par la BBC restent simples : par exemple, prendre son café du matin sur un balcon, à une fenêtre orientée à l’est ou en marchant quelques minutes dehors, plutôt qu’uniquement sous un éclairage artificiel.
Température : un indicateur plus fiable que la lumière pour ces peuples
Jerome Siegel souligne aussi un autre facteur décisif : la température. Dans les sociétés non industrialisées étudiées, les heures de sommeil correspondent de très près à la courbe des températures de l’environnement. Ces communautés s’endorment quand la chaleur commence à baisser et se réveillent souvent quelques heures avant le lever du soleil, lorsque l’air est le plus frais.
Leur rythme suit donc davantage les variations thermiques que les horaires stricts jour/nuit. L’idée proposée par le chercheur, selon la BBC, est de s’en inspirer. Plusieurs ajustements sont possibles dans un logement moderne :
programmer une légère baisse de température dans la chambre au fil de la nuit ;
aérer avant de se coucher pour créer une sensation de fraîcheur ;
laisser la pièce se refroidir davantage vers la fin de nuit, ce qui peut faciliter un réveil plus naturel ;
éviter de dormir dans une chambre surchauffée en hiver, qui perturbe le signal thermique envoyé au corps.
Dans les groupes étudiés, le moment où la température commence à chuter le soir et celui où elle est au plus bas avant l’aube coïncident étroitement avec l’endormissement et le réveil.
Cette approche met l’accent sur un paramètre souvent négligé dans les pays industrialisés, où le chauffage et la climatisation maintiennent des températures quasiment fixes, sans pic de fraîcheur marquée avant le lever du jour.
Des soirées consacrées aux autres, pas aux e-mails
La BBC mentionne aussi les observations d’un autre chercheur : dans ces sociétés de chasseurs-cueilleurs, la soirée et le début de nuit sont fortement marqués par la vie sociale. Sans électricité ni écrans, aucune « productivité » n’est possible après le crépuscule. La priorité est aux échanges : conversations, récits, activités de groupe.
Cette dimension sociale a plusieurs effets :
elle coupe le lien avec les tâches de la journée, y compris la chasse ou la collecte de nourriture ;
elle évite l’irruption du travail jusque tard le soir ;
elle renforce le sentiment de sécurité, chacun dormant au sein d’un groupe soudé ;
elle favorise une forme de rituel quotidien, qui signale au cerveau l’approche du repos.
Pour un lecteur français, la transposition reste partielle, mais quelques pistes se dégagent : réserver réellement le début de soirée à la famille ou aux amis, différer la consultation des e-mails professionnels, accepter que la journée de travail ait une fin claire. L’article de la BBC souligne que la difficulté ne vient pas seulement du temps passé devant les écrans, mais aussi des attentes sociales et professionnelles de disponibilité permanente.
Les chasseurs-cueilleurs dorment moins… et s’en portent bien
Les études citées par la BBC aboutissent à un constat surprenant : les chasseurs-cueilleurs ne dorment ni plus longtemps ni plus profondément que les habitants des grandes villes. Ils dorment souvent moins de huit heures, avec des réveils multiples. Pourtant, ils ne formulent pas de plainte spécifique sur leur sommeil.
Pour ces communautés, un sommeil fragmenté et des nuits inégales font partie de la norme, pas d’un trouble à corriger.
Un collègue de Jerome Siegel, cité par la BBC, décrit un contraste culturel net : dans les sociétés industrialisées, la norme idéalisée est la « bonne nuit » de huit heures continues, parfaitement régulières. Cette représentation crée une pression supplémentaire. Chaque réveil nocturne est interprété comme un échec, ce qui peut alimenter l’angoisse et, paradoxalement, accroître les difficultés d’endormissement.
L’article insiste sur une idée : accepter que le sommeil ne soit pas identique chaque nuit. Certaines nuits seront plus courtes, parfois interrompues. D’autres seront plus longues et réparatrices. L’enjeu n’est pas de viser la perfection, mais de diminuer l’obsession pour un modèle unique présenté comme idéal.
Ce que cela change pour un Français qui dort mal
Pour un lecteur en France, ces travaux n’impliquent évidemment pas de dormir dehors ni de renoncer à l’électricité. Ils proposent plutôt quelques leviers concrets, compatibles avec la vie moderne :
favoriser autant que possible la lumière naturelle le matin et atténuer les sources lumineuses artificielles le soir ;
laisser la température baisser légèrement dans la chambre, au lieu de maintenir 21 °C constants ;
réintroduire un vrai temps social ou familial en soirée, coupé des notifications professionnelles ;
cesser de considérer chaque réveil nocturne comme un signe d’insomnie ;
se rappeler que le sommeil humain est conçu pour fonctionner dans des conditions moins « parfaites » qu’on ne l’imagine.
Ces ajustements ne remplacent pas un avis médical quand existent des troubles du sommeil avérés, mais ils s’inspirent d’observations sur des populations qui ne nomment pas l’insomnie. Ils éclairent aussi les recommandations fréquemment données en France par les spécialistes du sommeil : respect de l’horloge biologique, rituel de coucher, environnement sombre et frais.
Comment s’articulent ces connaissances avec la situation en France ?
En France, les pathologies du sommeil sont prises en charge par des centres spécialisés, des services hospitaliers ou des consultations de neurologie et de psychiatrie. L’insomnie chronique y est décrite comme un trouble fréquent, traité notamment par des thérapies cognitivo-comportementales du sommeil ou, dans certains cas, par des médicaments prescrits par un médecin.
Les principes mis en avant par les chercheurs étudiés par la BBC rejoignent plusieurs recommandations courantes dans les consultations françaises :
Environnements de chasseurs-cueilleurs
Approches actuelles en France
Lumière naturelle forte le jour, obscurité réelle la nuit
Hygiène du sommeil : limiter les écrans le soir, préférer une lumière tamisée
Température qui descend progressivement la nuit
Chambre plutôt fraîche, recommandée par les spécialistes du sommeil
Soirées consacrées à la vie sociale, sans travail
Conseils de coupure avec le travail et les écrans avant le coucher
Sommeil fragmenté perçu comme normal
Travail thérapeutique sur l’anxiété liée au sommeil et les attentes irréalistes
La principale différence tient au contexte global : rythmes de travail fixés, transports, horaires scolaires, obligations familiales. Il reste difficile, en France, de caler totalement son sommeil sur la lumière et la température. Les spécialistes insistent donc plutôt sur les marges de manœuvre individuelles : horaires de coucher réguliers, rituels relaxants, gestion de l’exposition à la lumière.
Vers une vision moins rigide de la « bonne nuit »
L’article de la BBC, qui s’inscrit dans le travail plus large d’Amanda Ruggeri dont le livre The Sleep Myth est annoncé pour 2027, invite à réexaminer certaines idées reçues. L’une des plus répandues est celle d’un modèle unique de « bonne nuit » valable pour tous, dans tous les contextes.
Les observations menées auprès des Tsimane, des San et des Hadza montrent qu’un sommeil efficace peut être plus court, morcelé et variable que ce qu’imagine un grand nombre de citadins français. Le regard que l’on porte sur ses nuits compterait presque autant que leur durée exacte. En relâchant cette pression, et en s’inspirant de quelques repères simples – lumière, température, liens sociaux – certains lecteurs pourraient déjà ressentir une amélioration, sans bouleverser entièrement leur mode de vie.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Les chasseurs-cueilleurs dorment-ils réellement plus que nous ?
Non, les études montrent qu'ils dorment souvent moins avec des nuits fragmentées et des réveils fréquents, mais sans ressentir d'angoisse face à ces interruptions qui font partie du fonctionnement naturel du corps.
Pourquoi ces populations ne souffrent-elles pas d'insomnie ?
La différence réside dans le rapport psychologique au sommeil : leurs réveils nocturnes ne déclenchent pas d'angoisse car ils les considèrent comme normaux, contrairement aux sociétés industrialisées où cela est perçu comme un problème.
Quel est le facteur lumière le plus important pour le sommeil ?
L'exposition à la lumière naturelle dès le matin aide à caler l'horloge interne, tandis que réduire l'intensité lumineuse et les écrans le soir favorise l'endormissement et l'obscurité quasi totale la nuit.
Comment la température influence-t-elle le sommeil selon ces recherches ?
Dans les sociétés non industrialisées, les heures de sommeil correspondent étroitement aux variations thermiques : on s'endort quand la chaleur baisse et on se réveille quand l'air est le plus frais, un signal souvent perturbé par le chauffage constant.
Quel rôle joue la vie sociale le soir dans l'amélioration du sommeil ?
Les soirées marquées par les échanges familiaux et sociaux coupent le lien avec les tâches professionnelles, renforcent le sentiment de sécurité et créent un rituel quotidien qui signale au cerveau l'approche du repos.